Archives Mensuelles: septembre 2010

Réciprocité et consommation "verte"

C.H.

Il y a quelques temps, j’avais publié un billet au sujet des « locovores », ce groupe de militants écologistes dénonçant le gaspillage et la dégradation de l’environnement engendrés par le transport des produits alimentaires. Dans les commentaires, des lecteurs ont apporté certains compléments à mon billet pour expliquer pourquoi beaucoup de personnes ressentent « instinctivement » une certaine sympathie envers la cause des locovores, sans pour autant joindre le geste à la parole. Parmi les explications évoquées, on peut relever les suivantes :

  • La consommation de produits locaux est coûteuse, de telle sorte que les individus enclins à adopter ce type de consommation demandent toutefois des mesures de redistribution (au travers d’une taxe sur les produits non locaux) pour le financer.
  • Des individus sont prêts à changer leur mode de consommation et consentent pour cela à payer plus. Mais, comme cela a été suggéré, ils refusent de passer pour des « pigeons », c’est-à-dire de faire seul l’effort pendant que d’autres font du free-riding. Une taxe serait ainsi un moyen de faire payer tout le monde.
  • Une petite partie de la population est déjà locovore ; une taxe ne la concernerait donc pas et serait bénéfique à l’environnement.

Ces trois explications sont intéressantes car elles correspondent peu ou proue aux trois formes de réciprocité que l’économiste Luigino Bruni relève et étudie dans un récent ouvrage : la réciprocité contractuelle, la réciprocité bienveillante et la réciprocité inconditionnelle. La réciprocité contractuelle est tout simplement la forme de réciprocité que l’on retrouve dans les échanges marchands : un individu ne s’engagera dans une relation de réciprocité que si l’autre a fait preuve par le passé qu’il était digne de confiance. La réciprocité bienveillante est fondée sur la confiance de telle sorte que l’individu « fait le premier pas » ; mais elle est conditionnée par le fait que l’autre adopte à son tour un comportement coopératif dans l’avenir. Enfin, la réciprocité inconditionnelle s’apparente à une forme d’altruisme gratuit. Seule cette dernière forme ne correspond pas vraiment à l’une des explications ci-dessus (quoiqu’il soit probable que des personnes est un comportement de consommation proche des locovores sans pour autant avoir leurs revendications politiques).

Ainsi, une partie de la population ne s’engagera dans une consommation « verte » que si celle-ci est contractuellement organisée et économiquement financée par la mise en place d’une taxe. Une autre partie consent à adopter ce type de consommation mais à condition qu’à terme le reste de la population fasse de même. Une dernière partie adopte une consommation verte non conditionnelle à la mise en œuvre d’une taxe mais n’est bien sûr pas opposée à l’instauration de celle-ci. L’analyse de Bruni de ces formes de réciprocité montre que leur développement dans une population où préexistent des comportements non coopératifs inconditionnels  (des individus qui ne coopèrent jamais, c’est-à-dire qui ne consommeront jamais « vert ») nécessite l’hétérogénéité, c’est-à-dire le pluralisme : il faut que toutes les formes soient présentes simultanément dans la population pour qu’elles puisent évoluer et se diffuser.

Ce résultat qui n’a rien d’intuitif mais que Bruni démontrer par le biais de jeux répétés et évolutionnaires nous indiquent que les locovores ont potentiellement un rôle pivot (au-delà de leurs revendications) dans le développement de la consommation verte. Dans l’étude de Bruni, l’existence de comportements de réciprocité inconditionnelle permet en effet la viabilité de la réciprocité bienveillante (laquelle s’apparente à une forme de tit-for-tat). Une fois que ces deux formes de réciprocité ont dépassé un certain seuil au sein de la population, les individus pratiquant la réciprocité contractuelle (modéliser comme une forme de tat-for-tit) vont coopérer quasi-systématiquement jusqu’à un point où la non coopération inconditionnelle devient marginale dans la population (notons toutefois qu’elle ne disparaît jamais). De manière générale, cette approche pointe le rôle fondamental de l’attitude militante inconditionnelle dans la diffusion d’une pratique ou d’un comportement dans une population. L’écologie ne fait pas exception.

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Les liens du matin (65)

C.H.

* "Can you social network your way to revolution" – Free Exchange

* "Videos: Taxes on Producers…" – Economists Do It With Models

* "Room to Rise" – Free Exchange

* "Rational Religious Ignorance ?" – Bryan Caplan

* "Quelques biais d’optimisation naïve : 1/2 et 2/2" - Mafeco

* "Economics Is Not a Morality Game" – Paul Krugman

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Get the payoffs right !

C.H.

"Those critics who denounce game theorists as soulless followers of Machiavelli whose aim is to teach selfish monsters how to bring their power to bear totally miss the point. In spite of what the new school of behavioral economics say, there is no "selfishness axiom" in game theory (nor in neoclassical economics). Game theory assumes nothing whatever about what a player is trying to achieve. (…) Just as 2 + 2 = 4 is the same for St Francis of Assissi and Attilla the Hun, so is game theory ".

Cet passage est de Ken Binmore, extrait de ce petit ouvrage qui propose plusieurs interviews de théoriciens des jeux. Je le trouve intéressant et important à deux titres. Tout d’abord, il rappelle aux contempteurs de l’analyse économique qu’il n’y a définitivement rien dans le cadre théorique de la microéconomie qui présuppose que les agents sont "égoïstes" ou individualistes, dans le sens où ils ne seraient intéressés que par leurs propres gains (monétaires) personnels. La théorie des jeux (et la microéconomie dans son ensemble) est agnostique sur ce que les individus veulent ou préfèrent. Elle se contente de nous dire ce qui se passe (ou devrait se passer) si untel préfère x ou y tandis qu’un autre préfère y ou x. Cela est également vrai dans le cadre le plus basique de la microéconomie, celui de la théorie du consommateur avec ses fameuses courbes d’indifférences. Prenez un individu disposant d’une somme Y. Ce dernier à le choix entre conserver cette somme et en verser une partie c ou la totalité à un pot commun avec un retour sur investissement personnel inférieur à 1 (le rendement cr de l’investissement est partagé également entre les n membres la population, avec r > n - les spécialistes reconnaîtront un jeu du bien public) et une contribution collective C = cr. Si notre individu était totalement "égoïste", il ne verserait strictement rien au pot commun (c’est le problème du financement du bien public). Mais si notre agent est en partie "altruiste" (i.e. il tire une utilité – non monétaire – au fait de participer à la collectivité), alors il peut tout à fait donner au moins une partie de sa dotation initiale. On peut le voir sur le graphique (notez que le problème est paramétrique dans le sens où on considère ici que le choix des autres joueurs est donné) : Lire la suite

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Darwinism and the Cyborgs: The Individual in an Evolutionary Framework

C.H.

Comme les lecteurs réguliers l’auront certainement remarqués, j’ai pas mal planché depuis 3 mois environ sur le thème "évolution et cybernétique" au travers de mes lectures de Mirowski et Binmore. Comme je l’avais indiqué dans mon dernier billet sur l’article de 1987/8 de Binmore, j’avais une idée derrière la tête pour prolonger son cadre d’analyse. Voici un papier que j’ai rédigé au début du mois et que j’ai retravaillé ce week-end dans lequel j’essaye de préciser des fondements évolutionnaires à une conception "algorithmique" de l’individu :

Darwinism and the Cyborgs

Le début du papier reprend l’essentiel de mes trois billets sur l’article Binmore. J’expose ensuite la critique de Mirowski et l’intéressante tentative de réponse de Don Ross. Les deux dernières parties se veulent plus innovantes : en partant de l’idée de darwinisme généralisé, je propose un cadre conceptuel qui rend compte d’un processus de rétention sélective de règles de décision que j’appelle habitudes (concept hérité de la philosophie pragmatiste).

On dira que c’est un "deuxième premier jet" et tout retour sera le bienvenu. A noter que je termine dans la conclusion en discutant d’une approche sur laquelle je reviendrai très probablement rapidement ici tant elle est intéressante : "l’approche évolutionnaire indirecte". Merci d’avance à tous ceux qui feront l’effort de parcourir ce (long) papier.  Reste plus qu’à trouver un endroit pour le présenter…

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De l’utilité des conflits

C.H.

Un article intéressant en ces temps de grèves et de manifestations face à la réforme des retraites. Extrait :

"Can conflict be “good”? The answer is “It may”. When there exists imperfect information about key elements of the negotiation environment – such as the amount of arms, evidence on a legal case, or the actual profitability of a firm – and parties are sufficiently optimistic about their prospects in case of conflict – an all-out war, a trial, a strike – a peaceful agreement becomes impossible. Optimism makes their demands incompatible. In those circumstances, the existence of limited confrontations – military skirmishes, discovery procedures, holdouts – can help parties to avoid a more costly confrontation. The outcome of such limited conflicts can help them to better assess their strengths, reduce optimism, and be conducive to an agreement. As a matter of fact, around two thirds of interstate wars end up in a negotiated settlement rather than in the collapse of one of the sides. In that sense, conflict and peace are not opposites. They are rather inextricably linked".

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Enseignants, sachez cacher votre vraie nature

C.H.

La rentrée scolaire 2010-2011, maintenant bien entamée, fera date car elle est la première depuis la réforme des concours de l’enseignement secondaire. Cette réforme fait que dorénavant, les néo-professeurs sont jetés d’emblée dans le grand bain et se retrouve à devoir assurer un service complet devant une classe, sans avoir reçu au préalable de formation spécifique à ce qui est, après tout, une activité qui n’a rien d’aisée au début. Je ne me prononcerais pas sur l’utilité et la qualité de la formation qui était offerte aux jeunes professeurs jusqu’à présent (et pour cause, je ne suis pas passé par l’IUFM en dépit de mon agrégation), mais je ferai remarquer que dans l’enseignement supérieur, de nombreux jeunes enseignants (vacataires, moniteurs, ATER) sont confrontés depuis longtemps au même problème : être propulsé devant une classe sans avoir la moindre idée de ce que peut être la pédagogie (on me rétorquera, à raison, que le public dans le supérieur est un peu différent et, à bien des égards, moins « difficile »).

Quoiqu’il en soit, puisque l’Etat laisse les néo-professeurs à l’abandon (j’exagère), je suggère de combler le manque par un peu de théorie des jeux basique. Pour ma part, lorsque j’ai commencé à enseigner (il y a… 5 ans déjà, à l’Université), je pense avoir commis l’erreur d’être trop « sympa » avec les étudiants lors de mes premiers cours. Je me souviens avoir eu, durant la suite du semestre, quelques difficultés à asseoir mon autorité avec certains groupes de TD un peu turbulent. Il me semble que c’est un risque encouru par pas mal de jeunes enseignants dont le manque d’expérience combinée à une nature un peu « docile » fait qu’ils ont tendance à être un peu trop conciliant avec leurs élèves/étudiants au début de l’année. Ces enseignants, on peut les assimiler à des « samaritains » dans le « dilemme du samaritain », jeu très intéressant dont j’avais déjà parlé ici. Le dilemme du samaritain est en fait un dilemme du prisonnier où l’un des deux joueurs (le samaritain) est altruiste, dans le sens où son utilité dépend en partie de ses gains matériels mais aussi de ceux de l’autre joueur. Evidemment, l’autre individu n’a d’égard que pour ses propres gains matériels. Prenez la matrice standard du dilemme du prisonnier : Lire la suite

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Faites vos jeux

C.H.

On commence à voir apparaître les premières prédictions concernant le ou les futurs lauréats du (vrai-faux) prix Nobel d’économie 2010. Une fois n’est pas coutume, je vais me prêter au jeu. En ce qui me concerne, eu égard aux débats des deux dernières années autour de la crise financière, je vois bien un prix orienté "behavioral economics" avec le trio Ernst Fehr, Mathew Rabin et Richard Thaler. Fehr est un peu la grosse côte mais ses travaux expérimentaux sur la réciprocité et l’altruisme sont très intéressants et importants (et aussi très débattus). Thaler assurerait la reconnaissance médiatique dans la mesure où il intervient régulièrement dans les grands médias. Rabin est, sur un plan strictement scientifique,certainement celui qui le mérite le plus des trois. Il est l’auteur de nombreuses contributions théoriques sur les comportements de réciprocité dans le cadre d’interactions stratégiques. Il est notamment à l’origine de l’ important modèle d’équité qui porte son nom et qui a été depuis très largement développé.

Si ce trio n’était pas le bon, je verrais bien alors mes favoris de l’an passé,  Oliver Hart et Bengt Holmstrom, qui ont largement contribué à l’économie des contrats et à l’économie des organisations.

Le suspens sera levé 11 octobre. D’ici là, n’hésiter pas à faire vos pronostics dans les commentaires !

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Vers une économie des mondes artificiels

C.H.

Un lecteur a signalé ici il y a quelques jours un récent article de l’économiste David Levine qui a du faire bondir Philip Mirowski :

"An alternative method of validating theories is through the use of entirely artificial economies. To give an example, imagine a virtual world – something like Second Life, say – populated by virtual robots designed to mimic human behavior. A good theory ought to be able to predict outcomes in such a virtual world. Moreover, such an environment would offer enormous advantages: complete control – for example, over risk aversion and social preferences; independence from well-meant but irrelevant human subjects “protections”; and great speed in creating economies and validating theories. If we were to look at the physical sciences, we would see the large computer models used in testing nuclear weapons as a possible analogy. In the economic setting the great advantage of such artificial economies is the ability to deal with heterogeneity, with small frictions, and with expectations that are backward looking rather than determined in equilibrium".

Levine se montre assez critique dans cet article envers les agent-based models tels qu’ils existent aujourd’hui en sciences sociales notamment en raison des régles de comportement très rudimentaires dont ils dotent leurs agents. Pour Levine, il est nécessaire de construire des modèles simulant des mondes où les agents sont au contraire dotés de règles d’apprentissage sophistiquées leur permettant d’adapter leur comportement en fonction des évènements passés et de former ainsi des anticipations plus justes en apprenant comment le modèle fonctionne. L’idée est intéressante et revient plus ou moins à ce que je racontais hier : il est important d’être capable de rendre compte de la manière dont les agents utilisent l’information relative au fonctionnement du système économique car cette information peut leur permettre de modifier ce fonctionnement. Bref, c’est encore et toujours la critique de Lucas.

Le papier de Levine est toutefois injuste avec l’agent-based modeling et certaines recherches. Dire que les recherches de Nelson et Winter (qui du reste n’utilisaient pas l’ABM, au moins dans leur ouvrage de 1982) ne nous ont rien appris d’important sur le fonctionnement de l’économie est quand même gonflé. Par ailleurs, modéliser les agents au travers d’heuristiques rudimentaires n’est pas toujours dénué de pertinence. D’une part, c’est parfois tout simplement réaliste. Je veux bien croire que sur les marchés financiers les décisions des traders soient fondées sur des algorithmes complexes. Mais pour la grande majorité de nos interactions quotidiennes (lesquelles peuvent avoir un impact sur l’économie), on se contente de simples règles générales, sans compter qu’il ne me surprendrait pas non plus qu’il s’avère que les traders eux-mêmes suivent quotidiennement quelques routines sur lesquelles ils ne délibèrent pas. De toute façon, il s’agit d’une question empirique. D’autre part, il y a de bonnes raisons théoriques et méthodologiques pour modéliser les agents par de simples règles heuristiques. Sur ce point, l’article de Binmore que j’ai commenté en long, en large et en travers donne à réfléchir car il souligne les difficultés inextricables qui sous-tendent toute approche "éductive", c’est à dire qui confère aux agents un haut niveau de rationalité : spécularité infinie, auto-référentialité, etc. Levine est lui-même d’ailleurs l’un des artisans du dépassement de ces approches puisqu’il est à l’origine de nombreux développements des modèles évolutionnaires d’apprentissage. Les approches "évolutives" (toujours les termes de Binmore), où les agents sont décrits comme des machines de faible complexité, ont quant à elles ont fait la preuve de leur pertinence pour étudier de nombreux phénomènes et, quand on lit Binmore, on peut même avoir avoir l’impression que c’est la seule perspective prometteuse. Ce point de vue "éliminativiste" (c’est à dire où l’on se débarrase de tout concept de rationalité et de croyance) est toutefois certainement excessif (Don Ross en propose une critique dans cet ouvrage), mais pas plus que le rejet en bloc des ABM et de leurs agents rudimentaires. 

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Les liens du matin (64)

C.H.

* "Why the Brain Doubts a Foreign Accent" – Scientific American

* "Stag Hunt and macroeconomics" – Nick Rowe

* "Does culture affect long-run growth?" – Vox

* "Only trade-fuelled growth can help the world’s poor" – William Easterly, The Financial Times

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Economie et histoire… once again

C.H.

The Economist donne la parole à plusieurs économistes pour déterminer ce que la crise économique va changer dans la manière dont l’économie est enseignée et pratiquée. La plupart des contributions sont intéressantes. Laurence Kotlikoff souligne la nécessité de mettre encore plus en avant l’importance des équilibres multiples, et donc le fait qu’une économie peut se retrouver bloquée dans un sentier sous-optimal. L’existence d’équilibres multiples est fondamentalement liée à un problème de coordination et d’anticipation. La réflexion de Paul Seabright est également intéressante. Seabright fait notamment remarquer que, contrairement à ce qu’il s’était passé au lendemain de la Grande Dépression, il n’existe pas aujourd’hui d’incitation pour réformer et améliorer l’enseignement et la recherche en économie dans les universités. Il y a pourtant un certain nombre d’enseignements à tirer de la crise dont l’un pourrait être une version microéconomique de la critique de Lucas :

"as soon as regulators have a convincing model of the processes they are trying to regulate, some very smart people are going to set out to make money in ways that undermine the very assumptions of that model. Such phenomena are like predator-prey interactions in biology: studying these and other evolutionary processes may be a useful complement to the equilibrium modeling that is (deservedly) a dominant part of an economics education today".

Plusieurs contributions mettent en avant par ailleurs la nécessité pour les économistes de prendre plus au sérieux l’histoire. Certains des intervenants considèrent qu’en matière de crise, une bonne connaissance historique est beaucoup plus utile que la maitrise de compétences techniques sophistiquées. L’histoire nous apprend des choses car elle fait état de régularités qui peuvent nous permettre de décrypter plus facilement les évènements présents. Robert Shiller se fait un peu la même réflexion dans cet article au sujet cette fois-ci de la période post-crise en faisant référence aux travaux (très discutés ces temps-ci) de Reinhart et Rogoff.

Ce "retour de l’histoire" est assez intriguant. Dans certains cas, on peut en effet avoir l’impression que ces appels à la prise en compte de l’histoire flirte avec le bon vieil historicisme des économistes allemands de la fin du 19ème siècle. Par exemple, l’un des économistes interrogés par The Economist, Michael Pettis écrit :

"It didn’t require a very sophisticated understanding of economics, just some knowledge of history. Every previous globalisation cycle except one (the one cut short in 1914) ended that way, and nothing in the current cycle seemed fundamentally different from what had happened before.

Financial history does not vary much—there is little about the Roman real estate crisis of 33 AD, for example, that isn’t thoroughly familiar to us today. What strikes me is that while many economists, bankers and policymakers were caught flatfooted by the crisis, most economists with real knowledge of economic and financial history—and by history I do not mean the last twenty years or thirty years—thought a crisis almost inevitable and broadly understood how it was going to occur".

L’idée qu’il existe des macro- régularités historiques "nécessaires" se répétant dans le temps est en effet très proche de ce que pensaient des économistes comme Karl Knies ou Gustav Schmoller qui furent d’importantes figures de l’école historique allemande. L’étude de Carmen Reinhart et Ken Rogoff sur les niveaux d’endettement public avec la mise en avant du fameux seuil de 90% au-delà duquel la dette publique pèserait sur la croissance est ainsi d’une manière ou d’une autre fondée sur un présupposé historiciste, tout du moins à partir du moment où l’on considère que ce seuil est valable en tout temps et tout lieux. Il faut rappeler que l’école historique a été (largement injustement au demeurant) discrédité au début du siècle dernier pour son absence de réflexion théorique. Il est donc assez ironique de lire certains appels extrêmes au retour de l’histoire aujourd’hui, au lendemain d’une crise économique.

Le fait est que l’histoire est importante et de ce point de vue remettre un peu d’histoire économique (et d’histoire de la pensée économique) dans les cursus d’économie est certainement nécessaire. Après, il faut se rendre compte qu’un arbitrage est nécessaire entre le temps devant être alloué aux enseignements historiques et celui devant être consacré aux enseignements théoriques/techniques. C’est d’ailleurs la même chose au niveau de la recherche. Je suis fermement convaincu qu’une meilleure connaissance historique (des faits et de leur discipline) ne peut qu’être bénéfique aux économistes. Mais croire que l’histoire peut se substituer à la théorie c’est faire du (mauvais) historicisme. Seabright et Shiller soulignent d’ailleurs chacun à leur manière un point, déjà relevé par Popper dans sa critique de l’historicisme, qui explique pourquoi la connaissance économique ne peut pas être purement historique : les individus ont la capacité de mobiliser leurs connaissances sur le passé (éventuellement produites par l’intermédiaire de théories) pour modifier le futur. Non seulement, cela veut dire que l’économie a besoin de modèles pour rendre compte de manière logique des relations causales régissant, par exemple, une crise et ainsi ne pas se contenter de pures généralisations inductives. Mais les économistes seraient peut être également bien inspirés de s’intéresser encore un peu plus à la manière dont la connaissance économique interfère avec la réalité économique. Et, pour cela, on aura besoin de… théories et de modèles, comme ceux suggérés par Seabright.

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Le lien utile (pour les enseignants) du début de semaine

C.H.

Voici un site pour le moins utile pour les enseignants d’économie qui voudraient mettre en place dans leur cours des jeux pour faciliter l’apprentissage par leurs étudiants des mécanismes de marché et autres.  J’ai justement un cours et des TD sur le fonctionnement du marché et la formation des prix au second semestre, j’ai bien envie de tenter l’expérience…

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Les liens du matin (63)

C.H.

* Crise et dette en Europe : manifeste d’économistes attérés (note : le fait de mettre en lien cet article n’indique pas que je suis nécessairement d’accord avec la totalité ou même une partie de son contenu)

* "What is the Role of the State ?" – Economist’s View

* "The Slump Goes On, Why ?" – Paul Krugman et Robin Wells, The New York Review of Books

* "Optimism in the Labour Market" – Chris Dillow

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Economie vs histoire

C.H.

Gideon Rachman a un article assez provocateur dans le Financial Times dans lequel il s’en prend à la scientificité de l’économie. Une énième attaque qui n’a guère d’intérêt me direz-vous, et vous n’avez pas complétement tort. L’article est toutefois intéressant à lire (et la vidéo à regarder et à écouter) car il pose la question de l’objectif même de la science économique. Rachman critique, avec raison, la "physics envy" dont on fait preuve les économistes. Je ne sais pas ce que pense l’ensemble de la profession à ce sujet, mais l’idée que l’économie est une discipline recherchant des lois universelles devant permettre de prédire les événements futurs relève plus de la "folk economics", la représentation que le grand public se fait de la discipline, que de la manière dont elle est effectivement pratiquée. Cela ne veut pas dire qu’à une certaine époque cette conception n’a pas été dominante chez les économistes. Il y a certainement encore des économistes (et, plus grave, des hommes politiques) pour y croire, mais il est clair qu’elle n’a plus de validité épistémologique. Comme je l’avais expliqué, la prédiction ne peut être le seul objectif d’une discipline scientifique. Je serais toutefois plutôt d’accord avec Rachman pour critiquer ceux qui (économistes ou non) ont pu laisser croire que l’état de l’art de la discipline permettait d’affirmer qu’il n’y aurait plus de crise (la "great moderation"). C’est évidemment faux, aucun modèle, aucune étude, ne permettant de faire une telle affirmation. Les économistes qui ont laissé penser le contraire sont sortis de leur rôle.

Dans la vidéo, Martin Wolf fait une remarque intéressante : oubliez la "physics envy", si l’économie doit ressembler à une science "dure", il faut plutôt la comparer à la biologie évolutionnaire. Cela fait longtemps que les similitudes tant méthodologiques qu’historiques entre économie et biologie évolutionnaire m’ont frappé et je pense donc que Wolf a totalement raison. La biologie évolutionnaire est une discipline qui s’appuie sur quelques principes théoriques généraux (lois de la génétique, lois de l’évolution) qu’elle utilise non pas pour prédire l’évolution future des espèces, mais la plupart du temps pour éclairer certains évènements historiquement identifiés. L’économie procède, ou devrait procéder, essentiellement de la même manière. Cette articulation entre théorie et histoire se retrouve déjà chez Max Weber, à l’exception que pour lui dans les "sciences de la culture" les propositions théoriques n’ont pas à avoir le statut de loi universelle, mais seulement d’idéal-type. Rachman voudrait réhabiliter les historiens au détriment des économistes. Mais économie et histoire vont fondamentalement ensemble. En économie institutionnelle, les travaux les plus éclairants sont ceux qui mèlent étroitement théorie économique et études de cas historiques. La théorie économique y est  au service du phénomène historique étudiée, de manière similaire à Max Weber qui construisait ses idéaux-types en fonction du phénomène dont il voulait rendre compte.

De la même manière que la biologie évolutionnaire a besoin de propositions théoriques générales pour éclairer des problèmes empiriques spécifiques, l’économie a besoin d’un cadre théorique abstrait. D’ailleurs, les travaux d’économie institutionnelle que j’ai évoqué reposent eux-mêmes sur un tel cadre (souvent de la théorie des jeux). Mais la valeur de ce cadre ne s’évaluera pas à sa capacité à permettre de faire des "prédictions" sur le futur, seulement à son aptitude à rendre possible l’explication de phénomènes empiriques plus ou moins récurrents. L’évolution des outils méthodologiques en sciences sociales, avec notamment la progressive substitution des méthodes analytiques pour les méthodes computationnelles (les simulations), rendue possible par l’incessante baisse du coût d’utilisation de ces dernières, va rendre cela encore plus évident. Plutôt que la recherche de lois universelles, l’économie va de plus en plus s’intéresser à l’existence de certaines régularités empiriques soumises à de fortes contingences historiques. Il est donc tant d’abandonner ce qu’il reste de la rhétorique physicienne (essentiellement entretenue par des non-économistes) et l’économie deviendra, plus de 100 ans après que Veblen ait posé la question, une "science évolutionnaire".

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Avez-vous le raisonnement d’un économiste ?

C.H.

C’est la rentrée dans mon IUT. Pour fêter cela, voici un petit test pour voir si oui ou non vous avez le raisonnement d’un économiste :

Un(e) ami(e) vous offre un billet pour aller voir avec lui/elle un concert de Serj Tankian au Bataclan. Bien entendu, si vous acceptez ce billet, vous ne pouvez pas vous permettre de le revendre. Vous apprenez que le même soir Guns N’ Roses joue au palais omnisport de Bercy, allez les voir est votre deuxième choix. Un billet pour le concert de Guns N’ Roses coûte 60 euros (!!), mais normalement votre disposition à payer serait de 80 euros. On fait l’hypothèse qu’il n’y a pas d’autres coûts pour aller voir ces deux concerts. Question : à partir de ces informations, déterminez le coût d’opportunité lié au fait d’allez voir Serj Tankian avec votre ami(e).

Réponses possibles : A) 0 euro    B) 20 euros    C) 60 euros     D) 80 euros

Je reviendrai donner la réponse ce soir.

Réponse et quelques précisions :

Merci et bravo à tous les participants, et notamment à ceux qui ont su trouver la bonne réponse bien que, comme on va le voir, ce n’était pas si évident que ça. Vous êtes plusieurs à avoir vu que ma question était en fait une version très légèrement modifiée de celle posée dans le manuel d’économie de Ben Bernanke et Robert Frank. Pour trouver la bonne réponse, il fallait avoir deux concepts en tête : celui de coût d’opportunité et celui de surplus du consommateur. Le surplus du consommateur est tout simplement la différence entre ce qu’un consommateur est prêt à payer pour un bien et le prix qu’il paye effectivement. Ici, on peut connaître le surplus du consommateur s’il va au concert de Gun N’ Roses : 80 – 60 = 20 euros. En revanche, on ne connait pas le surplus du consommateur pour le concert de Serj Tankian mais on n’a pas besoin de cette information pour répondre à la question puisqu’il est dit qu’il s’agit du choix préféré du consommateur. Or, le coût d’opportunité d’un choix ou d’une activité désigne la valeur de la meilleure option à laquelle on renonce dans le cas où l’on fait ce choix. Ici, la seule alternative est d’aller au concert de GNR. Par conséquent, en choisissant d’aller voir Serj Tankian, vous renoncez à aller voir le concert de GNR, lequel vous aurez apporté un surplus de 20 euros. Conclusion : allez voir Serj Tankian a certes un coût direct nul mais a un coût d’opportunité de 20 euros.

La notion de coût d’opportunité est absolument fondamentale en économie et elle figure en bonne place dans tout manuel digne de ce nom. A ce titre, on peut s’attendre à ce que toute personne qui ait quelques connaissances en économie trouve la bonne réponse à ce genre de question. Pourtant, si vous avez donné une mauvaise réponse, rassurez-vous c’est normal. Les économistes Paul Ferraro et Laura Taylor ont soumis cette question à 200 économistes lors d’un colloque. Résultat : seul un peu plus de 20% a donné la bonné réponse. Autrement dit, si vous aviez demandé à Paul le Poulpe de choisir une réponse parmi les quatre proposées, celui-ci aurait plus de chance de donner la bonne réponse qu’un économiste ! Les auteurs de cette étude en ont tiré la conclusion qu’il serait nécessaire d’apporter une plus grande attention aux concepts et mécanismes de base dans le cadre de l’enseignement économique. Mais est-ce vraiment la bonne explication ?

Howard Margolis propose une autre interprétation dans ce papier qui m’a inspiré ce billet (via Marginal Revolution).  D’après Margolis, le fait de donner une mauvaise réponse à la question ci-dessus ne découle pas d’une méconnaissance de concepts fondamentaux mais tout simplement du fait que tous les individus, y compris les économistes, sont victimes d’illusions cognitives. Ici, cette illusion découle du fait que la question posée nous amène à mener un raisonnement dans un contexte hautement artificiel qui ne nous est pas familier. Dans ce cas, notre raisonnement est faussé car il s’appuie sur des routines inadaptées. Il faut notamment remarquer que dans l’expérience de Ferraro et Taylor, la bonne réponse est celle qui a obtenu le moins de suffrage (les trois autres étant choisies de manière à peu près égale) et que des 4 valeurs proposées comme réponse, seule la bonne n’est pas mentionnée dans l’énoncé, ce qui peu expliquer pourquoi elle est la moins choisie. Pour reformuler les choses, les économistes ont l’habitude de réfléchir à partir de la notion de coût d’opportunité, mais ils le font généralement dans un autre cadre, notamment relatif à l’arbitrage entre travail et loisir. De la même manière, l’articulation entre coût d’opportunité et surplus du consommateur est logique, mais dans ce contexte n’a rien de naturel. Comme le fait remarquer Margolis, notre cerveau n’a tout simplement pas besoin d’être en permanence attentif aux coûts d’opportunité de chacun de nos choix quotidiens. 

A mon sens, l’interprétation de Margolis est largement correcte et relativise, par extension, certains résultats obtenus par les méthodes expérimentales, lesquelles soumettent également les individus à des environnements totalement inhabituels pouvant fausser leur raisonnement. Bon sinon, pour l’anecdote, il y a bien eu un concert de Serj Tankian au Bataclan lundi dernier et j’y étais ! Et, fort heureusement, le concert de GNR à Bercy n’avait pas lieu en même temps puisqu’il est prévu pour le 13 septembre. J’y serai aussi (et je confirme que les places coûtent 60 euros !). 

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Thresholds are everywhere

C.H.

J’était de surveillance d’examens hier pour une épreuve de 3 heures. Comme le prévoit le réglement, les étudiants ne peuvent pas rendre leur copie pendant la première heure. Au bout d’une heure, personne ne sort. Vingt minutes plus tard, un étudiant ramène sa copie… suivie par une bonne demi-douzaine d’autres dans les 30 secondes qui suivent. Probablement un nouvel exemple de ce que l’on appelle les "effets de seuil". L’occasion d’aller relire ce très important article de Mark Granovetter sur le sujet !

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