Archives Mensuelles: août 2010

Conceptualiser l’individu comme un méta-programme : Binmore et l’homme-machine (3/3)

C.H.

Suite et fin de ma série sur l’article de Ken Binmore. Je discute ici de manière critique de la conceptualisation de Binmore, en partant notamment de l’analyse qu’en a faite Philip Mirowski dans son ouvrage Machine Dreams.

J’ai indiqué au début du premier billet que la conceptualisation proposée par Binmore était symptomatique de l’évolution de la science économique sur les 30 dernières années. C’est en tout cas la thèse défendue par Philip Mirowski dans son monumental ouvrage sur l’histoire de la discipline post-seconde guerre mondiale. Mirowski montre que les développements de la science économique à compter des années 1940 sont indissociables de l’émergence de la cybernétique et des travaux menés dans le cadre de la recherche opérationnelle. D’ailleurs, de très nombreux économistes de l’époque ont travaillé, à un moment ou un autre, pour la fameuse RAND Corporation. La thèse principale du livre de Mirowski (selon laquelle les économistes ont traité injustement les travaux de von Neumann pour finalement donner à la discipline une mauvaise orientation) ne nous intéresse pas en tant que telle ici. En revanche, Mirowski prend l’exemple des travaux de Binmore, et plus particulièrement encore l’article dont je viens de discuter, pour illustrer l’orientation « cybernétique » regrettable de la science économique. Pour Mirowski, l’étroite relation entre l’économie et la cybernétique (entendue au sens large) a conduit les économistes à ne plus traiter les agents économiques comme des êtres humains mais comme des robots, des machines à calculer. Evidemment, on comprend pourquoi Mirowski prend l’analyse de Binmore en exemple… Lire la suite

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Conceptualiser l’individu comme un méta-programme : Binmore et l’homme machine (2/3)

C.H.

Suite du précédent billet. Initialement prévu en deux parties, celui-ci en comportera finalement trois.

Si la rationalité parfaite est impossible, comment rendre compte d’une situation d’équilibre vers laquelle convergent les représentations et les actions des joueurs ? Comment les individus parviennent-ils à stabiliser leurs anticipations et à stopper la régression infinie du raisonnement « je pense que tu penses que je pense que tu penses que je pense » ? Comment finalement les individus arrivent-ils chacun à interpréter le comportement des autres, à donner un sens aux décisions prises par les autres joueurs ? Ces questions reviennent toutes au même problème : celui de la socialisation, celui du processus par lequel les individus acquiert des représentations communes. Ce problème du sens de l’action, on pourrait penser que seule une approche interprétative ou phénoménologique pourrait le traiter. Binmore part dans la direction opposée en proposant une conceptualisation de l’individu comme machine, ou plus exactement comme « méta-programme ». Lire la suite

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Conceptualiser l’individu comme un méta programme : Binmore et "l’homme-machine" (1/3)

C.H.

J’ai achevé la lecture d’un article en deux parties de Ken Binmore paru en 1987, « Modeling Rational Player » (encore merci au lecteur qui me les a envoyé). Il s’agit de 80 pages denses et complexes qui proposent une nouvelle manière de conceptualiser l’individu dans le cadre de la théorie des jeux. Si je discute de ce papier, c’est parce qu’il est d’une part symptomatique de l’orientation prise par la science économique depuis 30 ans (orientation que certains déploreront, mais pas moi) et aussi parce qu’il aborde des thèmes essentiels relatifs à la perspective évolutionnaire en économie. Lire la suite

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Mes lectures du moment (8)

C.H.

Petite liste de mes lectures en cours ou à venir :

* Les théories économiques évolutionnistes, de Nathalie Lazaric. En fait, je viens juste de l’achever. Une note de lecture est en préparation.

* Reciprocity, Altruism and the Civil Society, de Luigino Bruni. Une étude des différentes formes de réciprocité et de coopération sociale. L’ouvrage offre une réflexion à la fois historique, économique et philosophique et étudie les dynamiques d’évolution des différentes formes de réciprocité à l’aide d’une pincée de théorie des jeux.

* Small Worlds. The Dynamics of Networks between Orders and Randomness, de Duncan Watts. Reçu aujourd’hui. C’est de l’analyse des réseaux appliqués à tout un tas de problèmes socioéconomiques et au-delà (évolution de la coopération, diffusion de maladies infectieuses, etc.).

* Convention. A Philosophical Study, de David Lewis. Un classique qui date de 1969. C’est l’ouvrage pionnier dans l’utilisation de la théorie des jeux dans l’étude des conventions et a depuis initié une vaste littérature.

* Game Theory Evolving, de Herbert Gintis. C’étaient mes "homeworks" des vacances. C’est un manuel un peu particulier car consistant essentiellement en des exercices. En fait, la valeur ajoutée de ce bouquin réside surtout dans ses chapitres sur les systèmes dynamiques (y compris stochastiques) et la dynamique évolutionnaire, qui sont excellents (j’ai compris plein de choses qui n’étaient pas si claires pour moi) et qui abordent des thèmes rarement traités dans les manuels de théorie des jeux.

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Consommer des fruits hors-saison, est-ce absurde ?

C.H.

Steven Landsburg s’en prend aux "locovores", un petit groupe de militants écologistes qui dénonce la consommation de nourriture non produite localement en raison de l’énergie consommée et des dégâts occasionnés par le transport des marchandises. Ces militants réclament que soit mieux pris en compte les dégradations engendrés par ce type de consommation, voire à l’extrême de le restreindre.  A vrai dire, je pense que c’est une opinion tenue par une proportion croissante de la population des pays développés… Combien de fois chacun a-t-il entendu quelqu’un dans son entourage dénoncer le "gaspillage" et "l’absurdité" de manger des fruits ou des légumes de Nouvelle-Zélande ?

Comme souvent, ce point de vue qui semble exprimer le "bon sens" repose sur un raisonnement étriqué. Landsburg fait notamment remarquer que le marché se charge déjà de prendre en compte tous les coûts, notamment environnementaux, pour les synthétiser dans un indice unique, le prix :

"How can we possibly gather enough information to compare the opportunity costs of land, fertlizers, equipment, workers, transportation and energy costs (among many others) and reach a conclusion about which tomato imposes the fewest costs on our neighbors?

Well, it turns out there’s actually a way to do that. You do it by looking at a single number that does an excellent job of reflecting all those costs. That number is known as the price of the tomato. When more New York land is needed for a housing development or a vineyard or a sports complex, the price of New York land goes up and the price of New York tomatos follows. When California workers are needed to build an aquarium or put out a forest fire, the price of California labor goes up, and the price of California tomatos follows".

Cela dit, il me semble que Landsburg sous-estime l’importance des externalités négatives. Une partie du côut social lié à la consommation de fruits hors-saison par exemple n’est pas intégrée dans le prix. Quel est le montant de ce coût "oublié" ? Difficile à dire en fait, ce qui, comme le souligne Jeff Ely, donne une certaine légitimité aux locovores dans leur tentative d’évaluation de ce coût social. Evidemment, cela se traduit parfois par de la désinformation, mais c’est le lot commun de tous les mouvements militants.

En ce qui me concerne, lorsque quelqu’un m’oppose l’absurdité de la consommation de produits non-locaux, je fais remarquer que, oui, il est tout à fait possible dans l’absolu de l’interdire ou de la taxer. Mais il faudra alors accepter, toute chose égale par ailleurs, de payer plus chère sa nourriture, ce que peuvent se permettre les ménages aisés mais peut-être pas les autres. Et ensuite, je rappelle la notion de coûts d’opportunité : les ressources consacrées à l’achat de nourriture ne le sont pas pour l’achat d’autres produits. Par conséquent, cela induit une redistribution du revenu dans l’économie (les producteurs locaux sont contents) mais aussi et surtout une diminution du revenu réel et donc de la richesse. Bref, taxer les produits non-locaux a un effet de substitution mais aussi un effet revenu.

Si les externalités étaient intégrées dans le prix des marchandises non locales, ces dernières verraient leur prix augmenter, faisant reculer voire disparaitre leur consommation. Mais ce calcul, le marché ne peut pas le faire, ce qui rend légitime la mise en place de dispositifs pour que ces externalités soient d’une manière ou d’une autre prises en compte. Ainsi, les consommateurs de produits non-locaux sont plus riches qu’ils ne "devraient" l’être car ils font peser une partie du coût de leur consommation sur d’autres (tout le monde en fait). Mais alors, se pose une question d’éthique personnelle : si vous êtes prêts à accepter une taxe pour que votre consommation de produits non-locaux vous reviennent plus chère et vous incite à consommer local, pourquoi tout simplement ne pas changer par vous-même vos habitudes de consommation ? Généralement, personne n’a de bonne réponse à proposer…

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Krugman vs Rajan, suite

C.H.

Dans la continuité de mon billet d’hier où je pointais le modèle caché derrière la proposition de Raghuram Rajan d’augmenter les taux d’intérêt de 2 points, le principal intéressé se fend d’une longue réponse à Paul Krugman. En résumé, "there’s no free lunch", maintenir des taux d’intérêts bas implique des coûts et nécessite donc de faire un arbitrage. La thèse de Rajan a du sens (du moins elle est plausible sur le plan théorique) mais en revanche je trouve sa proposition alternative (aider à le reconversion de la force de travail) peu convaincante, du moins d’un point de vue conjoncturel…

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Ikea et le bar El Farol de Santa Fe

C.H.

Aujourd’hui est un grand jour pour la ville de Reims et ses alentours : un Ikea ouvre enfin ses portes. Vu que je vais bientôt emménager dans un appartement plus grand, c’est l’occasion rêvée pour aller s’équiper. Sauf que je n’irai pas aujourd’hui à Ikea, ni demain, ni même certainement d’ici la fin de la semaine. Pourquoi ? Parce que je m’attend à ce qu’il y ait un monde pas possible rendant l’excursion dans le magasin plus pénible qu’autre chose. D’ailleurs, à en croire les déviations qui ont été mises en place, je ne suis pas le seul à m’attendre à ce qu’il y est du monde. A la réflexion, de nombreuses personnes doivent avoir le même raisonnement. Il se produit la même chose le jour des départs en vacances : on essaye tous de déterminer le jour et l’heure optimal pour partir de manière à éviter autant que possible les bouchons. Il s’agit là d’un problème de coordination finalement très courant. Lire la suite

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Un indice pour Krugman

C.H.

Paul Krugman s’étrangle à propos de la suggestion de l’économiste Raghuram Rajan, lequel estime que la FED devrait augmenter son principal taux directeur de pas moins de 2 points, alors que le chômage aux Etats-Unis flirte avec les 10%. Dans le modèle keynésien auquel Krugman s’accroche depuis plus le début de la crise cette idée n’a aucun sens, comme le prix Nobel l’explique dans son billet. Krugman finit sont billet en demandant :

"So what is Rajan’s model? What’s the justification for raising real rates in the face of high unemployment? How would that model work in normal times?"

Je crois que j’ai la réponse et elle se trouve ici, dans un papier co-écrit par Rajan et Douglass Diamond. Les lecteurs d’inclination autrichiennes seront ravis je pense de voir Rajan et Diamond défendre une thèse très proche de celle de la théorie autrichienne du cycle (c’est bien la première fois que que je vois Rothbard cité par des économistes mainstream !). En fait, les deux thèses sont assez différentes parce que chez Rajan et Diamond se sont les anticipations des agents (les banques) concernant la tendance de la banque centrale à baisser les taux fortement en période de crise qui peut induire un nouveau mouvement de "boom and bust" alors que dans l’ABCT c’est le niveau artificiellement bas du taux présent qui induit de mauvais investissements (Rajan et Diamond notent aussi le problème de la myopie des agents dans l’ABCT). En tout cas, avec ce modèle dans la tête, on comprend mieux la proposition de Rajan. Bon, je ne suis pas macroéconomiste, donc ce n’est pas moi qui départagerai les deux protagonistes…

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Darwinisme, sélection et réplicateurs

C.H.

Dans mon billet sur l’ouvrage de Peter Godfrey-Smith, j’ai indiqué que l’argument de l’auteur selon lequel l’évolution culturelle n’est pas darwinienne était affaiblie si l’on acceptait l’existence de réplicateurs aux niveaux culturel et socioéconomique. Godfrey-Smith rejette l’approche en termes de réplicateurs car il montre qu’en théorie, au moins au niveau biologique, il peut y avoir sélection sans réplication et que le concept de réplicateur invite à un raisonnement en termes d’agence qui peut induire en erreur. Ce ne sont pas à mon avis deux raisons suffisantes pour abandonner cette approche. J’essaye de montrer dans ce petit document qu’une fois que l’on reconnait l’existence de réplicateurs au niveau socioéconomique (en l’occurence des routines organisationnelles pour les firmes), alors on est bien en présence d’une évolution darwinienne. 

Pour ceux qui n’ont pas le temps ou l’envie d’aller le lire, voici un rapide résumé. Il s’agit de contester deux idées : d’une part, que l’intentionnalité des agents (en l’occurence des firmes) au niveau socioéconomique donne une dimension non-darwinienne à l’évolution ; d’autre part, que le fait que les réplicateurs socioéconomiques sont plus "flous" ou puissent se mélanger empêche un processus de sélection. La première idée est facilement réfutée une fois que l’on a compris que la sélection ne porte pas sur les firmes mais sur les routines : la sélection est un processus de réplication différenciée des réplicateurs. Ainsi, que la sélection opère par la disparition des firmes et de leurs routines ou par les changements intentionnels par les firmes de leurs routines revient exactement au même : la population des réplicateurs changent du fait d’un processus de sélection. La seconde idée est plus difficile à traiter de manière concise. J’essaye de montrer que même si l’on accepte l’idée que les réplicateurs peuvent se recombiner entre eux pour donner lieu à de nouveaux réplicateurs, cela n’empêche pas d’avoir un processus de sélection-rétention tout ce qu’il y a de plus darwinien. Il faut toutefois qu’il y ait une certaine stabilité au niveau des routines présentent dans la population. C’est une question empirique mais on peut penser que les firmes ne recombinent pas en permanence les routines existentes. On peut transposer le même raisonnement au sujet des variantes culturelles et des individus.

Il y a un point que je ne développe mais qui mériterait plus d’attention, c’est le fait que les règles de réplication peuvent elle-mêmes être sélectionnées. Godfrey-Smith  indique qu’au niveau culturel, certaines de ces règles (Nelson et Winter, dans leur ouvrage de 1982, parlent de méta-routines) ne sont pas darwiniennes et donc donne un aspect non darwinien à l’évolution culturelle. Je pense qu’il y a confusion entre sélection (réplication différenciée) et règle de réplication (copier la meilleure firme, copier le comportement le plus commun, etc.). Ces dernières sont elles-mêmes sélectionnées par un processus darwinien (les meilleures méta-routines se répliquent plus vite car les firmes qui les adoptent sont plus efficaces). Quelque soit leur contenu, ces méta-routines amènent les firmes à faire de la "sélection interne" de routines,  formellement équivalente (i.e. conduisant à une réplication différenciée) à une sélection "externe" par le marché.

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Le troisième réplicateur ?

C.H.

Ceux qui ont été intéressé par ma discussion du concept de réplicateur dans un billet précédent et qui voudraient en savoir un peu plus peuvent aller lire cet article de la psychologue Susan Blackmore. Blackmore est depuis de nombreuses années le porte-parole majeur de la mémétique, approche consistant à distinguer deux niveaux d’évolution, le niveau génétique via le gène, et le niveau des idées via le mème. Blackmore expose dans cet article une thèse qu’elle défend depuis un certain temps déjà concernant l’apparition d’un troisième type de réplicateur, le "tème" : il s’agirait d’une réplication d’informations opérant uniquement par le biais de l’ordinateur. Ce nouveau réplicateur induirait l’apparition d’un nouveau processus darwinien, distinct de l’évolution génétique et de l’évolution mémétique.

L’article est surtout intéressant pour son exposé claire de l’idée de réplicateur. Concernant la thèse de l’auteur et plus généralement la mémétique, je ne suis personnellement pas convaincu. Le problème majeur de la mémétique c’est que l’on est incapable de localiser, physiquement parlant, le mécanisme de réplication. Autant les mécanismes génétiques sont bien connus et "observables" (ce qui a conduit d’ailleurs a remettre en cause le statut du gène comme réplicateur, ce que Blackmore ne dit pas), autant le mème reste encore aujourd’hui (plus de 30 ans après que Dawkins ait créé… ce mème) un concept assez flou. On peut ajouter à cela que même si l’on accepte que les mèmes (certains types d’idées donc) sont des réplicateurs, ils ne sont peut être pas les seuls réplicateurs culturels et pas les plus importants. Récemment, une littérature autour du concept de "réplication générative" est apparue (voir ici et ). L’idée est d’identifier les réplicateurs qui génèrent de la complexité c’est à dire qui, dans le cadre du processus de réplication, sont capables d’engendrer une nouvelle information. Dans cette littérature, le mème n’est pas un réplicateur génératif car d’une part il n’est pas causalement impliqué dans le processus de réplication et, d’autre part, le mème véhicule un type d’information très restreint qui suppose d’être interprété et d’avoir un sens pour le récepteur humain. Les mèmes ne sont pas capables en eux-mêmes d’engendrer des formes organisationnels plus complexes car leur réplication est sujet à des erreurs de copie (étant donnée l’importance de l’interprétation) qui prohibe toute génération de complexité (voir le deuxième papier qui démontre cela en utilisant un modèle uni-dimensionnel d’automates auto-reproducteurs à la von Neumann). Les auteurs des articles que j’ai mis en lien considèrent que les routines organisationnelles sont, en revanche, des réplicateurs génératifs.  

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Modélisation et homomorphisme

C.H.

Attention : Billet un peu ardu, surtout pour un dimanche et au mois d’août de surcroît !

J’avais évoqué il y a quelques mois un numéro spécial de la revue Erkenntnis sur le statut épistémologique des modèles scientifiques. Ce numéro rassemblait un ensemble d’articles discutant la thèse des modèles comme monde crédible, proposée initialement par Robert Sugden, et dont j’ai parlé plusieurs fois ici. La lecture de ces articles fait ressortir une double conclusion : la caractérisation des modèles comme des descriptions de mondes fictifs, ayant leurs propres propriétés, semble faire relativement consensus ; il y a en revanche un désaccord assez prononcé entre les divers contributeurs sur la manière d’évaluer la crédibilité, et donc la pertinence, d’un modèle. Lire la suite

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De la biologie sur un blog d’économie ?!

C.H.

J’ai lu le mois dernier un très intéressant ouvrage de Peter Godfrey-Smith, spécialiste de philosophie de la biologie : Darwinian Populations and Natural Selection. L’ouvrage propose une bonne vue d’ensemble des débats majeurs qui ont pris place depuis plusieurs décennies en biologie et en philosophie de la biologie : statut du concept de sélection naturelle, pertinence de l’idée de sélection multi-niveaux, nature des processus d’émergence et de transition, thèse du gène égoïste, rapport entre évolution biologique et évolution culturelle, etc. L’exposé est relativement accessible pour le non-spécialiste et, autant que je puisse en juger, l’auteur me semble faire une présentation relativement équilibrée des différentes thèses. C’est en tout cas, avec le plus ancien The Nature of Selection d’Elliot Sober (au demeurant plus difficile d’accès) et éventuellement Darwin’s Dangerous Idea de Dan Dennett, le traitement philosophique du darwinisme le plus pertinent que j’ai pu lire. Lire la suite

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Autoritarisme, démocratie et croissance économique

C.H.

A lire sur The Economist les réponses de cinq économistes à la question suivante : les gouvernements autoritaires freinent-ils la croissance ? Il ressort deux conclusions fortes qui semblent assez solides : d’une part, il n’y a aucune corrélation significative entre le niveau de croissance économique et le type de régime politique (autoritaire ou démocratique) en place ; d’autre part, on observe en revanche que la variance concernant les performances économiques est significativement plus élevée pour les régimes autoritaires. En effet, on a depuis longtemps observé que les économies couplées à un régime autoritaire, si elles sont capables d’afficher des taux de croissance très élevés, sont aussi très vulnérables et peuvent a contrario se désorganiser très rapidement.

Trois points sont à noter concernant ce problème. Tout d’abord, comme le relèvent plusieurs répondants, les catégories de "régime autoritaire" et de "démocratie" sont pour le moins assez floues. Réduire la démocratie au fait d’organiser des élections n’est par exemple clairement pas satisfaisant. Il faut donc s’appuyer sur un ensemble de critères et, plus que deux catégories séparées, on a problablement davantage un continuum. Il me semble que la distinction entre ordre social fermé et ordre social ouvert, proposée par Douglass North, John Wallis et Barry Weingast est peut être plus intéressante, même si le problème de l’identification empirique précise de ces deux catégories n’est pas simple. Ensuite, et en lien avec cette dernière distinction, le fait que les économies dirigées par un régime autoritaire soient très vulnérables aux chocs ne vient probablement pas du régime politique en lui-même. De la même manière, ce n’est certainement pas la démocratie elle-même qui explique que nos économies soient relativement résilientes. Je pense en fait que cela vient plutôt du fait qu’ouverture politique et ouverture économique vont plus ou moins nécessairement de paire. Un pays politiquement fermé, dominé par un parti unique et dans lequel il n’y a pas d’élection, de liberté d’opinion, etc. est un pays où l’économie est inévitablement verrouillée par des jeux de recherche de rentes. Comme il n’y a pas de concurrence politique, les rentes sont stables ce qui annihile la concurrence économique. C’est l’inverse dans les économies où le pouvoir politique est lui-même soumis à la  concurrence. Ces économies sont dès lors plus ouvertes au processus de destruction créatrice qui leur permet de s’adapter plus rapidement aux chocs exogènes. La combinaison économie de marché concurrentielle/régime autoritaire semble être une forme rare, même si elle existe (Singapour, éventuellement la Chine). L’opposition n’est pas tant entre régime autoritaire et régime démocratique qu’entre économies où il y a une concurrence politique et celles ou il n’y en a pas. La démocratie est une condition nécessaire mais probablement pas suffisante à cela.

Enfin, la distinction que propose Daron Acemoglu entre croissance fondée sur l’innovation et croissance fondée sur l’investissement et l’accumulation de capital me semble très pertinente et colle assez bien avec le point précédent. La croissance fondée sur l’accumulation de capital fonctionne bien dans la phase de rattrapage et est tout à fait compatible avec un régime autoritaire où la concurrence politique est faible. A vrai dire, ça peut même être un avantage car les pouvoirs publics peuvent éventuellement attirer de gros investisseurs en leur assurant certaines rentes. Mais c’est une croissance par nature limitée et, comme l’indique Acemoglu, la croissance fondée sur l’innovation nécessite elle un processus de destruction créatrice.  

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Superstitions et (in)efficience des institutions

C.H.

Un récent papier de l’économiste Peter Leeson aborde un sujet qui a une certaine actualité (ou une actualité certaine) en France actuellement : le mode de vie et les normes du peuple gitan. Leeson s’intéresse aux principales superstitions (c’est à dire des croyances objectivement fausses) de ce peuple et sur la manière dont elles ont contribué au maintien de règles et de normes rendant possible la vie en communauté. Il montre comment ces croyances, régissant le monde invisible, ont permi de rendre durable certaines institutions régulant le monde "visible". Voici l’abstract :

"Gypsies believe the lower half of the human body is invisibly polluted, that super- natural defilement is physically contagious, and that non-Gypsies are spiritually toxic. I argue that Gypsies use these beliefs, which on the surface regulate their invisible world, to regulate their visible one. They use superstition to create and enforce law and order. Gypsies do this in three ways. First, they make worldly crimes supernatural ones, leveraging fear of the latter to prevent the former. Second, they marshal the belief that spiritual pollution is contagious to incentivize collective punishment of antisocial behavior. Third, they recruit the belief that non-Gypsies are supernatural cesspools to augment such punishment. Gypsies use superstition to substitute for traditional institutions of law and order. Their bizarre belief system is an efcient institutional response to the constraints they face on their choice of mechanisms of social control".

Comme toujours avec Leeson, c’est très bien documenté sur le plan historique et l’utilisation de l’analyse économique est limpide et éclairante (à défaut d’être novatrice, mais ce n’est pas l’objectif de ce type de recherche). En revanche, on retrouve un biais caractéristique de ce type de travaux et que j’avais déjà relevé chez Lesson à l’occasion de son étude sur la piraterie : une tendance à voir toutes les institutions comme "efficientes". Pour Lesson, les superstitions des gitans ont permi la mise en place d’institutions efficientes comme résolvant le problème du contrôle social. Il s’agit d’une définition minimaliste de l’efficience qui a un intérêt analytique très faible. Comme l’indique Tyler Cowen, si l’on prend pour base les étalons traditionnels (comprendre : occidentaux) pour juger les institutions des gitans (richesse par tête, taux de mortalité, alphabétisation, etc.), alors on doit probablement plutôt parler d’inefficience. Il suffit de lire l’article de Lesson pour s’en convaincre : les superstitions des gitans conduisent ce peuple à réduire autant que possible les interactions avec les non-gitans. Ce sont peut être des institutions localement efficientes, dans le sens où elles permettent effectivement le maintien de comportements assurant la cohésion de la communauté. Mais de manière globale, cette cohésion est obtenue au prix de l’abandon d’opportunités économiques (développement d’échanges avec des "étrangers") mais aussi sociales (scolarisation, soins par exemple).

C’est la raison pour laquelle l’analyse institutionnelle doit toujours être, dans la mesure du possible, comparative. Autrement, on débouche sur la définition de l’efficience de Leeson : est efficient tout ce qui permet une régulation relativement durable des comportements… ce qui est la définition même d’une institution. Donc effectivement, toute institution est efficiente de ce point de vue. Ce qui est assez amusant, c’est que Leeson cite plusieurs fois les travaux d’Avner Greif sur les marchands maghribis dans son article. Or, Greif, en comparant les institutions de ces marchands avec celles des marchands européens au moyen-âge, montre comment elles ont certes permis le développement d’échanges économiques mais au prix d’une ségrégation économique : parce que les échanges entre marchands nord-africains étaient fondés sur la réputation, il n’était pas possible de faire des échanges avec des étrangers dont, par définition, on ne pouvait rien savoir du passé.

Autrement, un autre aspect de l’article de Leeson qui est intéressant même s’il ne le développe pas, est la question du maintien de superstitions par définition "fausses". Que les superstitions puissent orienter certains comportements n’a rien de surprenant, mais qu’elles puissent servir durablement à réguler l’ordre social est assez intéressant. Un récent papier de Drew Fudenberg et David Levine s’intéresse précisément au problème de la persistance de superstitutions même en présence de processus d’apprentissage rationnels. Pour résumer très rapidement leur résultat, une supersitition a d’autant plus de chance de se maintenir qu’elle est éloignée du sentier d’équilibre, autrement dit que la probabilité qu’elle soit "testée" est faible. Ce résultat me semble plutôt bien concorder avec les "prédictions" que Leeson tire de son modèle.  

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Citer pour être cité

C.H.

Il y a tout juste un an, j’écrivais un billet où je faisais l’hypothèse qu’il pouvait exister quelque chose de similaire à la règle d’Hamilton au niveau de l’évolution des idées scientifiques et de la concurrence entre programmes de recherche :

"Il peut alors être intéressant de voir les programmes de recherche scientifiques comme des groupes suffisamment consistant pour qu’une sélection de groupe opère. Et qu’est ce que nous apprend la règle d’Hamilton appliquée à la sélection de groupe ? Que, dans le cadre de la concurrence entre programmes de recherche, seront favorisés les programmes qui optimisent la valeur sélective globale de leurs idées en organisant une forme de réciprocité entre chercheurs, de la même manière qu’au niveau biologique la sélection de groupe peut favoriser les groupes  composés d’organismes se comportant de manière « altruiste »".

Une récente étude sur le lien entre le nombre de citations dans un article et le nombre de fois où cet article est cité semble appuyer cette conjecture. L’étude porte sur les articles publiés dans la célèbre revue Science entre 1901 et 2000. Il semble qu’il eciste une très forte corrélation entre le nombre de références contenues dans un article et le nombre de citations dont bénéficie le même article, comme le montre ce graphique :

Citations graph

Il est écrit dans l’article : "A plot of the number of references listed in each article against the number of citations it eventually received reveal that almost half of the variation in citation rates among the Science papers can be attributed to the number of references that they include. And — contrary to what people might predict — the relationship is not driven by review articles, which could be expected, on average, to be heavier on references and to garner more citations than standard papers".

Il est également intéressant de noter que la relation a eu tendance à se renforcer au cours des 100 dernières années. L’auteur de l’étude fait l’hypothèse qu’il pourrait exister une forme d’altruisme réciproque de type tit-for-tat entre les chercheurs même s’il concède que rien ne prouve qu’il y ait une relation causale directe. Quoiqu’il en soit, il est fort probable que peu de scientifiques gonflent volontairement artificiellement leur bibliographie dans l’espoir d’être davantage cité par la suite. Comme je l’avais indiqué dans mon billet, citer les autres est certes un moyen d’appuyer son argumentation et de la rendre plus légitime, mais ce n’est pas pour autant qu’il s’agit d’une stratégie consciente. Plein de causes spécifiques peuvent pousser à citer telle ou telle référence dans un article ; en revanche, la relation mise en avant par l’auteur est probablement le produit d’un processus de sélection dans lequel ne survivent que les programmes de recherche "coopératifs". 

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