Le "paternalisme libéral" en débat

C.H.

Un intéressant débat s’est ouvert sur le « paternalisme libéral » récemment. On peut notamment lire cette critique de Glen Whitman et cette réponse de Richard Thaler. Outre le fait qu’il soit l’un des principaux contributeurs au courant de l’économie comportementale, Richard Thaler est aussi, avec son co-auteur Cass Sunstein, le principal défenseur d’une nouvelle forme de paternalisme, le « paternalisme libéral » (voir notamment ce papier, ou encore leur ouvrage Nudge), lequel est précisément défendu sur la base des apports de l’économie comportementale. L’économie comportementale montre que les individus sont frappés de plusieurs biais comportementaux qui les conduisent parfois à se comporter de manière « irrationnelle » : incohérences intertemporelles dans les décisions prises, valorisation excessive des gains présents au détriment des gains futurs, préférences changeantes car influencées par le contexte, etc. Pour Thaler et Sunstein, ce constat justifie de réfléchir à la mise en place de mesures destinées à permettre aux individus de choisir plus facilement et à moindre coût, dans un contexte leur permettant de prendre la meilleure décision, ce qui leur semble le mieux de leur point de vue.

Cette dernière précision est importante car c’est elle qui donne sa spécificité (et son aspect a priori paradoxal) au paternalisme libéral : aider les individus à « bien choisir » mais sans choisir à leur place. L’hypothèse fondamentale sous-jacente au paternalisme libéral, et qui est supportée par les résultats de l’économie comportementale, est que les préférences des individus sont dépendantes du contexte, c’est-à-dire qu’elles sont formées par celui-ci. Inévitablement, cela leur donne un caractère instable et même inconsistant ce qui rendrait caduque la théorie traditionnelle du consommateur. De cette première thèse (les préférences sont formées par le contexte) en découle une seconde : le paternalisme est inévitable. Thaler et Sunstein illustrent cette idée en prenant l’exemple d’une cafétéria dans une organisation quelconque. En choisissant la disposition, par exemple, des desserts sucrés et des fruits, le gérant de la cafétéria sera en mesure d’influencer le choix des consommateurs. Cette influence est inévitable et, face à cela, le gérant va disposer de plusieurs critères pour décider de la disposition des desserts. Thaler et Sunstein repèrent quatre règles de choix possibles : la disposition peut être faite de manière purement aléatoire, elle peut être telle qu’elle soit destinée à rendre obèse les clients, elle peut viser à permettre aux consommateurs de faire les choix qui correspondent à leurs préférences intrinsèques ou bien viser à pousser les consommateurs à faire le choix le meilleur pour leur bien-être. Thaler et Sunstein notent que la règle « laisser faire les consommateurs les choix qui correspondent à leurs préférences intrinsèques » serait favorisée par un anti-paternalisme. Le problème c’est qu’elle est par définition inapplicable, l’économie comportementale montrant que les préférences sont dépendantes du contexte. D’où l’inéluctabilité du paternalisme.

Richard Thaler mobilise à nouveau cette idée dans sa réponse à la critique de Glen Whitman à l’encontre du paternalisme libéral. Il est donc intéressant de noter qu’en théorie, le paternalisme libéral ne repose pas sur l’idée que les préférences des agents ne sont pas les « bonnes » et qu’il faudrait les changer (cela serait du paternalisme tout court), mais plutôt que ces préférences sont inconsistantes car elles changent en fonction du contexte. Les partisans du paternalisme libéral se défendent de vouloir imposer leurs propres préférences ; ils proposent plutôt de mettre en place des procédures de décision qui permettent de corriger les biais comportementaux qui affectent les individus. Plus que le danger de la « pente savonneuse » que représenterait le paternalisme libéral et que met en avant Whitman, c’est ce point qui précisément semble le plus fragile, comme le montre très bien Robert Sugden dans cet article. Sugden montre que l’incohérence des préférences n’est pas un problème du point de vue du fonctionnement du marché, lequel repose sur le principe de l’avantage mutuel (mutual advantage). Dit autrement, la cohérence ou l’incohérence des préférences ne changent rien concernant le fonctionnement des mécanismes marchands. Ce principe de l’avantage mutuel sur lequel repose les échanges marchands (ce qui est connue depuis Smith) fait qu’un offreur a toujours intérêt à proposer une offre qui satisfasse les préférences des individus à moment donné particulier. Le fait que les préférences soient formées dans le cadre même des processus de marché ne change rien à cela, au contraire, à moins de porter un point de vue normatif extérieur sur ce que sont les "bonnes" préférences.

Ce point ne réfute pas le paternalisme libéral en tant que tel, mais souligne juste que l’inconsistance des préférences ne constitue pas un argument décisif en sa faveur. En revanche, on peut alors se demander dans quelle mesure, et contrairement à ce que Thaler and Co écrivent, le paternalisme libéral ne revient pas à vouloir imposer certaines préférences dont la légitimité peut poser question. Le problème ne se pose pas lorsque les mesures paternalistes sont appelées par la présence d’externalités, comme par exemple dans le cas de la législation sur le tabac (encore que cela ne soit pas si clair du point de vue du théorème de Coase, comme le remarque Scott Sumner). De la même manière, ce type de mesures peut probablement se justifier lorsque, du fait des institutions, certains comportements de consommation ont un coûts supportés par l’ensemble de la collectivité. Par exemple, inciter les gens à ne pas manger trop gras (ou à ne pas trop fumer) peut se justifier à partir du moment où l’on prend en considération le fait que ce type de comportement entraine des pathologies dont les soins, dans le cadre d’un système public de protection sociale, sont financés par l’ensemble de la collectivité. Là encore, il s’agit d’un traitement standard en présence d’externalités. Mais le paternalisme libéral consiste probablement à aller plus loin. In fine, comme tout système reposant sur une forme ou une autre planification, la question se pose de savoir pourquoi et dans quelle mesure le planificateur serait en mesure de connaitre ce que veulent ou devraient vouloir les individus sans être lui-même être soumis aux mêmes limites cognitives ou biais comportementaux. Pour résumer, le paternalisme libéral ne se justifie pas parce que les individus sont « irrationnels », mais parce que leurs préférences peuvent être néfastes pour eux-mêmes ou pour la collectivité. Dans ce dernier cas, des mesures publiques peuvent être aisément justifiables (les possibilités de mise en oeuvre sont une autre question), dans le premier c’est beaucoup moins évident. Et, du coup, on peut se demander si « paternalisme libéral » n’est réellement pas un oxymore.

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4 Commentaires

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4 réponses à “Le "paternalisme libéral" en débat

  1. Pik

    Je suis en train de finir Nudge, et effectivement, au delà d’une présentation des biais cognitifs, des limites de rationalité et des influences exogènes, c’est la question éthique qui se pose, très rapidement et non trivialement.

    Pour ma part, je reste sceptique quant à cette forme assumée d’une sorte de propagande manipulatrice. Je ne vois pas en quoi cela ne relève pas d’une formalisation sobre et localisée de travaux proches de ceux d’Edward Bernays. Ce serait une sorte de cocktail entre la publicité et la planification, entre la manipulation du désir et celle des stratégies optimales dans un jeu.

    Plus sérieusement, l’argument du paternalisme inévitable repose sur une position relativiste moralement. Il suppose (un peu) que tout choix est l’objet d’une architecture désirée, ce qui ne me parait pas empiriquement valide (à vous de me le confirmer ou pas). Pourquoi ne pourrait on pas faire les choses dans l’indifférence? !Ne doit-il pas y avoir une différence entre présenter un choix par obligation et choisir "volontairement" une manière de présenter un choix? Pour un livre qui veut faire la différence entre homo sapiens sapiens et homo economicus, c’est un peu paradoxal. Qu’en pensez vous?

  2. Les contributions de Robin Hanson sur le sujet sont très éclairantes : http://www.overcomingbias.com/2010/04/paternalism-is-hard.html

  3. elvin

    Puisqu’il est question de "paternalisme libéral", que dit la doctrine libérale, qui est je le rappelle une doctrine éthique et juridique bien avant de s’appliquer aux actes économiques ?
    Elle dit que chacun a le droit de faire ce qu’il veut à l’intérieur des limites de sa propriété légitime, tant que ces actions n’attentent pas à la liberté des autres. Dans l’exemple de la cafeteria, elle autorise notamment le gérant à y mettre en place les arrangements qu’il veut, chaque consommateur étant libre de ne pas fréquenter cette cafeteria si ces arrangements ne lui conviennent pas. En revanche, cette même doctrine lui interdit d’empêcher d’autres personnes d’ouvrir leur propre cafeteria avec des arrangements différents.

    Mais ce n’est pas nécessairement du paternalisme. Ça peut être pour pousser les consommateurs à faire les choix les meilleurs pour le bien-être du propriétaire de la cafeteria. Sur ce problème moral, la doctrine libérale est muette ; elle se borne à interdire certains actes, elle n’en impose aucun (ce qui serait une contradiction interne).

    Peut-on faire la même chose à l’échelle d’un marché ? Oui pour un marché privé qui a un propriétaire et est en concurrence avec d’autres marchés pour les services qu’il rend, non pour le marché en général dont personne n’est propriétaire et qui n’a par définition pas de concurrent. Il faut distinguer ici entre « un marché » et « LE marché ».

    Le libéralisme ne cherche pas à répondre à la question : « tel arrangement est-il bon ou mauvais ? », mais à la question : « dans quelle mesure un acteur quel qu’il soit (y compris l’Etat et le fameux « planificateur ») a-t-il le droit de mettre en place un arrangement, quel qu’il soit ? » La réponse concernant l’Etat est : tout ce qu’il veut dans les lieux qui lui appartiennent de façon légitime (par exemple les écoles publiques, les ministères ou les mairies), et à condition qu’il ne s’arroge pas un monopole qui exclurait de fait toute alternative à ces arrangements, mais rien ailleurs (par exemple dans les logements privés, les magasins, les restaurants, etc.)

    Autrement dit, l’exemple de la cafeteria ne se transpose pas au niveau de l’Etat, puisque rien ne nous oblige à fréquenter une cafeteria, mais qu’on ne peut pas échapper à l’Etat. Pour un libéral, la question des politiques publiques, y compris celle du « paternalisme », ne se pose qu’à l’intérieur du domaine légitime de l’Etat, dont la définition est le véritable problème de fond. Je suis étonné que Whitman ne le dise pas.

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