C.H.
Il y a quelques temps, j’avais publié un billet au sujet des « locovores », ce groupe de militants écologistes dénonçant le gaspillage et la dégradation de l’environnement engendrés par le transport des produits alimentaires. Dans les commentaires, des lecteurs ont apporté certains compléments à mon billet pour expliquer pourquoi beaucoup de personnes ressentent « instinctivement » une certaine sympathie envers la cause des locovores, sans pour autant joindre le geste à la parole. Parmi les explications évoquées, on peut relever les suivantes :
- La consommation de produits locaux est coûteuse, de telle sorte que les individus enclins à adopter ce type de consommation demandent toutefois des mesures de redistribution (au travers d’une taxe sur les produits non locaux) pour le financer.
- Des individus sont prêts à changer leur mode de consommation et consentent pour cela à payer plus. Mais, comme cela a été suggéré, ils refusent de passer pour des « pigeons », c’est-à-dire de faire seul l’effort pendant que d’autres font du free-riding. Une taxe serait ainsi un moyen de faire payer tout le monde.
- Une petite partie de la population est déjà locovore ; une taxe ne la concernerait donc pas et serait bénéfique à l’environnement.
Ces trois explications sont intéressantes car elles correspondent peu ou proue aux trois formes de réciprocité que l’économiste Luigino Bruni relève et étudie dans un récent ouvrage : la réciprocité contractuelle, la réciprocité bienveillante et la réciprocité inconditionnelle. La réciprocité contractuelle est tout simplement la forme de réciprocité que l’on retrouve dans les échanges marchands : un individu ne s’engagera dans une relation de réciprocité que si l’autre a fait preuve par le passé qu’il était digne de confiance. La réciprocité bienveillante est fondée sur la confiance de telle sorte que l’individu « fait le premier pas » ; mais elle est conditionnée par le fait que l’autre adopte à son tour un comportement coopératif dans l’avenir. Enfin, la réciprocité inconditionnelle s’apparente à une forme d’altruisme gratuit. Seule cette dernière forme ne correspond pas vraiment à l’une des explications ci-dessus (quoiqu’il soit probable que des personnes est un comportement de consommation proche des locovores sans pour autant avoir leurs revendications politiques).
Ainsi, une partie de la population ne s’engagera dans une consommation « verte » que si celle-ci est contractuellement organisée et économiquement financée par la mise en place d’une taxe. Une autre partie consent à adopter ce type de consommation mais à condition qu’à terme le reste de la population fasse de même. Une dernière partie adopte une consommation verte non conditionnelle à la mise en œuvre d’une taxe mais n’est bien sûr pas opposée à l’instauration de celle-ci. L’analyse de Bruni de ces formes de réciprocité montre que leur développement dans une population où préexistent des comportements non coopératifs inconditionnels (des individus qui ne coopèrent jamais, c’est-à-dire qui ne consommeront jamais « vert ») nécessite l’hétérogénéité, c’est-à-dire le pluralisme : il faut que toutes les formes soient présentes simultanément dans la population pour qu’elles puisent évoluer et se diffuser.
Ce résultat qui n’a rien d’intuitif mais que Bruni démontrer par le biais de jeux répétés et évolutionnaires nous indiquent que les locovores ont potentiellement un rôle pivot (au-delà de leurs revendications) dans le développement de la consommation verte. Dans l’étude de Bruni, l’existence de comportements de réciprocité inconditionnelle permet en effet la viabilité de la réciprocité bienveillante (laquelle s’apparente à une forme de tit-for-tat). Une fois que ces deux formes de réciprocité ont dépassé un certain seuil au sein de la population, les individus pratiquant la réciprocité contractuelle (modéliser comme une forme de tat-for-tit) vont coopérer quasi-systématiquement jusqu’à un point où la non coopération inconditionnelle devient marginale dans la population (notons toutefois qu’elle ne disparaît jamais). De manière générale, cette approche pointe le rôle fondamental de l’attitude militante inconditionnelle dans la diffusion d’une pratique ou d’un comportement dans une population. L’écologie ne fait pas exception.