Archives Mensuelles: février 2010

De l’importance d’étudier le chômage en seconde

Les auteurs de Rationalité Limitée ont été sollicités par Jacques Latutter, dans le cadre de son blog Sciences économiques et sociales au Lycée, afin de recueillir leur opinion sur les réformes de l’enseignement des SES en seconde.

Jacques Lattutter a proposé à CH, Isaac et La Miss des Villes de réagir sur deux billets : Qui a peur de la microéconomie dans le programme de seconde ? et Pourquoi l’étude du marché donc de la micro-économie permet de mieux traiter la question du chômage ?. L’idée directrice de ces deux billets est que l’étude de la micro-économie en seconde ne suppose pas nécessairement d’introduire une formalisation mathématique importante mais peut permettre d’aborder la question du marché. Sur cette base, il est alors possible d’expliquer le chômage en termes d’innefficience d’un marché du travail.

La Miss des Villes a alors pris sa plus belle plume son plus beau clavier pour lui répondre et fait partager infra la réponse aux fidèles lecteurs de Rationalité Limitée. La Miss des Villes précise toutefois aux lecteurs exigeants qu’elle fait parfois des raccourcis dans la réponse et espère que vous ne lui en tiendrez pas rigueur.

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Ayant un Bac S agricole avec option économie, la miss des villes ne connais pas très bien les contenus des programmes de SES du Lycée général, c’est donc sous cette réserve qu’elle s’exprime.
L’introduction de certaines notions de micro-économie dés le début de l’enseignement en éco, telles que décrites dans vos billets, me semble importante et souhaitable. En effet, il parait nécessaire de voir les modèles économiques qui sous-tendent l’essentiel des politiques publiques, et permet alors de montrer les enjeux de la modélisation ainsi que ses limites.
En revanche, sur le non-enseignement du chômage, je ne vous rejoints pas : la question du travail est centrale en sciences économiques, tout comme celle du non-travail. Elle renvoie à des problématiques d’allocation des ressources fondamentales pour comprendre la société dans laquelle nous vivons.
Si la modélisation à travers un marché est une manière d’appréhender ces problématiques, elle ne parait pas suffisante. En effet, avant d’être un concept économique, le chômage est une construction sociale et statistique qui n’est apparu que tardivement dans l’histoire (fin 19ème). La construction sociale du chômage renvoie à une situation de non-travail, or, le non-travail existait avant l’invention du chômage, ne serait-ce que pour les vieillards en incapacité de travailler. Par ailleurs, le concept de chômage, pour qu’il trouve sens, nécessite la mise en place du salariat et de l’emploi.
Sans entrer dans les subtilités des définitions ANPE/Pole emploi et BIT, le chômage renvoie à une situation de recherche d’emploi . L’idée sous-jacente est que pour être considéré en tant que tel, le travail doit avoir lieu dans la sphère formelle. De facto, le travail domestique n’est pas considéré comme du travail (productif) si il est réalisé au sein de la famille. Ces mêmes travaux peuvent devenir travail si ils ont lieu dans le cadre d’une relation d’emploi. Des politiques publiques soutiennent le développement de ce type d’emplois. Les services à la personne en sont un parfait exemple : des politiques d’emploi ciblent ces métiers depuis le milieu des années 80, et avec toujours plus d’intensité. Il est aujourd’hui souhaité, possible et encouragé de rendre formel le travail domestique, y compris au sein de la famille (dans le cadre de l’Allocation pour l’autonomie des personnes âgées, le bénéficiaire peut employer un membre de sa famille pour la production de services d’aide à domicile).
Pourtant, ces politiques visant à développer les emplois dans les services à la personnes posent de réels problèmes et interrogations. Considérant qu’il s’agit de situation de travail :
- où le salarié à fréquemment plusieurs employeurs pour un temps de travail total très partiel (12h par semaine en moyenne),
- où ces travaux ne renvoient que très peu à l’image de métiers (y compris dans l’aide à domicile auprès de personnes âgées, métiers pour lesquels il existe des diplômes)
- et où le temps de travail comme le prix du travail ne permettent bien souvent pas de vivre correctement ce qui conduit les travailleurs des services à la personne à chercher plus de travail
Peux-t-on parler d’emploi ? Doit-on parler de sous-emploi ? de chômage partiel ? d’emplois partiels ? de sous emploi ? de sous-chômage ????

Il me semble que ces réflexion trouveraient toute leur place au sein de classes de secondes,
Néanmoins, elles ne peuvent émerger si on se limite à l’étude du chômage à travers le seul marché… et encore moins si on n’étudie pas la ressource travail dans la problématique générale de l’allocation des ressources…

Bien évidement, ces propos n’engagent que la miss des villes et non l’institution d’appartenance qu’est Rationalité Limitée

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Un modèle, c’est quoi ?

C.H.

Je ressors d’une série de lectures assez intéressante, en partie liée à un papier sur lequel je travaille actuellement, sur le statut épistémologique des modèles en économie. Mon idée était d’essayer d’approfondir la thèse développée par Robert Sugden que j’avais présentée ici il y a quelque temps selon laquelle les modèles visent non pas à représenter une partie de la réalité mais à construire des mondes crédibles. Sugden avait déjà développé cette idée dans un article paru dans le Journal of Economic Methodology en 2000. Prenant à témoin l’article d’Akerlof sur les asymétries d’information et le fameux modèle de ségrégation de Schelling, Sugden essaye de montrer que dans les deux les auteurs ne cherchent pas à construire un modèle réaliste sous quelque aspect que ce soit, mais plutôt à décrire un monde théorique cohérent et présentant certains traits saillants permettant d’inférer un lien avec le monde réel. Autrement dit, d’après Sugden, les « bons » modèles en économie sont ceux qui construisent un monde fictif (ou une réalité parallèle), dont on a de bonnes raisons de penser que les mécanismes causaux qui y sont à l’œuvre le sont également dans le monde réel. Lire la suite

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Rationalité Limitée VS Facebook et Twitter

La Miss des Villes a le plaisir d’inaugurer aujourd’hui une nouvelle rubrique :  Citations.

L’idée est de reprendre le principe du statut Facebook et du twitt de Twitter, une phrase courte et non commentée par l’auteur, les lecteurs peuvent commenter à discrétion. Alors faites vous plaisir !

The capacity of the human mind for formulating and solving complex problems is very small compared with the size of problems whose solution is required for objectively rational behavior in the real world” (Simon, 1957, Models of Man, p.198)

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Science et sélection naturelle de la culture

C.H.

Pour prolonger la discussion amorcée dans les commentaires sous ce billet, je voudrais suggérer un mécanisme par lequel les idées scientifiques évoluent. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines théories ou certaines approches méthodologiques prolifèrent tandis que d’autres sont abandonnées. Une première réponse naïvement positiviste sera de dire "parce que certaines théories sont meilleures que d’autres (i.e. ne sont pas falsifiées)". Ce n’est pas faux, mais c’est clairement insuffisant. Je fais pour l’instant abstraction du rôle que peut jouer le degré de véracité d’une théorie dans le succès de cette dernière, pas parce que ce facteur ne joue aucun rôle en réalité mais parce que je veux souligner la présence d’autres mécanismes causaux. Mon raisonnement s’inscrit dans ce que l’on appelle l’épistémologie évolutionnaire, dans sa seconde variante, celle qui s’intéresse à l’évolution des théories (la première s’intéresse à l’évolution des mécanismes cognitifs à l’origine des facultés humaines d’apprentissage). Lire la suite

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Aléa moral et sélection naturelle

C.H.

Certains observateurs qui contestent la thèse de l’aléa moral pour expliquer les prises de risques inconsidérées de certains directeurs de grandes banques indiquent que les directeurs en question n’ont jamais envisagé la possibilité du "too big too fail". Ils étaient plutôt intimement convaincu que leur banque ne pourrait pas être en difficulté. Est-ce que cela invalide la thèse de l’aléa moral ? Non, si l’on en croit ce très intéressant billet sur le blog "Macroeconomic Reislience".

L’argument est le suivant : lorsque l’environnement est dans une certaine configuration, les "croyants sincères" auront toujours un avantage sur les "menteurs conscients". Appliqué aux directeurs de banque dans un contexte d’asymétries d’information, cela donne :

"Between a CEO who is consciously trying to maximise the free lunch and a CEO who genuinely believes that a highly levered balance sheet of “safe” assets is the best strategy, who is likely to be more convincing to his shareholders and regulator? Bob Trivers’ work shows that it is the latter. Bankers who drink their own Kool-Aid are more likely to convince their bosses, shareholders or regulators that there is nothing to worry about. Given a sufficiently strong selective strong mechanism such as the principal-agent relationship, it is inevitable that such bankers would end up being the norm rather than the exception".

Le système financier est construit de telle manière qu’il a favorisé la sélection de stratégies risquées assises sur une une intime conviction d’invulnérabilité. Ce qui indique que vouloir localiser les causes de la crise dans le manque de "moralité" des agents est une erreur et que ce sont bien les institutions, de par l’environnement sélectif qu’elles ont mis en place, qui sont les causes ultimes. Comme le dit l’auteur du billet, changeons le système avant de blamer les individus.

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Posner et l’économie des organisations

C.H.

Le dernier numéro du Journal of Institutional Economics est entièrement disponible en ligne gratuitement. L’ensemble du numéro porte sur l’économie des organisations et est centré sur un long et très intéressant article de Richard Posner. Posner y détaille la démarche et la méthodologie de l’économie des organisations et surtout prend 5 études de cas comme exemple (la rémunération des grands dirigeants, le fonctionnement du FBI, la communauté du renseignement américain, les systèmes judiciaires anglo-saxons et européens) pour illustrer les apports de cette approche. L’article est très clair et constitue à mon avis un support idéal pour un cours d’économie des organisations ou d’économie des institutions en Master. Les autres contributions, qui sont des réponses à Posner, ont également l’air très intéressantes.

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De la nécessité du pluralisme

Olivier Bouba-Olga signale une tribune d’André Orléan, président de la toute nouvelle Association Française d’Economie Politique. Je ne m’attarderai pas sur les quelques paragraphes de l’article d’Orléan qui prennent pour cible le "paradigme néoclassique". Je pense qu’il s’agit surtout d’un artifice rhétorique (qui peut avoir une certaine justification dans ce type d’exercice) et, en tout état de cause, il n’existe probablement plus aujourd’hui, sur un plan théorique, de paradigme néoclassique. En revanche, la tribune souligne  un point essentiel, au coeur même du projet de l’AFEP, celui du pluralisme.

Sur le site de l’AFEP, on peut en effet lire que cette dernière entend défendre le pluralisme sur trois plans : le pluralisme des approches conceptuelles, le pluralisme des points de vue, le pluralisme des disciplines. J’ai à de nombreuses reprises également essayé ici de souligner l’importance et  nécessité d’une ouverture théorique et méthodologique de la science économique. A mon sens, le pluralisme a d’abord une justification épistémologique que l’on pourrait simplement résumer ainsi : il est impossible de définir ex ante les critères permettant de distinguer une bonne méthode ou une bonne théorie, seul le temps peut permettre d’en évaluer la fécondité. Encore faut-il mettre un bémol sur ce dernier point : l’évaluation ex post ne repose pas non plus sur des critères épitémologiques invariants. Aux problèmes bien connus de la dépendance des faits à la théorie (theory ladenness) et de l’impossiblité de tester une hypothèse ou une théorie de manière isolée (thèse de Duhem-Quine), vient s’ajouter tout simplement le fait que les critères effectifs à partir desquels les scientifiques ont sélectionné leurs théories ont été multiples et ont varié dans le temps.  Face à cela, le pluralisme est la seule attitude raisonnable. Bien entendu, certains (beaucoup chez les économistes certainement) verront derrière le concept de pluralisme un simple slogan marketing invoqué par des hérétiques isolés qui cherchent à tout prix à exister. Sauf que cette vision ne tient pas à l’examen des faits.

Quels sont ces faits ? Je fais partie de ceux qui souscrivent à la fois à la thèse que la science économique s’est considérablement diversifiée dans ses approches depuis 30 ans, à tel point que parler "d’hétérodoxie" et "d’orthodoxie" me semble largement obsolète (je préfère parler de "centre" et de "périphérie" car cela induit l’idée d’une continuité en allant de l’un vers l’autre), tout en pensant que si la science économique (ou plus exactement les économistes) a une responsabilité dans la crise financière, c’est dans son incapacité à avoir su mobiliser les bonnes approches au bon moment (je ne suis pas en mauvaise compagnie sur ce plan). Est-ce contradictoire ? Il est clair que non. 

Oui, il existe aujourd’hui plusieurs théories en économie qui permettent de rendre compte de manière satisfaisante de la crise financière. Peut-être auraient-elles pu permettre de l’anticiper en partie. Le positionnement de ces approches importent peu, surtout qu’elles sont largement complémentaires. Certaines sont plutôt au centre de la discipline (ex : les travaux sur les bulles rationnelles), d’autres clairementà la périphérie (toutes les analyses dérivées des travaux de Minsky), d’autres encore dans une position intermédiaire (toutes les analyses à base d’agents multiples hétérogènes et d’analyse des réseaux). Toutes apportent quelque chose et méritent de pouvoir se développer. Mais si depuis un an beaucoup d’économistes, et non des moindres, se sont montrés critiques envers l’état de la science économique c’est parce qu’il existe un décalage dramatique entre l’état effectif de la recherche et la manière dont les résultats de cette dernière sont restitués dans l’enseignement et dans la "traduction" de ces résultats vers d’autres communautés (notamment la communauté financière). Le pluralisme relatif de la recherche disparait très largement dans le cadre de ce processus et, clairement, les économistes ont une grande responsabilité à ce niveau.

Il y a une spécificité qui vient caractériser le cas français (peut être retrouve-t-on cela à l’étranger, je ne suis pas assez informé pour me prononcer) : c’est que le pluralisme est institutionnellement (quasi) absent. En vous baladant dans les locaux de certains laboratoires d’économie français vous pourrez entendre à certaines occasions des choses halucinantes. Par exemple, il parait qu’un travail de recherche qui comporte des enquêtes de terrain ne peut pas relever de l’économie (je tiens ça d’une source fiable et suffisament bien placée qui a entendu ces propos à des endroits tout aussi haut placés). "Economistes" qui voudraient prendre la peine d’aller sur le terrain pour faire des enquêtes, méfiez-vous, on risquerait de vous considérer comme un vulgaire sociologue ! Cette petite anecdote est révélatrice, tout comme l’est la lettre ouverte lancée par par certains membres de la section 5 du CNU qui dénoncent la fermeture intellectuelle qui préside à la définition des critères de qualification. Deux réalités s’entre-choc : d’une part, des outils méthodologiques et perspectives théoriques potentiellement de plus en plus variés, d’autre part une vision restrictive sur le plan institutionnel de ce qu’est l’économie et la "vraie" recherche dans cette discipline. Gageons qu’à terme la première réalité pourra faire évoluer la seconde. Si l’AFEP peut contribuer à accélérer le mouvement, tant mieux.

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Working papers in progress

C.H.

Je vais avoir l’occasion aux mois d’avril et de mai de participer à quelques séminaires et colloques. Voici deux papiers sur lesquels je travaille en ce moment et que je compte présenter à cette occasion :

Comment évoluent les institutions : Veblen et la généralisation du darwinisme

Generalized Darwinism and evolutionary game theory as a unified project

Le premier papier est une variante en français de celui que de sympathiques lecteurs m’ont aidé à corriger récemment et qui va être publié dans le Journal of Economic Issues. Normalement, je devrais le présenter au prochain colloque Charles Gide. Le second papier est une version enrichie et élaborée d’un premier papier que j’avais mis en ligne ici au mois de novembre je crois.

Pour l’instant, les deux articles ne me satisfont pas totalement. Le premier car il passe un peu vite sur certains points (notamment sur le concept d’émergence) et le second car je ne suis pas sûr que mon argumentation soit totalement convaincante. Une lecture en cours me fait quelque peu douter. Quoiqu’il en soit, j’ai jusque avril pour travailler ces papiers et si certains lecteurs ont des commentaires, ce sera avec plaisir que l’on pourra en discuter, ici ou par mails privés. 

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L’hypothèse d’invincibilité du marché

C.H.

Richard Thaler aime dire que l’hypothèse d’éffience des marchés comporte deux parties : "Price is right" (le prix reflète toujours parfaitement le flux de revenus qu’un actif est censé rapporter dans l’avenir) et "No free lunch" (on ne peut pas régulièrement anticiper l’évolution des prix sur le marché). Tandis que la première partie renvoie à l’idée d’efficience allocative, la seconde correspond à celle d’efficience informationnelle. De plus en plus d’économistes s’accordent maintenant pour dire que s’il est effectivement impossible de battre le marché, il n’y a en revanche aucune raison de penser qu’il débouche sur une allocation efficiente des ressources.

On pourrait parler alors plutôt "d’efficience informationnelle des marchés", mais cela masquerait le fait que l’information comprise dans les prix peut aussi être de l’information erronée. Rajiv Sethi propose donc plutôt l’expression d’"hypothèse d’invincibilité du marché". J’aime beaucoup.  

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Les phénomènes émergents comme objet des sciences sociales

C.H.

Attention : billet un peu complexe et "bordélique" pour cause de réflexion en cours. Soyez indulgent !

« One singular deception… which often occurs, is to mistake the sensation produce by our own unclearness of thought for a character of the object we are thinking. Instead of perceiving that the obscurity is purely subjective, we fancy that we contemplate a quality of the object which is essentially mysterious ; and if our conception be afterward presented to us in a clear from we do not recognize it as the same, owing to the absence of the feeling of unintelligibility », Charles Sanders Peirce, « How to Make Our Ideas Clear », 1879.

Les sciences sociales ont-elle un objet commun ? Cette question peut paraître étonnante à une époque où la spécialisation disciplinaire est la règle. Il y a quelques temps, mon co-blogueur Isaac avait répondu positivement à la question en faisant des phénomènes émergents cet objet commun, reprenant sur ce point la position d’Anthony Giddens. Sans émergence, pas de sciences sociales. Je suis largement d’accord avec cette idée, mais il me semble que le concept d’émergence nécessiterait d’être définit de manière plus systématique. Lire la suite

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Editorialiste, c’est un métier ?

C.H.

Je viens seulement de prendre connaissance via le blog de Denis Colombi de cet éditorial de Valérie Segond publié dans La Tribune il y a une semaine. J’ai un peu de retard, et pour cause, cela fait bien longtemps que j’ai arrêté de lire les éditoriaux de ce journal, qui se caractérisent bien souvent par une mauvaise foi crasse doublée d’une méconnaissance des sujets abordés (remember). Là, je crois que l’on atteint des sommets en matière d’âneries à la ligne… Je vous invite à lire le billet de Denis qui a eu le courage de lire chaque ligne de ce tissu de bêtises. Très sincèrement, on peut penser ce que l’on veut du programme de SES actuel, des nouveaux programmes, etc. Mais la question est trop  importante pour laisser se propager des inepties provenant de gens mal informés et/ou dont la réflexion n’est qu’idéologique.

Dire que les enseignants de SES sont majoritairement des historiens ou des géographes comme cela est écrit dans l’éditorial est quand même la preuve d’une sacrée négligence qui confine à l’incompétence. Ecrire que " faire de l’économie, c’est apprendre à gérer la rareté des moyens" est absolument risible. De telles erreurs disqualifient à elles seules tout le propos. Et c’est dommage. On a probablement besoin de journalistes qui seraient capables de relater précisément, honnêtement, les termes du débat. D’expliquer clairement le contenu du rapport Guesnerie (ouch !) pour montrer que ce travail sérieux, qui avait des points positifs et négatifs, a été totalement ignoré par les instigateurs des nouveaux programmes. On aurait vraiment besoin de journaliste qui savent ce qu’est l’économie, la discipline. Qui seraient capables de saisir les enjeux des relations entre disciplines comme l’économie et la sociologie, et non de réduire l’une à une "science de droite" et l’autre à une "science de gauche".

Je crois avoir déjà eu l’occasion de le dire ici, mais je pense qu’il y a un vrai problème en France avec la presse économique, tout du moins à partir du moment où l’on sort des simples articles descriptifs (et encore). Cela amène quand même à soulever un point sur lequel les "éditorialistes" (tel que c’est écrit en bas de l’article, cela semble être le "métier" de la dame) devraient méditer : les français, ceux qui soi-disant "veulent que ça change", sont davantage instruits sur les questions économiques par les médias (presse écrite, tv, radio) que par les enseignants d’économie, du secondaire comme du supérieur. Si j’étais éditorialiste (!), je me fendrais probablement du coup d’un texte où j’expliquerai, à coup de déformations et d’imprécisions, que c’est la faute des journalistes si les français ne savent pas ce qu’est le chiffre d’affaire d’une entreprise. 

Mais éditorialiste n’est pas un métier, ou ne devrait pas en être un. Un métier, ça répond à la logique des avantages comparatifs et de la division du travail. Cela nécessite la mise en oeuvre de compétences spécifiques dont tout le monde ne peut disposer. Or, raconter des conneries sur tout type de sujet est quelque chose à la portée de tous. Le fait que des personnes soient rémunérées pour ça est la preuve que, décidemment, le marché est parfois défaillant…   

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Contagion (4) ?

C.H.

Paul Krugman se veut rassurant au sujet de la crise de la dette grecque en publiant ce graphique :

DESCRIPTION

Effectivement, l’économie grecque est d’une taille tout ce qu’il y a de plus modeste au sein de la zone euro. Cela dit, comme le remarque l’un des bloggueurs de Free Exchange :

"Lehman Brothers was not a remarkably massive firm, nor did it make up a huge share of the American financial sector. Losses from the Lehman collapse ultimately were far smaller than was originally feared. The real damage was the message the failure sent—that the government might not do everything it could to prevent struggling firms from failing chaotically. This led firms to reevaluate the trustworthiness of other banks (and their obligations) and to rush for safety, and this in turn led to crisis".

La crise grecque peut s’interpréter de deux manières. On peut d’abord penser qu’on assiste là à une nouvelle manifestation de panique irrationnelle se nourrisant de prophéties auto-réalisatrices : l’inquiétude ambiante fait monter les taux, ce qui met l’Etat grecque dans une situation plus difficile pour honorer sa dette, ce qui contribue à alimenter l’inquiétude. La question que l’on peut alors se poser est de savoir d’où vient l’inquiétude initiale. Mais peut être, et c’est là la seconde interprétation, le point de départ est-il tout simplement une vague de spéculation tout ce qu’il y a de plus rationnelle orchestrée par quelques gros acteurs.

En vérité, cela importe peu. Le danger est que l’on assiste à un phénomène de contagion de croyances sur l’incapacité de la Grèce à honorer sa dette et surtout de celle des pouvoirs publics européens à remédier à la situation. Comme le remarque Alexandre Delaigue, le flou actuel à ce niveau n’augure rien de bon. On se trouve actuellement sur le "fil du rasoir", au bord d’un point de bascule qui peut faire tomber l’économie européenne voire mondiale dans un équilibre de crise d’endettement. La taille modeste de l’économie grecque ne change pas grand chose à cela. C’est ce qui fait le "charme"  des systèmes complexes…

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Economie et agent-based modeling

C.H.

Excellent billet de Rajiv Sethi (par ailleurs auteur de très nombreux articles sur l’émergence des normes et des institutions, notamment celui-là sur l’émergence de la monnaie) sur l’intérêt et les limites de l’agent-based modeling en économie. Sethi restitue en fait le contenu d’un article récemment paru dans Nature. Je vous laisse lire le contenu du billet qui me semble plutôt bien équilibré dans son jugement, y compris sur ce qui reste le plus gros problème de cette forme de modélisation aujourd’hui : l’évaluation de sa validité. L’article de Nature souligne aussi les difficultés liées à la complexité même de ce type de modélisation qui nécessite souvent de réunir des compétences très diverses et typiquement interdisciplinaires.

Sur le problème de l’évaluation des agent-based models, je suggère la lecture de cet article écrit à 8 mains par Robert Axelrod, Robert Axtell, Joshua Epstein et Michael Cohen qui propose une méthodologie d’évaluation des résultats à partir d’une démarche comparative et "d’alignement". Je ne suis pas assez au fait de la littérature pour savoir si la méthodologie proposée par les auteurs est effectivement mise en oeuvre mais elle reste intéressante. Quoiqu’il en soit, il s’agit d’un outil complémentaire (et pas concurrent) aux modélisations plus analytiques qui, comme je l’ai déjà raconté ici, à permis dans d’autres sciences de réhabiliter au moins partiellement certaines théories (théorie de la sélection par le groupe en biologie évolutionnaire). Il n’y a aucune raison de penser que cela devrait être différent en économie.

Cela est d’autant plus vrai si l’on considère que l’économie s’est constituée dès les débuts de son histoire moderne (1776 avec Adam Smith) comme une science de la complexité où "l’ordre" (comprendre : les institutions économiques) est un résultat émergent d’interactions individuelles. C’est vrai bien sûr chez Smith (même si sa pensée ne se réduit pas à ça, on est bien d’accord), chez Menger mais aussi chez le grand opposant de ce dernier, Gustav Schmoller. L’idée de complexité est évidemment également centrale chez Schelling (un petit exemple ici). Les développements contemporains autour de la théorie des jeux évolutionnaires ont contribué à redynamiser cette tradition, bien qu’elle relève d’une approche méthodologique assez différente de l’agent-based modeling. D’ailleurs, pour comparer les résultats que donnent des modèles de jeux évolutionnaires stricto sensu (à base d’équations de réplication dynamique) et des modèles à agents multiples, on peut lire ce très intéressant ouvrage (je l’ai à peine commencé) de J. McKenzie Alexander. Plus généralement, sur l’histoire des explications en termes de "main invisible" en économie, on peut lire ce bouquin de Emrah Aydinonat, lequel a d’ailleurs un blog.

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Pluralisme et interprétation des théories

C.H.

Comme je l’ai indiqué deux billets plus bas, je lis actuellement un ouvrage co-écrit pour le biologiste David Wilson et le philosophe Elliott Sober, Unto Others: The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior. Le livre est en fait une défense de la théorie de la sélection par le groupe et plus généralement de la théorie de la sélection multiniveaux. L’idée derrière cette théorie est simple : le processus de sélection naturelle ne s’exerce pas uniquement au niveau de l’organisme, ou au niveau du gène, mais peut aussi porter en parallèle sur des groupes d’organismes. Dans certains cas, la sélection au niveau du groupe va agir dans le même sens que la sélection individuelle, dans d’autres cas elle va agir dans l’autre sens. C’est par ce dernier cas de figure, selon Wilson et Sober, que l’on peut expliquer l’émergence de comportements altruistes dans la nature. Lire la suite

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Une nouvelle revue de philosophie économique

C.H.

L’école de finance et de management de Francfort a amorcé l’édition d’une nouvelle revue de philosophie économique intitulée Rationality, Markets and Morals. Un premier numéro "pilote" vient de paraître et on peut y trouver beaucoup de choses intéressantes.

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