C.H.
C’est la question que je me suis posé en lisant cette récente tribune de Pascal Salin dans Le Monde. Le détail de l’argumentaire de Salin n’est pas vraiment intéressant tant on a pu l’entendre depuis 1 an et demi. A chacun de se faire son opinion sur ce point, sachant qu’au-delà de la force de la rhétorique de l’article de Salin se cachent des raisonnements théoriques et des éléments empiriques relativement fragiles (voir tout ce qui a pu être écrit ici sur l’ABCT). Ce qui est plus remarquable, c’est la nature de l’argument que présente Salin et qui consiste à opposer un "véritable capitalisme", supposé pur ne connaissant pas la crise, à un capitalisme travesti par l’étatisme. Le summum est notamment atteint au mileu de l’article avec ce passage stupéfiant :
"Les décisions financières à notre époque sont prises par des manageurs non capitalistes – des salariés – et pas par de vrais capitalistes, c’est-à-dire des propriétaires responsables et soucieux d’éviter la faillite de leurs entreprises. Il est donc étonnant d’attribuer au "capitalisme" des erreurs qui ne peuvent pas lui être attribuées".
Salin a raison (oui!) : l’une des causes de la crise réside probablement dans les mécanismes d’incitation mis en place au sein des institutions financières. Effectivement, les problèmes d’asymétries d’information et notamment d’aléa moral expliquent probablement une partie des évènements de 2008/2009. Mais ce qui est marquant ici et dans le reste de l’article de l’article c’est que Salin refuse d’y voir là une manifestation du fonctionnement du "capitalisme véritable". Mais alors je me pose une question : qu’est que ce véritable capitalisme ou, plus précisément encore, comment Salin sait-il ce qu’est le capitalisme véritable ?
Pour moi, le concept de capitalisme est foncièrement de nature historique. Son émergence et son utilisation ont toujours été lié à un usage historique, c’est à dire visant à décrire les institutions et le fonctionnement d’un système économique temporellement et géographiquement identifié. Cela été le cas chez Marx, chez Sombart, chez Weber et cela l’est encore aujourd’hui dans les divers travaux sur les variétés de capitalisme. Dans ce cadre, dire "c’est la faute du capitalisme s’il s’est produit X ou Y" n’a pas de sens ou plus exactement est imprécis. On dirait plutôt "tel phénomène est lié à telle institution dont on peut expliquer l’existence de telle ou telle manière". Remarquez, Salin n’est pas loin de faire la même chose – l’institution en question étant bien sûr (qui d’autre?!) que l’Etat. Mais Salin va plus loin et en appelle à un monde fictif, un monde "de droits de propriété légitimes" qui "repose donc sur l’exercice de la responsabilité individuelle" ; un monde où ceux qui prennent les décisions sont de vrais capitalistes, pas des managers salariés à l’esprit perverti par les protections juridiques étatiques (et donc artificielles) dont ils bénéficient. Sous-entendu : rapprochons la réalité de la fiction et tout ira pour le mieux.
On peut adhérer (ou pas) au monde fictif de Salin. Mais on est obligé d’admettre que ce capitalisme idéal n’a jamais existé dans l’Histoire ou en tout cas qu’il n’a jamais pu se maintenir durablement. Remarquez, les économistes travaillent en permanence à partir de mondes fictifs. C’est même un point de vue épistémologique que j’ai présenté plusieurs fois ici ces derniers temps et que je considère comme totalement légitime. Quand on travaille sur des questions théoriques et que l’on veut comprendre l’origine et le fonctionnement de telle ou telle institution, il me semble même parfois tout à fait fondé de partir d’un état de nature fictif, où n’existe aucune institution, de considérer que les agents sont rationnels, que l’information est parfaite, etc., et de voir quels résultats émergent. Mais quand on touche à des questions historiques et/ou normatives, il en va différemment. Salin se sert d’un étalon imaginaire pour désigner les responsables de la crise et indiquer une nouvelle direction. Il fait comme si cet étalon était réel et surtout était institutionnellement possible – autrement, la démarche n’aurait aucun sens. C’est oublier la masse de travaux en histoire économique, en économie institutionnelle, en sociologie économique et en histoire qui montre combien l’émergence et le développement du capitalisme ont reposé sur des mécanismes complexes, contingents et où manifestement il y a une coévolution entre économie de marché et Etat au sens wébérien. Raisonner à partir d’un capitalisme idéal imaginaire, c’est faire abstraction de toute cette complexité et de cette contingence, c’est faire comme si on pouvait concevoir un système économique institutionnellement optimal et l’atteindre "pragmatiquement" (quelle ironie pour quelqu’un appartenant au même courant que Hayek !)
Il ne s’agit pas de défendre une fois de plus l’idée convenue selon laquelle "le marché a besoin de l’Etat pour fonctionner", même si à titre personnel je suis convaincu que des marchés de grande taille ont besoin d’institutions régulant la violence qui in fine doivent prendre une forme s’apparentant à celle de l’Etat. Il s’agit plutôt de souligner combien la démarche consistant à raisonner à partir de mondes fictifs n’a aucun intérêt lorsque l’on se place sur un plan normatif. L’ironie, c’est que Salin fait partie d’un courant de pensée qui prétend condamner le raisonnement théorique à partir d’entités fictives (alors qu’ils construisent en fait leurs propres fictions) mais qui, manifestement, n’hésite pas à recourir à ce mode de raisonnement lorsque l’on se place sur le plan normatif. On marche sur la tête…