Archives Mensuelles: mars 2011

Les liens du matin (88)

C.H.

* "Wayne Rooney and Ricardo forge dream team" – John Kay

* "Fat-tail attraction" – The Economist

* "The Anti-Predictor: A Chat with Mathematical Sociologist Duncan Watts" – Scientific American

* "Forecasting & power" – Chris Dillow

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L’institutionnalisme en économie

C.H.

Pour information, j’ai rédigé une notice pour le "Dictionnaire de théorie politique" (ou Dicopo) portant sur l’institutionnalisme en économie. Je fais le tour de la diversité des approches institutionnalistes, même si j’ai du faire certains choix pour ne pas alourdir excessivement l’article.

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Réciprocité forte, coopération et institutions

C.H.

L’évolution de la coopération tant chez les animaux que chez les humains est un sujet qui intéresse les biologistes comme les économistes. Parmi les approches concurrentes qui s’intéressent à ce phénomène, le programme de recherche de la réciprocité forte (strong reciprocity) connait un développement significatif depuis quelques années. Une bonne synthèse des recherches s’y inscrivant se trouve dans l’ouvrage Moral Sentiments and Material Interests publié en 2005. La thèse de la réciprocité forte postule que la coopération a pu évoluer d’une part parce que les individus ont une prédisposition à la coopération conditionnelle (ils coopèrent si les autres coopèrent) et d’autre part parce qu’une partie des individus est prédisposée à punir ceux qui violent les normes sociales même si les punisseurs encourent un coût qu’ils ne pourront pas recouvrer. Un certain nombre de travaux tant empiriques que théoriques tendent à montrer que cette forme particulière de réciprocité a pu évoluer au niveau culturel, notamment au travers de la sélection de groupe. Lire la suite

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Les liens du matin (87)

C.H.

* "Catastrophe au Japon, abandon du nucléaire et comportement de surréaction" – Expeconomics

* "Big government & capitalism" – Chris Dillow

* "When Economists Misunderstand Biology" – Mike The Mad Biologist

* Les Brooking Papers on Economic Activity sont accessibles gratuitement et intégralement en ligne.

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Catastrophes naturelles et résilience des économies

C.H.

L’économiste français du 19ème siècle Frédéric Bastiat est essentiellement connu pour sa plume et sa capacité à exposer au grand jour les erreurs de raisonnement économique qui étaient communes à son époque… et qui le sont toujours aujourd’hui. Ce qui est connu sous le nom du sophisme de la vitre cassée est une des analyses les plus célèbres de Bastiat. L’économiste français y réfute l’idée que la destruction de biens dans une économie est automatiquement bénéfique pour cette économie, puisque générant de l’activité pour remplacer les biens détruits. L’argument repose simplement sur l’idée de coût d’opportunité : une vitre cassée doit être remplacée, ce qui génère effectivement de l’activité et un revenu pour l’agent qui remplace la vitre. Mais les ressources dépensées pour remplacer la vitre (le coût de production pour le producteur ainsi que le prix payé par le demandeur) auraient pu être utilisées à d’autres fins plus bénéfiques pour l’économie. Lire la suite

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Le marché du travail du foot US : une analyse économique

C.H.

La saison de football américain est terminée aux Etats-Unis depuis début février et risque bien de ne pas pouvoir reprendre comme prévu fin août prochain. La faute au "Lock-out", c’est à dire à un conflit entre les joueurs et les propriétaires concernant la répartition des revenus générés par le championnat qui, étant dans l’impasse, a conduit les propriétaires à faire cesser toute l’activité habituelle de l’inter-saison : le marché des transferts est bloqué et les installations sont inacessibles aux joueurs. Les ligues professionnelles de sport US connaissent de temps à autre ces grèves d’un genre étrange où ce sont les propriétaires qui décident d’entraver l’outil de travail. Comme on peut s’en douter, les équipes de foot US gagnent beaucoup d’argent. Les joueurs gagnent bien leur vie mais les propriétaires encore plus et, suite à la crise économique, souhaiteraient renégocier le partage de la richesse un peu plus en leur faveur. James Surowiecki propose une analyse lucide du fonctionnement assez particulier du marché du travail de la ligue de foot US :

You might say that that’s capitalism—those who provide the capital for an enterprise deserve to reap the profits. But the N.F.L. isn’t capitalist in any traditional sense. The league is much more like the trusts that dominated American business in the late nineteenth century, before they were outlawed. Its goal is not to embrace competition but to tame it, making the owners’ businesses less risky and more profitable. Unions are often attacked for trying to interfere with the natural workings of the market, but in the case of football it’s the owners, not the union, who are the real opponents of the free market. They have created a socialist paradise for themselves that happens to bring with it capitalist-size profits. Bully for them. But in a contest between millionaire athletes and billionaire socialists it’s the guys on the field who deserve to win.

Surowiecki pointe du doigt un aspect surprenant de l’organisation des grandes ligues de sport collectif américaines (NFL, NBA, NHL, la MLB est un peu à part) : la réglementation extrême de leur marché du travail. Dans ces ligues, il existe par exemple un salaire minimum et un salaire maximum (soit explicite soit qui découle du fait de la limitation de la masse salariale) ; les joueurs ne peuvent choisirent l’équipe dans laquelle ils commencent leur carrière ; les possibilités pour un joueur de changer d’équipe sont extrêmement limitées et la plupart du temps hors de son contrôle, etc. Bref, comme le dit Surowiecki, on est loin d’avoir un marché du travail "libre". L’aspect le plus intéressant est peut être qu’étant donnée la durée de vie moyenne d’une carrière professionnelle au foot US (3 ans et demi), les joueurs de foot US devraient être en moyenne mieux payé (ou percevoir une plus grande part du gateau) que les joueurs des autres ligues US. Il n’en est rien et Surowiecki à juste titre pointe le rôle jouer par les propriétaires qui se sont organisés en véritable cartel pour vérouiller le marché. Il est assez ironique de voir le degré d’entrave à la libre concurrence il peut exister dans les ligues de sport professionnel américaines, alors que notre football en Europe souffre lui au contraire d’une absence totale de réglementation sur les transferts et les salaires. Le sport est l’exception qui confirme la règle.

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Le marché comme communauté

C.H.

Je ressors d’une série de lectures autour du concept de communauté en économie (voir ici, , ici et encore ). Avec le « prix Nobel » d’économie reçu par Elinor Ostrom en 2009, le concept de communauté connait un certain renouveau tant il est central dans les travaux de cette dernière. Cela dit, cela fait un certain temps déjà que des auteurs comme Bowles, Gintis ou Aoki ont intégré ce concept dans la boîte à outils de l’économiste.

Traditionnellement, les économistes ont eu tendance à opposer deux modes de coordination, entre autre pour résoudre les problèmes de financement des biens publics mais pas seulement : le marché et l’Etat. Les travaux d’Ostrom (entre autres) permettent de montrer qu’il existe en réalité une multitude d’autres modalités de coordination qui permettent de résoudre les problèmes de régulation de l’action collective : comment faire en sorte que les actions de chacun contribuent au bien être de tous. Ces autres modalités de coordination vont souvent dans la littérature être subsumés sous le concept de communauté. Bowles et Gintis  proposent la définition suivante de la communauté : Lire la suite

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Basket NBA et statistiques

C.H.

Les amateurs de basket américain qui aiment par ailleurs les statistiques peuvent lire ce fascinant article qui présente un certain nombre de résultats sur l’efficacité de différentes actions de jeu. Un résultat intéressant est notamment celui-ci :

The other finding that has major implications for your favorite team: Catch-and-shoot attempts are much more efficient than other types of shots when you control for distance and the presence of a defender. A player’s shooting percentage jumps significantly when the last thing he does before the a shot is the act of catching a pass — and not the act of dribbling. 

But if you catch a pass and hold the ball for about 2.25 seconds, whatever advantage you gained from catching the pass disappears. This makes sense, since holding the ball gives your defender a chance to catch up to you and prepare to defend your next move.

Comme le note de l’auteur de l’article, c’est le genre de résultat qui remet en cause la façon de jouer de pas mal d’équipes et de leurs joueurs stars, lesquels aiment garder le ballon pendant la moitié de la possession pour jouer le un-contre-un. Etant donné le développement de l’analyse statistique des actions de jeu dans l’ensemble de la ligue, il sera intéressant de voir si ces analyses modifient les stratégies des coachs et le comportement des joueurs, comme cela semble commencer à être le cas au foot américain. Dans le même style, j’étais tombé il y a quelques semaines sur cet article qui montrait que la plupart des joueurs stars de la NBA (même Kobe Bryant !) prenaient un nombre de shoots inférieur au nombre optimal.

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Les liens du matin (86)

C.H.

* "Can a Humean Be a Contractarian?" – Robert Sugden (article académique)

* "Why we struggle with our roulette wheel world" – John Kay, The Financial Times

* "Don’t donate money to Japan" – Felix Salmon. Tyler Cowen n’est pas d’accord

* Rock-paper-Scissors: You vs the Computer - The New York Times

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L’économie selon Carl Menger

C.H.

A l’occasion de la parution de la traduction française de l’ouvrage de Carl Menger sur la méthodologie de l’économie, Recherches sur la méthode dans les sciences sociales et en écoomie politique en particulier, j’ai rédigé pour La Vie des Idées un court essai sur l’économiste autrichien. J’aborde dans un premier temps sa conception philosophique de l’économie théorique comme recherche de lois exactes, je discute ensuite des explications en termes de main invisible dont Menger a été l’un des précurseurs, notamment dans son analyse de l’émergence de la monnaie. Je termine enfin par sa postérité. Petit extrait :

"À sa façon, Menger reprend à son compte l’analyse développée par les philosophes des « lumières écossaises », à commencer par David Hume et Adam Smith. Les institutions organiques sont en effet le produit d’une « main invisible ». Par rapport à Hume et Smith, l’économiste autrichien va s’employer à préciser les mécanismes sous-jacents à l’émergence de ces institutions. Dans son article « On the Origins of Money » (1892), Menger s’attache ainsi à remettre en cause l’idée reçue (et très populaire à l’époque au sein de l’école historique allemande) selon laquelle la monnaie est un pur produit de la loi, elle-même résultant de la volonté des gouvernements. D’après cette dernière, la monnaie ne devrait son existence qu’au fait que les États garantissent sa valeur d’échange. Menger oppose à cette théorie une explication « génétique » (que l’on qualifierait aujourd’hui « d’évolutionnaire ») consistant à montrer comment la monnaie, en tant que moyen d’échange universellement accepté au sein d’une communauté, a pu progressivement émerger au travers de la recherche par chaque individu de son intérêt personnel.

Menger décrit ainsi comment, en partant d’une situation de troc et de division du travail, chaque individu est amené à progressivement identifier les marchandises s’échangeant le plus facilement. À partir du moment où l’on considère que toutes les marchandises n’ont pas les mêmes caractéristiques (certaines sont plus durables ou plus transportables que d’autres), que ces caractéristiques peuvent affecter la probabilité d’une marchandise de trouver un acquéreur dans un laps de temps donné, que la conservation d’une marchandise le temps de trouver un acquéreur est coûteuse et enfin que les individus recherchent leur intérêt économique en diminuant les coûts inhérents aux transactions économiques, alors chaque individu a intérêt à identifier les marchandises s’échangeant le plus facilement. Menger pense que certains individus remarqueront plus rapidement que d’autres quelles sont ces marchandises mais, progressivement, au travers d’un processus d’imitation, c’est l’ensemble des membres de la communauté qui apprendra à connaître les marchandises pouvant servir de moyen d’échange. À cela s’ajoute le fait qu’une fois qu’une marchandise est reconnue par une fraction suffisamment importante de la communauté comme « échangeable », il devient alors intéressant pour les individus restant d’adopter la même convention, indépendamment des qualités intrinsèques de ladite marchandise. C’est ainsi, au terme d’un processus incrémental et évolutif, que va émerger un moyen d’échange accepté conventionnellement et universellement au sein d’une population, sans la moindre intervention d’un pouvoir politique centralisé. Pour autant, dans le cas de la monnaie comme dans celui des autres institutions organiques, Menger ne nie pas que l’intervention des pouvoirs publics ait joué un rôle dans l’émergence des institutions monétaires modernes. Il s’agissait pour l’économiste autrichien d’abord de montrer qu’au moins une partie des institutions humaines peuvent avoir une origine totalement spontanée".

 L’intégralité est à lire sur le site de La Vie des Idées. A noter que la traduction française est l’oeuvre de Gilles Campagnolo, le spécialiste de Menger en France, qui propose par ailleurs en guise d’introduction de cet ouvrage une très complète présentation de l’oeuvre de l’économiste autrichien.

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Ce que l’accident nucléaire japonais nous apprend sur la "rationalité" du débat public

C.H.

A l’heure où j’écris ces lignes, la situation au Japon concernant l’état de plusieurs centrales nucléaires reste floue. Depuis le début du week-end, on assiste à un phénomène intéressant, à défaut d’être vraiment surprenant, en France et probablement ailleurs : les militants et hommes et femmes politiques opposés au nucléaire ont saisi l’occasion pour rappeler les dangers de l’énergie nucléaire et appeler à l’abandon plus ou moins rapide de celle-ci.

Bien que le fait que certains aient profité de cette fenêtre de tir pour défendre leurs convictions n’est pas surprenant, cela est néanmoins porteur de quelques informations sur la nature de la "rationalité" des débats publics. Dans un univers économique et politique rationnel au sens bayésien du terme, toutes mesures de politique publique (et donc tous les débats qui les sous-tendent) devraient se fonder sur un calcul coût-avantage. Comme nous sommes dans un univers incertain, ce calcul est en fait un calcul d’utilité espérée qui implique l’utilisation de probabilités concernant l’occurence des différents états de la nature. D’où viennent ces probabilités ? Celles-ci peuvent être objectives, c’est-à-dire mesurables d’une manière relativement non controversée. Plus fréquemment, il va s’agir de probabilités essentiellement subjectives qui émanent d’une estimation essentiellement individuelle.

Ces probabilités correspondent tout simplement à nos croyances concernant les différents états du monde. Dans un monde bayésien, nos croyances ne sont pas inamovibles ; elles doivent changer selon la disponibilité de nouvelles informations. Selon la règle de Bayes, la probabilité ex post d’un évènement A conditionnée à un évènement B est la suivante

P(A|B) = P(B|A).P(A)/P(B)

De nouvelles informations peuvent modifier nos croyances ex post sur la probabilité d’occurence d’un évènement donné. Partant de là, le calcul coût-avantage doit être modifié et peut conduire à un changement dans les politiques publiques. De ce point de vue, la question que je me pose est la suivante : les évènements actuels au Japon nous apportent-ils de nouvelles informations sur la dangerosité du nucléaire ? Si c’est le cas, alors on comprend aisément l’intervention des opposants du nucléaire. Or, il me semble (mais je peux me tromper) qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les dangers de l’énergie nucléaire sont connus depuis longtemps et, depuis au moins Tchernobyl, sont difficilement sous-estimés. Le fait que des catastrophes naturelles puissent mettre en péril des centrales nucléaires ne peut pas non plus être considéré comme une nouvelle information.

En clair, l’accident nucléaire qui se déroule actuellement au Japon ne modifie, à mon sens, en rien l’état de nos croyances concernant les risques de cette énergie. En d’autres termes, il n’y pas de raison pour que les évènements actuels justifient la mise en place d’un grand débat sur l’énergie nucléaire, pas plus que par le passé en tout cas. Toutefois, si les opposants du nucléaire ont saisi l’occasion pour exprimer leurs revendications, c’est qu’il y a bien une raison. Par rapport à ce qui a été dit plus haut, le fait qu’ils soient invités sur les plateaux de télévision et que cela leur permette d’avoir une certaine visibilité n’est pas une explication, sauf si :

  • une partie de la population (et donc du corps électoral) est sous-informée de telle sorte que les évènements actuels peuvent modifier réellement leurs croyances
  • notre raisonnement probabiliste réel n’est pas bayésien

La première hypothèse est plausible mais ne s’applique pas aux pouvoirs publics eux-mêmes, uniquement à une frange minoritaire de la population. La seconde hypothèse me semble plus fondamentale : nos croyances sont probablement déterminées par des phénomènes de saillance. Les évènements au Japon, même s’ils ne nous apprennent rien sur la dangerosité du nucléaire, ont pour effet de rendre ces dangers saillants et de modifier (temporairement), notre perception des probabilités. Ce phénomène de saillance repose certainement en partie sur des émotions (notamment l’empathie que l’on peut ressentir vis à vis des population concernées) et nous conduit à accorder une importance démesurée à un évènement, à la fois parce qu’il est récent et marquant. Bref, nos croyances sont temporairement modifiées par la soudaineté et l’ampleur de l’évènement, en dépit du fait qu’il ne soit fondamentalement porteur d’aucune nouvelle information.

Est-ce irrationnel ? Pas vraiment. Après tout, pourquoi la rationalité devrait-elle répondre aux canons de la logique bayésienne ? Plus fondamentalement, on oublie souvent de mentionner que le raisonnement probabiliste bayésien et plus largement le raisonnement en termes d’utilité espérée tel qu’il a été axiomatisé par Leonard Savage ne sont valables que dans le cadre de ce que l’on appelle les "small worlds", c’est à dire des situations dans lesquelles l’ensemble des états du monde et l’ensemble des conséquences sont finis. De ce point de vue, le nucléaire comme de nombreuses autres grandes questions de politique publique (comme le terrorisme) est porteur d’une incertitude radicale qui fait que l’on est incapable d’estimer la fiabilité de nos propres croyances (les probabilité épistémiques). Le conditionnement de nos croyances à la saillance des phénomènes est un moyen comme un autre de répondre à cette incertitude. 

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Culture et coopération

C.H.

Reprise des activités sur le blog après une courte interruption due à une semaine relativement chargée. Le New York Times a publié un intéressant article sur l’évolution de la socialité chez les humains. L’article reprend une étude parue il y a quelque jour dans Science et dont voici l’abstract :

"Contemporary humans exhibit spectacular biological success derived from cumulative culture and cooperation. The origins of these traits may be related to our ancestral group structure. Because humans lived as foragers for 95% of our species’ history, we analyzed co-residence patterns among 32 present-day foraging societies (total n = 5067 individuals, mean experienced band size = 28.2 adults). We found that hunter-gatherers display a unique social structure where (i) either sex may disperse or remain in their natal group, (ii) adult brothers and sisters often co-reside, and (iii) most individuals in residential groups are genetically unrelated. These patterns produce large interaction networks of unrelated adults and suggest that inclusive fitness cannot explain extensive cooperation in hunter-gatherer bands. However, large social networks may help to explain why humans evolved capacities for social learning that resulted in cumulative culture."

Si je comprend bien (je n’ai pas accès à l’article de Science), la structure sociale des sociétés de chasseurs et cueilleurs, caractérisée par de nombreux mouvements d’entrées et de sorties au sein de la communauté, implique que le degré de proximité génétique au sein de ces groupes humains était relativement faible. Ce fait est intéressant car l’évolution de la coopération chez les animaux, y compris chez les chimpanzés, résulte essentiellement d’un processus de sélection de parentèle, permis précisément par la forte proximité génétique des individus. La conséquence est que dès le début de leur évolution, les humains ont vécu au sein de grands réseaux sociaux. Il y a deux implications intéressantes que souligne l’article du NYT : tout d’abord, la sélection de groupe peut avoir joué un rôle, mais pas au niveau des communautés (trop de mouvements population entre les communautés) mais au niveau des tribus, lesquelles englobent plusieurs communautés. Plus intéressant encore, le fait que les premiers humains vivaient déjà dans des réseaux sociaux de taille relativement importante peut expliquer le développement de certaines de nos facultés cognitives rendant possibles l’apprentissage social et donc le développement de la culture. Notamment, autant l’altruisme réciproque a probablement joué un rôle mineur dans l’évolution de la coopération chez les animaux (voir cet article de Dan Hammerstein), autant il a joué un rôle bien plus importants chez les humains. La principale raison est que l’on a développé un certain nombre de mécanismes cognitifs nous permettant, par exemple, de repérer les coopérateurs dans une population.

Ce qui intéressant ici est de voir comment la structure sociale peut agir comme facteur de sélection. La nature des relations sociales chez les premiers humains a favorisé le développement de certaines facultés cognitives qui, à leur tour, ont permis le développement de la culture. 

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"The Evolution of Justice", version 1.0

C.H.

Comme je l’avais indiqué il  y a quelques temps, je m’intéresse pas mal aux travaux récents qui traitent le problème de la justice à partir d’une approche évolutionnaire. Plusieurs aspects méthodologiques et théoriques me semblent à la fois intéressants et problématiques dans ces travaux et j’avais envie de les discuter. Voici un premier résultat préliminaire :

The Evolution of Justice

Pour ceux qui sont intéressés mais qui n’ont pas le temps, vous pouvez lire la dernière section où je discute des points qui me semblent devoir être intégré à toute approche évolutionnaire de la justice. J’introduis notamment les concepts de points focaux et d’encastrement avec l’idée (basique) que, pour être convaincante, une théorie de la justice doit intégrer les déterminants psychologiques et institutionnels de nos conceptions de justice, ce qui me semble manquer cruellement dans les approches évolutionnaires actuelles. Je pense que je suis encore un peu trop évasif sur ce point et que donc il y a matière à approfondir. Tout commentaire à ce sujet (ou sur un autre) est évidemment le bienvenu.

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Les trois âges de la philosophie des sciences

C.H.

J’ai fait commandé par mon labo le volumineux The Oxford Handbook of Philosophy of Economics dirigé par Harold Kincaid et Don Ross. Je l’ai reçu hier et j’ai commencé  par le chapitre introductif rédigé par Ross et Kincaid intitulé "The New Philosophy of Economics". Le texte est très stimulant et je conseille sa lecture à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la philosophie économique. Les auteurs mettent en parallèle l’évolution de la philosophie des sciences d’un côté et celle de l’économie de l’autre. Concernant l’économie, les auteurs notent quatre (r)évolutions depuis une trentaine d’années : le "number crunching" rendu possible par l’accroissement régulier de la puissance de calcul des ordinateurs, l’importance fondamentale prise par la théorie des jeux qui constitue aujourd’hui le socle de la microconomie, l’interdisciplinarité croissante avec la psychologie mais aussi la sociologie, et enfin le recours de plus en plus fréquent à l’expérimentation et de manière générale l’importance grandissante des travaux empiriques.

Plus originale est la manière dont les auteurs décrivent la philosophie des sciences. Un certain nombre de conceptions qui étaient fondatrices de la philosophie des sciences jusque dans les années 70-80 ne sont plus valables aujourd’hui, attestant que la philosophie des sciences a changé de perspective depuis une trentaine d’années. On peut retracer cette évolution au travers de ce que j’appellerai "les trois âges de la philosophie des sciences". Le premier âge est celui du positivisme logique, que l’on doit notamment aux travaux du cercle de Vienne. Ross et Kincaid ne discutent pas dans leur texte de cette première période. Il faut quand même se souvenir que dans cette perspective, la philosophie des sciences était conçue comme une discipline normative où le philosophe était supposé déterminer ce qu’est une théorie scientifique et qu’elle est la vrai méthode scientifique. C’est durant cette période que les débats autour de la démarcation science/non science datent ainsi que les travaux sur la structure des théories scientifiques (comme le modèle DN de Hempel) vont voir le jour.

A partir des années 50, sous l’impulsion des travaux de Popper et encore plus de ceux qui le critiqueront (Kuhn, Lakatos, Quine, Feyerabend) s’ouvrent le deuxième âge de la philosophie des sciences, que certains (dont moi) on coutûme d’appeler "l’âge post-postiviste". On note alors une inflexion majeure au niveau des questionnements caractérisant la philosophie des science, ainsi que concernant la manière dont les philosophes des sciences conçoivent leur rôle. Des auteurs comme Quine ou Lakatos (sans parler de Feyerabend) vont considérablement remettre en question la pertinence de la séparation science/non science, notamment au travers de leur critique du critère de falsification poppérien. Kuhn va initier le champ de la sociologie de la connaissance scientifique, en montrant que la science est autant un ensemble de pratiques sociales qu’un corpus de théories et de méthodes. Une des préoccupations majeures à cette époque est la question de la croissance de la connaissance scientifique, de la manière dont les théories se développent et disparaissent.  Ross et Kincaid considèrent que la philosophie de l’économie est restée jusqu’à encore récemment bloquée à ces questionnements. Ils caractérisent ainsi "l’ancienne" philosophie des sciences par sept principes : la centralité des théories, la connaissance scientifique comme découverte de lois universelles, l’importance de la confirmation/falsification ou encore le holisme (les théories forment dese ensembles cohérents – paradigmes ou programmes de recherches), etc.

Ces principes ne correspondent plus à la philosophie des sciences contemporaine. Je ne détaillerai pas la caractérisation proposée par Ross et Kincaid mais, de manière générale, cette nouvelle philosophie des sciences possèdent trois caractéristiques notables : 1) elle développe des réflexions qui se situent à des niveaux d’abstraction moins élevés et plus attentifs aux pratiques effectives des scientifiques, 2) elle vise à comprendre, dans une perspective plus descriptive que prescriptive, les développements et les pratiques propres à chaque science, 3) pour étudier les sciences, elle utilise les méthodes et théories mis à disposition par ces mêmes sciences (ce que certains appellent le naturalisme épistémologique).

Les auteurs pointent la nécessité pour les philosophes de l’économie de tenir compte de ce tournant. Contrairement à ce qu’écrivait McCloskey, Le champ de la méthodologie économique notamment ne doit plus être restreint à la Méthodologie (avec un M majuscule), celle qui s’intéresse à la science en générale (sa définition, son évolution, ses méthodes) mais doit aussi de plus en plus s’intéresser à la méthodologie (avec un M minuscule), celle qui porte sur les techniques et les outils mobilisés par les scientifiques dans une discipline particulière; Méthodologie et méthodologie forment d’ailleurs davantage un continuum qu’elles ne sont deux rubriques distinctes. C’est ainsi, et seulement ainsi, que les philosophes de l’économie seront en mesure de discuter de manière informée des développements récents de la discipline mentionnés plus haut.

Il va s’en dire que j’adhère totalement à la conception de Ross et Kincaid. Pour que la philosophie et la méthodologie économiques servent à quelque chose (c’est à dire, soit utile aux économistes eux-mêmes), il est impératif que les philosophes de l’économie discutent des méthodes et des outils effectivement utilisés par les économistes. Autrement dit, il faut que les discussions méthodologiques et philosophiques portent sur les pratiques effectives des économistes, pas sur une caricature de la discipline. Il y a alors un corrolaire tout autant évident qu’exigeant : le philosophe de l’économie doit être autant au fait des travaux à la frontière technologique du domaine qui l’intéresse que les spécialistes du domaine eux-mêmes.

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Les liens du matin (85)

C.H.

* Un portrait de John List, économiste à l’Université de Chicago

* "Don’t blame luck when your models misfire" – John Kay, The Financial Times

* "Spartacus, Kitty Genovese, and social explanation" – UnderstandingSociety

* "E-Ties That Bind" – Ed Glaeser 

* "The wrong SHOE" – History of Economics Playground

* "Math and sociology" – Orgtheory.net

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