L’objet de la science économique

Isaac

Etudiant, notre premier cours d’économie porte de manière logique sur la définition de la science économique. Sur ce point, la définition que l’on donne le plus souvent est celle de Lionel Robbins qui, dans sont célébricime  An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, considère que  « l’économie est la science qui étudie le comportement des individus face à la gestion des fins et moyens rares à usage alternatif ». Cette définition soulève beaucoup d’insatisfaction en ce qu’elle laisse supposer que la science économique est la science de l’ensemble des choix, que ceux-ci concernent les placements financiers d’un trader à Chicago, la manière de faire un gâteau au chocolat ou encore l’onanisme journalier d’un adolescent prépubère. En face de cette définition, dite formelle, il est courant d’en trouver une autre que j’aurais tendance à appeler « substantielle ». Celle-ci renvoie, entre autres, au sens de l’économie défendu par Jean-Baptiste Say, pour qui l’économie « nous enseigne comment les richesses sont produites, distribuées et consommées dans la société », en sachant que par richesse, Say entend « les choses que l’on possède et qui ont une valeur reconnue ».

L’avantage est que l’on définit ici la science économique par son objet, l’inconvénient est que cela nous mène à une régression quasi insoluble : qu’entend-on par « richesse » ?  Si, comme Say, on définit la richesse par ce qui est utile alors qu’entend-on par « utile » ? On arrive ainsi à se poser la question de la définition d’un critère nous permettant de « fixer » un objet à la science économique sachant que l’utilité est une caractéristique que chacun, de manière a priori individuelle, confère aux choses. A ce titre, l’objet de l’économie est avant tout l’affaire du regard que l’homme porte sur le monde, ce regard particulier étant, malgré tout,  en lien avec un regard sociétal.

Louis Dumont défend en ce sens la thèse maintenant célèbre selon laquelle l’objet de l’économie n’existe qu’une fois qu’on l’a définit comme objet économique disposant d’un statut à part. Ainsi, les phénomènes économiques ne le sont pas de manière intrinsèque, mais sont dus à « l’émergence d’un nouveau mode de considération des phénomènes humains et de la délimitation d’un domaine séparé qui sont couramment évoqués par nous par les mots économie, économique ». Partant de ce point, Dumont envisage le changement historique comme « l’émergence de nouvelles catégories de pensée, comme la politique ou l’économie, et des institutions correspondantes »

Ceci nous amène à l’auteur hongrois Karl Polanyi.

Karl Polanyi s’engage dans ce qu’il nomme une définition « substantive » de l’économie. Ce nouveau sens conféré à la science économique se réfère à l’économie en tant que procès institutionnalisé, i.e. comme un ensemble d’interactions constantes entre l’homme, agissant dans la quête de sa subsistance, et son environnement physique et social. Deux notions interviennent alors, celle de procès et celle d’institution. La première fait référence à une analyse en termes de mouvements matériels englobant la production, la mise à disposition et l’appropriation des biens. La seconde au fait que ces mouvements prennent forme au sein d’une structure d’interactions mécaniques relevant de la coutume, de la loi, autrement dit d’un appareillage institutionnel. D’où le caractère institutionnalisé du procès :

« L’institutionnalisation du procès confère à celui-ci unité et stabilité, elle crée une structure ayant une fonction déterminée dans la société ; elle modifie la place du procès dans la société, donnant ainsi une signification à son histoire, elle concentre l’intérêt sur les valeurs, les motivations et la politique. Unité et stabilité, structure et fonction, histoire et politique définissent de manière opérationnelle le contenu de notre assertion selon laquelle l’économie humaine est un procès institutionnalisé ».

A première vue, la différence entre économie « substantielle » et économie « substantive » n’est pas flagrante, pourtant il me semble qu’un élément nouveau vient compléter la donne : l’importance des institutions. Ceci est à mon sens crucial en ce que Polanyi renvoie au caractère nécessairement institutionnalisé de l’objet économique définit comme la circulation de biens pour la subsistance de la société. Toutefois, si le reproche fait à la définition formelle de l’économie est ça trop grande largesse, remarquons que ce n’est guère différent ici, l’objet de l’économie étant confondu avec celui du droit, de la morale et de la science politique, via le caractère institutionnalisé du procès. Partant de cette définition de l’économie (comme science), Polanyi développe une grille théorique dans le but d’étudier l’institutionnalisation de l’économie (comme objet d’étude). La circulation des moyens de subsistance peut se faire, pour lui, selon trois modalités : la réciprocité, la redistribution ou l’échange :

- La réciprocité n’est possible que s’il existe un principe de symétrie tel que Polanyi le trouve explicité dans l’œuvre de l’anthropologue  Bronislaw Malinowski, Les argonautes du Pacifique occidental. Il y est décrit un principe d’échange intertribal mélanésien prenant le nom de kula, popularisé en France via l’éssai sur le don de Marcel Mauss. Le principe en est, brièvement, le suivant : lors de grandes expéditions maritimes, les navigateurs opéraient des échanges d’objets précieux, voyagu’a, selon une fréquence temporelle et un sens de rotation bien précis. Ces échanges étaient soumis à l’obligation de la réciprocité de type don/contre-don, i.e. les obligations de recevoir et de rendre : la personne qui reçoit se voit contrainte de rendre lors d’un voyage ultérieur. Dans le cadre de la kula, le mouvement réciproque des biens n’est possible que si chaque individu « possède » un correspondant dans une autre île. Autrement dit, la réciprocité ne peut s’émanciper d’une structure sociale symétrique.

-La redistribution, que Polanyi décrit comme « un mouvement d’appropriation en direction d’un centre, puis de celui-ci vers l’extérieur », se voit subsumée par l’instauration d’un regroupement des richesses dans une seule main, en vertu de la coutume. La société doit être structurée autour d’un centre.

-La troisième forme d’intégration est l’échange. Elle nécessite, pour être envisagée comme telle, le support d’un marché créateur de prix. Polanyi distingue trois types d’échanges : l’échange opérationnel (simple passage de main en main), l’échange décisionnel (mouvement d’appropriation à taux fixe) et l’échange intégratif (mouvement d’appropriation à taux négocié).

La particularité de l’économie substantive vis-à-vis de l’économie substantielle est qu’elle embrasse la problématique particulière de la convention sociale relative à la définition des biens, cette convention venant  supporter les institutions qui stabilisent le procès. En effet, c’est la manière dont un bien est perçu qui l’amènera vers tel ou tel canal institutionnel. La grande thèse de Polanyi, qui nous ramène à Say et Dumont, est celle d’un revirement idéologique survenu au 19ème siècle et consistant en l’idée qu’il pouvait y avoir des biens purement et intrinsèquement économiques au sens ou ils seraient naturellement portés vers une forme particulière d’intégration marchande : la marché. Deux mouvements se superposent : d’une part on réduit l’économie à l’économie marchande de marché (« marchande de marché » est loin d’être une tautologie chez Polanyi, en ce qu’il se réfère ici à un type de marché bien particulier : un grand Marché autorégulé), d’autre part on soutient que tout les biens utiles à la subsistance de l’homme sont des biens économiques, pris dans le nouveau sens de « marchand ». Polanyi identifie tout particulièrement trois biens dont la transformation en marchandise marque la naissance de l’économie de marché : la monnaie, la terre et le travail. Cette transformation, qui peut sembler finalement purement interprétative, déclenche alors un élargissement du mode d’intégration marchant, ceci car la manière dont un bien est perçu déclenche de manière automatique son traitement au sein des institutions.

Ces considérations nous mènent à plusieurs conclusions :

1)    L’objet de la science économique est mouvant en ce qu’est économique ce que l’on définit comme tel.

2)    Au delà de cette quasi-évidence, l’adoption  d’une définition substantive large nous permet de nous rendre compte du fait que l’affirmation (1) n’est pas seulement définitionnelle, au sens ou est effectivement rouge ce que l’on décide qui est rouge, mais que la manière dont est classer un objet déclenche un traitement particulier de cette objet dans le monde réel. Chez Polanyi, définir le travail comme une marchandise a comme effet d’entraîner son échange au sein d’un échange marchand, ce qui n’était pas le cas avant.

Il est alors évident que l’analyse économique n’est pas passive devant sont objet mais l’influence par le bais des classifications qu’elle crée, ce qui nous ramène à John Searle dont j’avais parlé ici. Si j’osai, je dirais que la science économique emploie des « idéaltypes actifs » en ce qu’étant perçus ils déclenchent des traitements sociaux particuliers. Mais il serait naïf de penser que les idéaltypes actifs diffusés par la science économique sont réceptionnés passivement par les agents, il semble qu’il s’agisse en fait d’un processus long d’ajustement entre représentations des agents, celles des économistes et le monde économique, perçu comme un ensemble de règles constitutives en partie indépendantes des représentations de ces deux acteurs en raison de phénomènes d’émergence (sur ce blog, voir ici, ou encore ).

Petite bibliographie :

Karl Polanyi, 1944, La grande transformation

Louis Dumont, 1977, Homo Æqualis, genèse et épanouissement de l’idéologie économique

Les considérations relatives à Say et Dumont sont en partie inspirées de l’article suivant (je ne trouve pas de lien direct en téléchargement) : Jérôme Lallement, 2002, « A la recherche des objets de l’économie », science de la société, n°55, p. 9-20.

Jean-Baptiste Say, 1825, Traité d’économie politique

Lionel Robbins, 1932, An Essay on the Nature and Significance of Economic Science

 

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11 Commentaires

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11 réponses à “L’objet de la science économique

  1. elvin

    ma contribution est ici :

    http://gdrean.blogspot.com/2009/09/performativie.html

    Pour ma part, je propose la définition de John Stuart Mill « The science which traces the laws of such of the phenomena of society as arise from the combined operations of mankind for the production of wealth, in so far as those phenomena are not modified by the pursuit of any other object » ou celle de Cairnes : « the science which, accepting as ultimate facts the principles of human nature and the physical laws of the external world, as well as the conditions, political and social, of the several communities of men, investigates the laws of the production and distribution of wealth which result from their combined operation. » (que j’aurais du citer dans l’article ci-dessus).

    A la bibliographie d’Isaac, j’ajoute :
    J.S. Mill « Essays on some Unsettled Questions in Political Economy », Essay 5 « On the Definition of Political Economy and on the Method of Investigation Proper to It », où il explique la définition ci-dessus.

  2. nicolas

    J’espère que Lionel Bobbins ne s’est pas emmêlé…

  3. elvin

    Pas la peine d’attendre Louis Dumont ni Karl Polanyi. La réalité est beaucoup plus simple (cf par exemple JS Mill).

    Le constat fondateur de l’économie en tant que discipline est que les humains désirent certaines choses (au sens large, pas nécessairement matérielles) au point de se donner du mal pour les acquérir ou de renoncer pour cela à d’autres choses. L’objet de la science économique est donc l’action humaine (toujours ce cher Mises !) dans le domaine de la production et de l’échange, et pas les choses elles-mêmes (les « richesses »). Dit autrement et pour les cuistres, c’est une phénoménologie au sens de Husserl.

    Quant à Polanyi, une fois qu’on a déblayé le charabia, oui l’économie est l’étude de « procès » (si on tient absolument à appeler comme ça des interactions entre l’homme et son environnement), mais qu’ils soient plus ou moins institutionnalisés est secondaire. En faisant de l’institutionnalisation son objet d’étude, il définit un secteur particulier de la discipline, pas la discipline tout entière.

  4. elvin

    d’accord … j’ai tiré un peu gros avec Husserl…

  5. isaac37500

    @ nicolas, (et Arthur du blog peripolis qui m’a contacté par e-mail). Désolé pour la faute de frappe ligne 3, il fallait bien évidemment comprendre Lionel Robbins.

  6. isaac37500

    @ Elvin, il me semble que dans l’AH, Mises distingue praxéologie et action économique par le biais de la notion de calcul, calcul rendu possible par le biais du marché et des prix. Le problème est le suivant : le marché n’est en soit qu’un « concept » servant l’étude du monde par l’économiste. Est-il possible de dire qu’un objet est intrinsèquement ou pas « marchand », qu’un échange est intrinsèquement ou pas « marchand », bien évidemment non, cela relèverait d’une erreur analytique et épistémologique. Lorsque l’économiste choisit son objet d’étude il choisit un mode de classification qu’il doit justifier. Est marchand ce qui est considéré comme marchant, si est considéré comme marchant ce qui touche à la richesse alors on ne peut s’opposer à cela en de manière presque sensualiste (l’essence de l’économie c’est …) en ce qu’après tout la notion de richesse est aussi un concept à porté heuristique. On ne peut donc opposer à une définition de la science économique qu’un argument en termes d’intelligibilité du monde. Lorsque vous nous dite que « l’économie c’est … » vous faites donc, a mon sens, une erreur fondamentale, car l’économie n’est que ce qu’on veut bien en faire.

    Par exemple, est-ce que « Le constat fondateur de l’économie en tant que discipline est que les humains désirent certaines choses (au sens large, pas nécessairement matérielles) au point de se donner du mal pour les acquérir ou de renoncer pour cela à d’autres choses » est suffisant pour comprendre ou expliquer le monde en vue de l’action humaine ? Il me semble que non, nécessaire oui, suffisant non.

  7. elvin

    « Mises distingue praxéologie et action économique par le biais de la notion de calcul »
    Cette phrase ne veut rien dire, car ce sont trois choses de nature différente :
    – la praxéologie est une science, dont l’objet est l’action humaine
    - l’action économique est l’action humaine elle-même dans le domaine de la production et des échanges
    - le calcul est un outil de l’action humaine.
    C’est comme si vous disiez « Tartempion distingue la chimie et les molécules par le biais de la notion de modélisation ».

    « Le marché n’est en soit qu’un « concept » servant l’étude du monde par l’économiste. »
    Non. Le marché est une réalité formée par l’ensemble des interactions d’échange entre humains et les institutions qui les permettent. C’est l’objet de l’étude, pas un concept servant à l’étude.

    « Est-il possible de dire qu’un objet est intrinsèquement ou pas « marchand », qu’un échange est intrinsèquement ou pas « marchand » »
    Absolument pas. N’importe quel objet devient un bien quand des êtres humains lui attachent une valeur, pour quelque raison que ce soit. La notion de « bien » est une catégorie de l’action humaine et non une propriété des choses (Menger). Dans ce contexte, je ne comprends pas ce que signifie le qualificatif « marchand », et donc ce qu’il apporte à la réflexion.

    « l’économie n’est que ce qu’on veut bien en faire »
    En tant que discipline, l’économie est une branche parmi d’autres de la recherche de la connaissance. Sa définition est une question de commodité, et elle est en effet ce que les économistes décident qu’elle est. Reste à juger si telle ou telle définition lui permet de contribuer plus ou moins bien à l’objectif général de toutes les sciences : comprendre le monde.

    « est-ce que « … » est suffisant pour comprendre ou expliquer le monde ? »
    Certainement pas. « Cognition and prediction are provided by the totality of knowledge. What the various single branches of science offer is always fragmentary; it must be complemented by the results of all the other branches. » (Mises, Human Action)

  8. isaac37500

    @ Elvin, oui j’ai oublié les mots « étude de l’ » , si cela vous pose un problème, même si je me doute bien que vous aviez compris. Mais il n’empêche que, après vérification, Mises fait exactement cette distinction.

    Pour le reste je pense que vous considérez trop Mises comme la référence absolue en termes de démarche scientifique et d’épistémologie. Si je tente de m’expliquer sur le fait que le marché n’est (à mon sens) qu’un concept, vous me répondez « non, Mises a dit le contraire ». La preuve, vous semblez même confondre contexte de la science économique et contexte de l’économie autrichienne : « Dans ce contexte, je ne comprends pas ce que signifie le qualificatif “marchand”, et donc ce qu’il apporte à la réflexion ». Allons plus loin, tentons de réfléchir par nous-mêmes. Il faut, mais c’est mon humble avis, éviter la position de surplomb qu’est la votre et expliquer pourquoi vous pensez ce que vous pensez et pourquoi ce point de vue est pour vous plus « valable » et au nom de quels critères. Les mots « Certainement pas », « Absolument pas », « Cette phrase ne veut rien dire » ne vont pas dans le sens d’une discussion très construite et constructive puisque vous rejetez un point de vue (ici par forcément le mien puisque sur bon nombre de point vous êtes d’accord avec moi), sans prendre la peine de dire pourquoi, juste parce que vos définitions ne correspondent pas à celles des autres.

  9. elvin

    @isaac

    J’avais pris votre phrase à la lettre (comment pouvais-je savoir que vous aviez oublié des mots ?)
    Mais même après correction, la distinction entre praxéologie et étude de l’action économique est tout simplement que l’action économique n’est qu’un aspect de l’action en général, et que le calcul est une modalité de l’action parmi d’autres. Je maintiens donc que votre phrase est erronée : la distinction ne se fait pas par le biais de la notion de calcul.

    Je cite Mises parce que vous-même le citez, et amha de façon erronée. Donc je cherche simplement à rétablir ce que Mises a réellement dit (ou plus exactement ce que j’en ai compris). S’agissant du dernier point, je le cite parce que je subodore que vous lui imputiez (à tort) la position que la praxéologie serait « suffisante pour comprendre le monde ». Mais non, je ne le considère pas comme « la référence absolue ». Si je suis le plus souvent d’accord avec lui, c’est au terme d’une réflexion personnelle (mais ça me rassure de ne pas être le seul de mon avis…)

    Sur la question du marché, je ne fais nullement référence à Mises. Je dis simplement quelque chose qui me paraît évident.

    Que nous reste-t-il comme points de désaccord, que je puisse vous expliquer pourquoi je pense ce que je pense ?

  10. Machut.J

    Je pense que ce débat nécéssite un papier sur Mises^^

  11. elvin

    vous pouvez déjà regarder ça, si vous ne l’avez pas déjà fait :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ludwig_von_Mises

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