Economie et psychologie : une longue histoire

C.H.

Les relations de la science économique avec la psychologie sont assez complexes et tumultueuses. Alors que nos comportements dans le cadre d’interactions économiques sont inévitablement assis en partie sur des ressorts psychologiques (comme tous nos comportements tout court), les économistes ont eu comme principal souci durant la première moitié du 20ème siècle, alors que la discipline cherchait à asseoir son caractère scientifique, d’émanciper l’analyse économique de toute considération psychologique, de montrer que l’économie était autonome par rapport à la psychologie. Cela n’est d’ailleurs pas seulement vrai en économie. Max Weber, dans son difficile mais clairvoyant article de 1904 sur l’objectivité des sciences sociales, avait également compris que « l’homme économique » n’était qu’un idéaltype, de même que n’importe quelle autre conceptualisation de l’action humaine en sciences sociales. Dans cet article, Weber est même allé plus loin : non seulement, l’économie ne dépend pas de la psychologie dans la construction de ses hypothèses et de ses théories, mais c’est même l’inverse. En effet, pour Weber, une chose est sûr :  « c’est qu’on ne fait pas de progrès en allant de l’analyse psychologique des qualités humaines vers celles des institutions sociales, mais qu’au contraire l’éclaircissement des conditions et des effets psychologiques des institutions présuppose la parfaite connaissance de ces dernières et l’analyse scientifique de leurs relations ».

L’histoire « officielle » des rapports entre économie et psychologie est la suivante : au 19ème siècle, l’économie marginaliste, en contradiction avec l’approche axiomatique et déductive des économistes classiques comme John Stuart Mill, s’est construite sur la base d’hypothèses se voulant être des lois psychologiques. La loi de Weber-Fechner sur la relation entre la magnitude d’un stimuli et sa perception par l’individu ou les lois de Gossen notamment sur la décroissance de l’utilité marginale ont servi de socle au cadre théorique marginaliste. De manière générale, le marginalisme s’est construit sur la base de la proximité de la philosophie utilitariste et de cette idée que les individus cherchent à maximiser leurs plaisirs et à diminuer leurs peines. Toujours selon l’histoire officielle, c’est au début du 20ème siècle que des économistes comme Pareto ou Robbins vont remettre en cause les fondements psychologiques de la théorie économique. Cela s’est notamment caractérisé par un abandon des préférences cardinales au profit des préférences ordinales ainsi que par un rejet des comparaisons interpersonnelles d’utilité. Le rejet ultime de la psychologie interviendra avec l’élaboration par Samuelson de la théorie des préférences révélées qui dispense l’économiste de tout questionnement sur les processus psychologiques internes : en parfaite adéquation avec le positivisme logique et le behaviorisme de l’époque, Samuelson que seuls les phénomènes observables relèvent de l’enquête scientifique.

Dans un article à paraître dans le Cambridge Journal of Economics, l’économiste Wade Hands remet en cause cette histoire officielle. En se basant sur les écrits de trois artisans de la séparation économie/psychologie, Slutsky, Robbins et Samuelson, il montre comment les considérations psychologiques n’ont jamais été totalement évacué. Par exemple, si dès 1938 Samuelson expose sa théorie des préférences révélées, laquelle conduit effectivement à totalement émanciper l’économie de la psychologie en évacuant toute référence à la notion « d’utilité », Hands note que dix ans plus tard Samuelson inscrit explicitement son travail dans le prolongement de la théorie de l’utilité ordinale amorcée 20 ans plus tôt. En clair, tant chez Robbins (lequel fait reposer toute sa théorie sur le concept psychologique d’introspection) que chez Samuelson, il n’y a jamais eu de rupture radicale avec la psychologie, juste une évolution dans la manière de l’utiliser. Pourquoi alors, cette rhétorique « anti-psychologie » que les économistes ont (et pour certains d’entre eux, continuent) revendiqué ? Hands lie cela à la nécessité d’un compromis entre scientificité et libre arbitre. Les canons de la scientificité entre les années 40 et les années 60 étaient ceux du positivisme logique selon lequel seules les phénomènes observables relèvent de la science. Le paradigme behavoriste en psychologie est une très bonne illustration de cette idée : tous les processus psychologiques internes sont considérés comme relevant de la métaphysique et non de l’enquête scientifique. Entre parenthèse, je ferai remarquer que le développement du behaviorisme est l’une des causes du déclin total à partir des années 40 aux Etats-Unis de l’institutionnalisme américain pourtant encore dominant 10 avant, lequel était également fondé sur des considérations psychologiques (différentes de celles du marginalisme, puisque issues des travaux de la philosophie pragmatiste de Peirce et Dewey et de la psychologie de William James). En même temps, nous explique Hands, des raisons idéologiques ont poussé les économistes de l’époque a ne pas nier totalement les capacités de libre arbitre et de volition des individus. Or, le behaviorisme le plus strict rend la notion même de « choix » non significative. Il a donc fallut d’une manière ou d’une autre préserver l’idée que les individus pouvaient choisir et cela a nécessité de ne pas totalement abandonner toute hypothèse sur les mécanismes psychologiques sous-tendant les décisions humaines.

Cette relecture proposée par Wade Hands est intéressante même si personnellement elle ne me convainc pas réellement. Il est certainement vrai que les économistes comme Pareto, Samuelson et leurs successeurs n’ont jamais réussi à totalement rejeter toute proposition psychologique de leur théorie. Cependant, on ne peut nier qu’avec l’entrée dans le 20ème siècle et surtout à partir des années 30, qu’il y a eu un tournant tant dans la rhétorique mais aussi dans la pratique des économistes. L’abandon de toutes considération psychologique explicite a quand même conduit la science économique à ne pas questionner pendant plus de 30 ans le principe de rationalité. Toujours est-il que cette question de l’histoire des relations économie/psychologique acquiert une pertinence particulière aujourd’hui avec l’essor de l’économie comportementale et expérimentale. Pour Hands, il ne s’agit pas d’un retour de la psychologie en économie mais d’une nouvelle manière de l’utiliser. Quoiqu’il en soit, il y a une rupture réelle qui est aujourd’hui un point de tension très fort au sein même de l’économie standard et dont l’importance est à mon avis sous-estimé actuellement. Cet article de Luigino Bruni et Robert Sugden, qui considère comme acquise l’histoire officielle des rapports entre économie et psychologie, montre qu’aujourd’hui l’économie a la possibilité de prendre une route qu’elle a refusé il y a 100 ans avec les travaux décisifs de Pareto. Le tour de force de Bruni et Sugden est de montrer comment l’économie telle que la concevait Pareto, à savoir la science du choix rationnel et l’action logique et instrumentale, se retrouve dans les travaux comme Ken Binmore et Vernon Smith.

Cela n’est pas neutre : Smith comme Binmore prennent au sérieux l’expérimentation en économie et la psychologie. Malgré tout, tous deux (et ceux s’inscrivant dans leur lignée) considèrent comme peu pertinents les résultats de l’économie comportementale. Et il est intéressant de voir les arguments de quelqu’un comme Binmore : on ne peut s’attendre à retrouver les résultats de la théorie du choix rationnel (= théorie de l’utilité espérée + théorie des jeux classique) que dans des conditions bien particulières où les individus se trouvent dans une situation familière et/ou ils ont l’occasion de mettre en place un apprentissage et/ou les gains en jeu sont importants. Il y a 100 ans, Pareto donnait exactement les mêmes conditions pour qu’une action soit considérée comme « logique » et rentre donc dans le champ de la science économique. Le problème avec cette idée est double, comme le soulignent Sugden et Bruni : d’une part, il faudrait préciser clairement à partir de quand une situation est suffisamment familière pour que l’on puisse s’attendre à retrouver les prédictions de la théorie du choix rationnel ; d’autre part, selon toute vraisemblance, ce critères exclus du champ de la théorie économique une grande partie des comportements et des phénomènes économiques.

Au-delà, se pose la question de la relation entre la théorie et l’empirique. Hier soir, je lisaisune interview de Binmore dans ce petit ouvrage au demeurant fort instructif dans lequel ce dernier précisait sa position sur le statut épistémologique de la théorie des jeux : pour cet auteur, il s’agit ni plus ni moins que d’un corps d’axiomes à partir desquels on peut déduire des vérités mathématiques. Autrement dit, la proposition « un individu ne coopère jamais dans un dilemme du prisonnier » a le même statut que la proposition « 2 + 2 = 4 ». Si l’on dépasse le seul cadre de la théorie des jeux, cela indique qu’il y a une indépendance entre théorie et histoire (empirie). Mais on peut défendre une conception alternative et considérer que le corpus conceptuel d’une théorie peut évoluer en fonction des résultats observés. La réintroduction de la psychologie dans la théorie des jeux (ce que l’on appelle la théorie des jeux comportementale/Behavioral Game Theory) conduit à avoir une interprétation totalement différente de la théorie et, in fine, à la modifier. La voie axiomatique a été largement celle suivie par la théorie économique à partir des années 30. Le renouveau des rapports entre économie et psychologie semble nous ramener au même carrefour, avec la possibilité de choisir un autre chemin.

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1 commentaire

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Une réponse à “Economie et psychologie : une longue histoire

  1. elvin

    Question très importante, qui me semble à l’origine de clivages profonds entre conceptions de la discipline économique.

    Au départ, il me semble que la phrase : « l’économie marginaliste, en contradiction avec l’approche axiomatique et déductive des économistes classiques comme John Stuart Mill, s’est construite sur la base d’hypothèses se voulant être des lois psychologiques. » est erronée. Elle laisse entendre que l’économie des classiques ne s’est pas construite « sur la base d’hypothèses se voulant être des lois psychologiques », alors que les classiques sont pleins de considérations psychologiques.

    Il me semble au contraire que le marginalisme, dans sa forme initiale, s’est éloigné de la psychologie en adoptant avec Walras puis Debreu le modèle adhoc de l’homo economicus, qui est dicté par un choix méthodologique, et n’est pas issu de la psychologie mais s’y substitue, avec tous les problèmes de vraisemblance et de pertinence qui en découlent. Pareto et Samuelson ont corrigé l’approche Walras-Debreu tout en lui restant fidèles.

    L’article oublie une autre voie ouverte par Menger et développée par Mises, qui consiste à réduire les hypothèses psychologiques au strict minimum (« l’être humain agit comme il agit parce qu’il y voit un intérêt »), sans introduire aucune hypothèse sur la nature de cet intérêt, ni sur les mécanismes psychologiques qui le font apparaître, ni sur son bien-fondé. Le seul axiome est que les humains font des choix, sans que l’économiste ait à dire pourquoi, ni comment, ni lesquels. « The theme of psychology is the internal events that result or can result in a definite action. The theme of praxeology is action as such. » (Mises, Human Action). Les autrichiens adoptent ainsi le « modèle » le plus général possible de l’action humaine, ce qui les conduits aux conclusions les plus générales possibles, que Menger appelle la théorie et que je préfère appeler « l’économique fondamentale ».

    Cela m’amène à dissiper deux interprétations erronées des thèses autrichiennes.

    Premièrement, dans cette conception, dire que les deux disciplines sont « indépendantes » se réfère seulement à une division du travail de recherche de la connaissance. Psychologie et économie sont « indépendantes » de la même façon que la biologie est « indépendante » de la chimie : les biologistes utilisent les résultats des chimistes, ils ne cherchent pas à s’en passer en s’inventant leur chimie à eux. Si une étude économique particulière a besoin d’un modèle plus précis de l’être humain, l’économiste doit aller le chercher chez les psychologues et non inventer son propre modèle adhoc comme l’ont fait les marginalistes. Bien sûr, l’économiste peut enfiler la blouse du psychologue si ce dernier est muet sur une question que l’économiste estime fondamentale, mais les disciplines restent conceptuellement distinctes même s’il arrive que certains opèrent à la frontière des deux.

    La deuxième confusion porte sur les concepts d’introspection et de rationalité. Dans la conception autrichienne, ils s’appliquent à la démarche de l’économiste, pas à celle de l’acteur économique. Autrement dit, l’introspection et la raison sont les outils fondamentaux de l’économiste dans sa recherche de la connaissance, mais l’acteur de l’économie, lui, ne les utilise pas forcément.

    Enfin, la phrase « Pareto donnait exactement les mêmes conditions pour qu’une action soit considérée comme « logique » et rentre donc dans le champ de la science économique. » m’amène à signaler une autre différence fondamentale. Pour les autrichiens, toutes les actions de production et d’échange entrent par définition dans le champ de la science économique, qu’elles soient « rationnelles » ou non. Et si la prise en compte des données de la psychologie ne permet pas de retrouver les résultats de la théorie du choix rationnel, c’est la théorie du choix rationnel qu’il faut jeter à la poubelle.

    Au total, ce post illustre bien ma thèse selon laquelle des auteurs réputés mainstream adoptent des positions qui ont toujours été celles de la tradition autrichienne, et que c’est essentiellement grâce à ces emprunts que le paradigme mainstream peut apparaître comme « progressif » au sens de Lakatos. Mon pronostic est qu’un jour, les thèses autrichiennes seront (re)devenues dominantes, mais on continuera à appeler ça le mainstream car ça sera arrivé par envahissement progressif et sans véritable rupture.

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