C.H.
Une idée me passe à l’instant par la tête alors que je bosse sur un papier qui traite de quelque chose qui n’a pas grande chose à voir (encore que) mais je la note ici pour ne pas l’oublier et aussi pour la soumettre aux lecteurs. J’ai eu l’occasion durant ma thèse de pas mal travailler sur un concept cher aux sociologues bien que développé initialement par un économiste (il est vrai un peu à part), le concept d’encastrement. J’en avais d’éjà un peu parlé ici. Actuellement, je m’intéresse au concept de saillance, développé initialement par Schelling et un peu plus connu des économistes (encore que la plupart des théoriciens des jeux ait renoncé à essayer de l’intégrer dans un cadre formel pour finalement plus ou moins abandonner le concept). A ma connaissance, cela n’a jamais été fait, mais il me semble que l’on peut relier assez facilement les deux concepts.
Proposé initialement par Karl Polanyi, développé par Mark Granovetter, le concept d’encastrement exprime l’idée (évidente, même pour un économiste !) que les interactions économiques prennent place dans un cadre culturel, religieux, juridique, social, idéologique, etc. qui peut les orienter. Les études de Max Weber sur l’éthique économique des religions restent pour moi la référence parmi les travaux de sociologie économique qui traitent (explicitement ou non) de cette question. Bien qu’évidente, il faut bien reconnaitre que cette idée n’a pas vraiment été exploitée par les économistes jusqu’à récemment. En fait, c’est un peu plus compliqué que ça : les économistes ont intégré depuis un certain temps dans leur analyse l’idée d’encastrement-étayage, c’est à dire tout simplement le fait qu’il y a des institutions qui encadrent les transactions économiques. C’est finalement le sujet d’étude de l’économie institutionnelle au sens large. En revanche, l’idée originelle chez Polanyi (et qui correspond largement à la perspective de Weber) était celle d’encastrement-insertion qui désigne un phénomène plus général selon lequel les modes de pensée des individus, leurs représentations (et non seulement leurs croyances au sens de l’économiste) sont influencées par l’ensemble économique-politique-culturel dans lequel leurs activités économiques s’insèrent.
La thèse de Polanyi était qu’historiquement l’économie avait toujours été encastrée (dans le second sens) dans la société, autrement dit que les pratiques économiques avaient toujours étaient déterminées par des représentations et des motivations ayant pour origine la religion, la politique ou la culture. Or, selon Polanyi, à compter du 19ème siècle, on aurait assisté à une inversion sans précédent dans l’histoire des sociétés humaines avec un désencastrement de l’économie suivi d’un réencastrement de la société dans l’économie. Autrement dit, les pratiques économiques mais aussi culturelles, religieuses et politiques seraient déterminées par des représentations économiques : prix, concurrence, efficience, etc.
Je ne sais pas si la thèse de Polanyi est valable, et là n’est pas la question. En revanche, il me semble que l’encastrement-insertion peut permettre de mieux comprendre l’importance économique du phénomène de saillance, au-delà des exemples anecdotiques que l’on a coutume de prendre pour l’illustrer. La notion de saillance est fondée sur une hypothèse qui contredit la pratique habituelle des théoriciens des jeux et qui consiste à considérer que le jeu tel qu’il est (d)écrit par le théoricien correspond trait pour trait à la représentation qu’ont les joueurs de l’interaction stratégique. La saillance provient du fait qu’en fait les individus "labellisent" de telle manière les stratégies que le jeu auquel il joue n’est pas celui décrit par le théoricien (un moyen de formaliser cela est la variable frame theory de Bacharach). Il y a de très nombreux exemples de ce phénomène. Par exemple, si vous faites jouer le même jeu aux même individus mais que vous changez le nom de ce jeu et des stratégies (par exemple, en appelant un dilemme du prisonnier respectivement "jeu du marché financier" et "jeu communautaire"), les résultats ne sont plus les mêmes.
Le problème est de savoir d’où viennent ces représentations, de savoir pourquoi les individus perçoivent une situation donnée de telle manière et pas d’une autre. Mon hypothèse est que l’on peut faire le lien avec la manifestation de l’encastrement au sens de l’encastrement-insertion. Nous vivons dans un monde où les catégories économiques sont omniprésentes et sont associées à certaines représentations (qui peuvent d’ailleurs varier au sein de la population). Il y a un effet de performativité au sens large du terme induit par le fait que nous sommes dans un environnement où "économie" va être régulièrement associée à "concurrence", "compétition" voire "prédation". Mais peut-être aussi cela joue-t-il dans un autre sens : les catégories économiques en viennent à pénétrer des domaines a priori à part (la famille par exemple), renvoyant à la thèse polanyienne de l’encastrement de la société dans l’économie.
Tout ça est très allusif mais met le doigt sur un point que je considère comme fondamental : la saillance n’est pas (ou pas seulement) n’est pas quelque chose de naturel mais relève de l’ordre du culturel et du cognitif. Je ne sais pas vraiment comment le rapport entre encastrement et saillance pourrait être approfondie mais il me semble qu’il y a là un programme de recherche fructueux qui pourrait associer sociologues et économistes. D’une certaine manière, en France, les travaux autour de l’économie des conventions portent en partie sur ce thème, bien qu’ils n’utilisent pas explicitement le concept d’encastrement.