Archives mensuelles : janvier 2011

As-if behavioral economics ?!

C.H.

L’économie comportementale est à la mode. C’est même plus que ça, c’est une approche qui est maintenant devenue "standard". L’une des explications de ce succès est peut être que finalement elle ne bouleverse pas tant que ça le cadre de l’analyse économique traditionnel. C’est l’une des idées développées dans ce magistral papier de Nathan Berg et Gerd Gigerenzer (Tim Harford en propose un résumé succinct ici). Il s’agit à mon sens de la critique la mieux argumentée de l’économie comportementale qui ait pu être écrite. Voici l’abstract :

"For a research program that counts improved empirical realism among its primary goals, it is surprising that behavioral economics appears indistinguishable from neoclassical economics in its reliance on “as-if” arguments. “As-if” arguments are frequently put forward in behavioral economics to justify “psychological” models that add new parameters to fit decision outcome data rather than specifying more realistic or empirically supported psychological processes that genuinely explain these data. Another striking similarity is that both behavioral and neoclassical research programs refer to a common set of axiomatic norms without subjecting them to empirical investigation. Notably missing is investigation of whether people who deviate from axiomatic rationality face economically significant losses. Despite producing prolific documentation of deviations from neoclassical norms, behavioral economics has produced almost no evidence that deviations are correlated with lower earnings, lower happiness, impaired health, inaccurate beliefs, or shorter lives. We argue for an alternative non-axiomatic approach to normative analysis focused on veridical descriptions of decision process and a matching principle – between behavioral strategies and the environments in which they are used – referred to as ecological rationality. To make behavioral economics, or psychology and economics, a more rigorously empirical science will require less effort spent extending “as-if” utility theory to account for biases and deviations, and substantially more careful observation of successful decision makers in their respective domains".

En substance, les auteurs montrent que que l’économie comportementale, en dépit de la volonté affirmé de ses praticiens de parvenir à un plus grand réalisme empirique, s’inscrit pleinement dans une optique instrumentaliste tout ce qu’il y a de plus standard. En clair, l’économie comportementale consisterait essentiellement à enrichir toujours plus les fonctions d’utilité en augmentant le nombre de paramètres, tout en continuant de supposer que les agents maximisent cette fonction sous contrainte. Cela implique l’acceptation des axiomes de la théorie de la décision : complétude, transitivité, etc.

Les auteurs indiquent que cette approche ne nous apprend rien de plus sur la manière dont les individus prennent effectivement leurs décisions puisque l’exercice consiste essentiellement à définir de manière ad hoc des fonctions d’utilité pour ensuite calibrer les paramètres de manière à ce qu’ils "collent" avec les données. En ce sens, les fonctions d’utilité de l’économie comportementale ne sont pas plus réalistes que les fonctions d’utilité standards, juste plus complexes, ce qui ironiquement suppose au passage que les individus sont capables de résoudre un calcul d’optimisation encore plus complexe. Par ailleurs, les auteurs remarquent la tendance des praticiens de l’économie comportementale à interpréter toute déviation des comportements réels de ce qui est prédit par la théorie standard comme "pathologique". En clair, sur un plan strictement normatif, l’économie comportementale va encore plus loin que l’économie standard puisqu’elle suppose que respecter les canons de la théorie de l’utilité espérée est la "bonne" manière de se comporter.

A la place, les auteurs proposent une approche à partir du concept d’heuristique, que je discute d’ailleurs dans mon papier mis en lien dans le précédent billet. L’idée est de définir quel est le véritable processus de décision des individus, sans préjuger qu’il s’agisse d’une "déviation" par rapport à un processus optimal. De fait, utiliser des heuristiques est souvent la meilleure façon de procéder, l’exemple des échecs étant célèbre. Au passage, les auteurs montrent que des études tendent à indiquer que non seulement les déviations par rapport aux canons de la théorie de la décision n’ont pas de conséquence économique significative pour les individus, mais qu’en plus ceux qui s’appuient sur des heuristiques pertinentes ont plus de succès.

Les auteurs ont incontestablement mis le doigt sur quelque chose d’important. L’ironie c’est que l’économie comportementale s’est vendue avec l’argument du réalisme et qu’au final, elle n’adopte pas une méthodologie différente de l’économie standard. Cela dit, les auteurs laissent entendre que cela disqualifie d’office cette approche. Ce n’est le cas que si l’on pense que l’instrumentalisme sur lequel est (partiellement) fondé la théorie économique est erroné. La théorie de l’utilité espérée, de même que la prospect theory, sont des outils qui permettent de décrire les comportements. Dans les deux cas, il s’agit effectivement de considérer que les individus se comportent d’une manière telle qu’ils résolvent un problème d’optimisation. Ce n’est clairement pas réaliste mais est-ce vraiment l’objectif, au-delà de la rhétorique de l’économie comportementale ? L’économie comportementale a permis d’ouvrir une réflexion sur le contenu des préférences des individus par exemple. De manière générale, elle a offert de nouvelles interprétations aux comportements effectivement observés. Evidemment, les choses sont plus compliquées lorsque l’économie comportementale est mobilisée par des recommendations de politique publique.

Quoiqu’il en soit, l’idée des auteurs selon laquelle une vraie association entre économie et psychologie  doit s’intéresser à la manière dont les individus prennent effectivement leurs décisions est d’une grande valeur. Mais il s’agit alors de faire un très grand pas en dehors du cadre traditionnel de l’analyse économique.

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Heuristics, Behavior and Structures

C.H.

Comme je l’ai indiqué dans un billet précédent, je travaille notamment en ce moment sur les approches évolutionnaires de la justice. J’ai rédigé dans ce cadre un court papier qui discute l’ouvrage de J.M. Alexander, The Structural Evolution of Morality. Le papier est un peu plus qu’une note de lecture dans la mesure où il s’intéresse plus généralement à un ensemble de travaux qui s’inscrivent dans le cadre du "evolutionary generalism". Les lecteurs réguliers y retrouveront de nombreux thèmes abordés ici. Voici le papier:

Heuristics, Behaviors and Structures: What is the Explanatory Value of Evolutionary Generalism?

Ce document de travail n’a pas forcément vocation à devenir autre chose mais, bien entendu, tous les commentaires sont les bienvenus. A noter que c’est le premier document que je rédige sous LaTeX (oui, faut bien se moderniser) !

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L’entropie, un phénomène qui remet en cause la notion d’efficience 3/3

R.D.

Ce billet fera écho avec le précédent sur les systèmes adaptatifs complexes et le paradoxe de Jevons dans l’histoire de la pensée économique. Il sera également le dernier d’un lecture approfondi de l’ouvrage de Polimeni, Mayumi, et Giampietro. Nous allons voir plus précisément ici la manière dont le paradoxe de Jevons pourrait être intégré à la complexité de l’entropie. Pour cela, Polimeni, Mayumi, et Giampietro nous invite à revoir la définition de l’éco-efficience qui semblerait conserver une approche trop linéaire face à la complexité de la thermodynamique. C’est pourquoi loin des standards habituels, ces derniers présentent deux interprétations possibles de ce que nous pouvons définir par le terme « efficience ». Soit la première représente le niveau minimum d’entropie nécessaire que l’on pourrait rattacher à la notion d’efficacité. Cette dernière s’inspire d’une évaluation selon des unités de mesure d’input et d’output similaires pour convertir l’énergie. La seconde, quant à elle, se rapproche de l’évaluation des flux maximums d’énergie grâce à des choix de ratios économiquement pertinents que l’on nommerait ici efficience. Or, un simple ratio et une analyse de flux ne suffisent pas pour décrire les dimensions multiples et hiérarchiques des systèmes complexes adaptatifs.

Deux catégories d’efficience, antagonistes et complémentaires

Au delà de l’ambiguïté sémantique que peut apporter la notion d’efficience, il n’en demeure pas moins important de souligner l’importance des travaux de Kawamiya en 1983 sur ce sujet. En fait, ce dernier propose deux catégories d’efficience antagonistes dans lesquelles la première s’intitule « efficience de type 1 » en se ralliant à un ratio input/output qui ne prend pas la temporalité de la transformation entropique. A l’opposé, l’ « efficience de type 2 » se focalise sur le temps nécessaire pour générer des outputs. Leurs applications dans les systèmes socioéconomiques et écologiques nous permettent de mettre en lumière l’approche multi-dimensionnelle du système entropique. La célèbre machine de Carnot permet de mettre en lumière les limites de l’efficience de type 1 avec le premier principe de la thermodynamique. Ici, son augmentation réduit les pressions sur les ressources naturelles. En revanche, l’efficience de type 2 se confronte à la puissance qui permet d’augmenter une efficience temporelle, la productivité, et accentuer la dynamique évolutive des systèmes complexes et des comportements. Dès lors, comment appréhender l’efficience dans ce cas ? La réponse fait l’objet d’un débat passionnant car les priorités de ces efficiences sont différentes mais restent conjointement liées à l’évolution espèces et des techniques. Prenons un exemple. Il apparaitrait que l’efficience de type 2 favorise la maximisation adaptative des espèces vivantes, mais paradoxalement elle exacerbe l’épuisement des ressources naturelles. C’est la raison pour laquelle l’efficience de type 1 semblerait être une priorité selon les auteurs. D’ailleurs, à entendre Alfred Lotka, la domination de certaines espèces proviendrait de cette capacité à être les plus efficientes dans les éco-systèmes ; les systèmes complexes s’adaptent alors de manière cyclique. Rappelons-le, la production minimum entropique (E1) et le flux énergétique maximum (E2) sont antagonistes mais complémentaires. Certes mais dès lors qu’on s’attache à la quête de l’efficience, ce sont ses perceptions et leurs hiérarchisations de E1 et E2 qui affectent les systèmes adaptatifs complexes. Tout dépend du niveau d’analyse et de la place de l’observateur et du story-teller dans son système. Il semblerait aujourd’hui que c’est l’efficience de type 2 qui l’emporte. Cela n’a rien d’étonnant selon les auteurs Daly et Georgescu-Roegen car cette approche se rapproche des fondements de l’économie de marché.

Quelles efficiences à privilégier?

En réintégrant ce dualisme dans l’approche « holon » de Koestler, l’enjeu global de l’épuisement des ressources, et plus largement celui du développement soutenable, se confronte également à cette dualité micro et macroscopique. D’un côté, la vitesse d’adaptation est essentielle pour appréhender la qualité évolutionnaire et la diversité des systèmes écologiques sur le long terme. De l’autre, l’efficience métabolique favorise le phénomène de sélection. Dès lors, nous pouvons en déduire que les trajectoires technologiques sont également soumises à ce même principe dans lequel trois étapes circulaires peuvent contribuer au phénomène de sélection. Premièrement, la connaissance provenant du système social permet de définir des objectifs à atteindre en optant pour les possibilités les plus optimales. Par conséquent, les ressources disponibles apparaissent en plus grand nombre, multipliant ainsi le champ des possibles et la capacité d’adaptation. Or, cette dernière exacerbe d’autant plus l’épuisement des ressources naturelles, ce qui nous amène à nous focaliser à nouveau sur l’efficience de type 1. Il serait donc important selon les auteurs de ne pas négliger le cadre spatiaux-temporelles dans lequel se trouve les sociétés car la sélection engendre une « destruction-créatrice » qui supprime les connaissances et les options technologiques connues. Dès lors, comment les systèmes sociaux peuvent t-il s’adapter en prenant en compte l’efficience et l’adaptabilité dans une perspective de développement soutenable ? Cette question reste complexe et les réponses le sont d’autant plus. C’est pourquoi, Funtowicz et Ravetz nous rappelle que cette quête de la stabilité multidimensionnelle ramène directement les décisions à « la tragédie du changement » (Funtowicz,Ravetz, 1990). Il en résulte que cette quête d’un point d’équilibre représentée par l’efficience proviendrait des prises de décision qui résultent de plusieurs facteurs. Le phénomène de sélection dépend principalement des représentations des acteurs, du rôle des institutions et des cultures propres aux communautés qui s’inspirent de leurs expériences passées et de leurs visions du futur selon Giampietro (Giampietro, 1994).

Quelques pistes bibliographiques:

Kawamiya, Nobuo (1983) Entropii to Kougyoushakai no Sentaku (Entropy and Future Choices for the Industrial Society). Tokyo

Giampietro, Mario (1994) Using Hierarchy Theory to Explore the Concept of Sustainable Development. Futures 26(6): 616-625

Mayumi, Kozo (2001) The Origins of Ecological Economics: The Bioeconomics of Georgescu-Roegen: Routledge Research in Environmental Economics, London, 2001 : 161

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Mes lectures du moment (9)

C.H.

Voici quelques une de mes lectures en cours ou à venir :

* Micromotives and Macrobehavior, Thomas Schelling. J’avais survolé cet ouvrage il y a quelques années sans en apprécier le véritable intérêt. A sa relecture, je m’apperçoit qu’il s’agit d’une étude pionnière en sciences sociales pour tout ce qui concerne les effets émergents et les phénomènes complexes. Schelling fait partie de cette petite poignée d’auteurs capables, en quelques pages, de dévélopper une idée profonde en l’exprimant de manière simple. Je trouve que Schelling ressemble beaucoup à Coase de ce point de vue : un souci de partir des comportements et phénomènes réels et une capacité à expliquer ces comportements et phénomènes d’une manière qui peut paraitre "évidente" mais à laquelle personne n’avait pensé avant. A noter qu’il existe une traduction française de l’ouvrage.

* Prelude to Political Economy: A study of the Social and Political Foundations of Economics, et Beyond the Invisible Hand: Groundwork for a New Economics de Kaushik Basu. Basu est également un auteur intéressant à lire car il a la même capacité à exprimer les choses clairement. Le premier ouvrage est un véritable travail d’économie institutionnelle où Basu s’intéresse au rôle du droit et à l’évolution des normes et des conventions. Le second que je n’ai fait que feuilleter, semble développer une analyse assez critique de la théorie économique standard.

* Fact and Fiction in Economics: Models, Realism and Social Construction, coordonné par Uskali Mäki. Cet ouvrage collectif traite de la question plusieurs fois abordée ici du statut épistémologique des modèles.

* The Biology of Moral Systems, de Richard Alexander. Un ouvrage qui rentre dans le cadre de ce que l’on appelle "l’éthique évolutionnaire", approche qui consiste à expliquer nos règles morales à partir de l’évolution biologique. Bref, c’est de la sociobiologie.

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Les liens du matin (80)

C.H.

* "The Moral Heart of Economics" – Ed Glaeser

* "A People’s Economics" – Robert Shiller

* "Economic power begets political power" – Daron Acemoglu

* "Conflict and Cooperation: Week 1-2" – Cheap Talk

 

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La vidéo du lundi : Akerlof sur la crise financière

C.H.

George Akerlof se prononce sur le rôle de l’hypothèse d’efficience des marchés dans la crise financière :

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Qu’est ce qu’un effet émergent ?

C.H.

J’ai été lire dans le détail l’article de Forsé et Parodi sur le modèle de ségrégation spatiale de Schelling que j’ai signalé l’autre jour. Il s’agit d’un article assez fascinant car il semble montrer que le modèle de Schelling, qui est l’objet de discussion intensive en économie, en philosophie, en sociologie urbaine depuis plus de 30 ans, ne produit finalement aucun résultat paradoxal ou même un tant soit peu étonnant. Je ne résumerai pas l’article ici, mais en deux mots les auteurs s’attachent à montrer que dans le modèle de Schelling, la relation entre préférences individuelles (le seuil d’insatisfaction des individus) et le degré de ségrégation au niveau macro (que les auteurs mesurent comme l’inverse du niveau d’ordre [au sens entropique] manifesté par le système) est approximativement linéaire. L’apparence d’un effet paradoxal selon lequel une relative tolérance individuelle engendrerait une ségrégation au niveau collectif s’expliquerait essentiellement par les contraintes structurelles du modèle, comme par exemple le fait que le seuil de tolérance pris par Schelling (< 1/3) ne correspond pas nécessairement à un nombre entier. Par conséquent, les auteurs montrent que l’intolérance effective est en moyenne plus élevée dans le modèle que ne le laisse supposer le seuil affiché (un individu qui a trois voisins ne sera satisfait que si pas plus d’un d’entre eux n’est pas de la même catégorie que lui, soit un seuil effectif de 2/3). Lire la suite

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