Archives mensuelles : décembre 2009

Noël et la coévolution institutions/préférences

C.H.

En cette veille de Noël, il est difficile pour un économiste de ne pas penser à la fameuse « perte sèche de Noël » mise en avant dans un célèbre article de Joel Waldfogel. The Economist  nous rappelle simplement le principe : dans la mesure où l’agent qui fait un cadeau ne connait pas parfaitement les préférences de l’individu à qui il le fait, il est fort probable que les x euros dépensés dans le cadeau n’aient pas été utilisé de manière optimale. Autrement dit, si au lieu d’offrir un bien notre agent avait offert une somme d’argent de x euros, le destinataire du cadeau aurait pu en faire un meilleur usage. Mis bout à bout, ces cadeaux « sous-optimaux » engendrent une perte sèche que Walfdogel estime comprise en 10% et 30% de la valeur des cadeaux offerts. Le raisonnement est parfaitement sensé : Noël ne serait pas la première institution sous-optimale. On peut toutefois aller un tout petit peu plus loin que cette pure réflexion économique. Lire la suite

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La dimension sociale des relations marchandes

C.H.

Les débats autour du thème "il faut remettre de la morale dans le marché/capitalisme" sont à la mode mais sonnent souvent creux. Si vous voulez une réflexion sérieuse sur la nature sociale des relations marchandes, je ne peux que vous recommander la lecture, certe ardue mais enrichissante, de cet article de Robert Sugden et Luigino Bruni (si ça ne marche pas, essayez de passer par là) paru l’an passé dans la revue Economics and Philosophy. Les auteurs vont rechercher les écrits d’un philosophe italien contemporain de Smith, Antonio Genovesi, pour y développer l’idée que les relations marchandes sont une forme parmi d’autres de relations de réciprocité et d’assistance dans lesquelles les intérêts mutuels de chaque participant sont, ou peuvent, être pris en compte. Sugden et Bruni opposent la position de Genovesi à celle de Smith, lequel est supposé réduire la relation marchande à la seule recherche de l’intérêt individuel.

Le papier est trop complexe pour être résumé en quelques lignes et on peut éventuellement être en désaccord avec la lecture que les auteurs font de Smith. Il y a toutefois un point majeur qui mérite d’être souligné, point qui est développé au début de l’article. Les auteurs font remarquer que l’analyse économique appréhende les interactions économiques et sociales au travers d’une double opposition : marché/social et intérêt personnel/sacrifice. Même si les deux oppositions ne sont pas parfaitement isomorphes, l’interaction marchande est souvent assimilée à la recherche par chacun de son intérêt personnel (comme chez Smith selon les auteurs) tandis que l’interaction sociale aurait une dimension sacrificielle au travers de laquelle un individu abandonne en partie la quête de son intérêt personnel au profit d’autrui. On retrouve la même idée dans les travaux contemporains en économie sur la question de l’altruisme lorsque l’on considère que si l’individu est toujours "self-interested" (il maximise une fonction d’utilité), il peut être "self-regarding" (son utilité dépend de son état personnel) ou "other-regarding" (son utilité dépend de l’état d’autrui) (voir Gintis pour plus de détail sur cette distinction).

Si le premier couple est classique, le second renvoi à tout un ensemble de travaux assez récents qui essayent de montrer comment les relations marchandes peuvent être empruntent d’une dimension de réciprocité. Sugden et Bruni cite notamment les travaux de Matthew Rabin sur l’équilibre d’équité et de George Akerlof sur la dimension "don/contre-don" au sein de la relation salariale. J’ai d’ailleurs déjà discuté ici des travaux de ces auteurs. Bruni et Sugden font très justement remarquer que chez Rabin comme chez chez Akerlof la dimension sociale dans l’échange marchand est introduite en postulant que les individus consentent à un sacrifice matériel qui est compensé par un gain de nature psychologique (comme chez Rabin) et/ou en termes de réciprocité (comme chez Akerlof). Autrement dit, la dimension sociale de l’échange marchand consisterait à abandonner en partie la poursuite de l’intérêt personnel pur au profit de motifs de nature altruiste ou communautaire. C’est du reste également comme cela que l’économie comportementale interprète pour l’essentiel certains "biais" dans le comportement des individus.

Sugden et Bruni soulignent qu’il manque quelque chose à cette lecture. Pour ces auteurs, il y a une dimension sociale (ils parlent de "fraternité") dans l’échange marchand même lorsque il n’y a aucun "sacrifice" consentie par les participants à l’échange. L’échange marchand peut s’appréhender comme une relation "d’assistance mutuelle" dans laquelle chaque participant, tout en agissant dans son intérêt personnel, a conscience d’aider son partenaire pour lui permettre de satisfaire à ses besoins. Comme l’indiquent les auteurs, la question ne porte pas ici sur le déroulement de la transaction marchande ou son contenu, mais sur la manière dont les individus se représentent l’échange marchand. L’exemple des services à la personne développé dans la dernière partie est assez intéressant de ce point de vue. J’ai quand même un certain "malaise" à la lecture de l’article car j’ai du mal à saisir le sens de cette contribution théorique et philosophique : il y a une dimension normative (fort à propos au demeurant) qui n’est pas clairement explicitée. L’interprétation de la relation marchande comme "relation d’équipe" (team agency) et "intentionnalité collective" (p. 49) me pose également problème, ou en tout cas ne me semble pas généralisable à toutes les transactions marchandes. En revanche, cette perspective permet de dépasser le cadre où la dimension sociale de l’échange marchand est une réponse à une défaillance de marché, ce qui est le cas tant chez Akerlof que chez Rabin. Très intéressant en tout cas.  

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Herbert Simon sur l’émergence de l’altruisme

C.H.

Comme les lecteurs du blog le savent déjà, l’émergence de l’altruisme est une question qui a agité pas mal de personnes en biologie évolutionnaire et en sciences sociales. Plusieurs mécanismes favorisant le développement d’un tel trait ont été proposé : sélection de parentèle, sélection de groupe, altruisme réciproque, segmentation, etc. Herbert Simon, le théoricien bien connue de la rationalité limitée, s’est également penchée sur la question dans plusieurs articles (notamment celui-ci paru dans Science en 1990). Son approche est suffisamment originale pour qu’elle mérite d’être évoquée. Lire la suite

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Un pavé sur l’analyse des réseaux

C.H.

Pointé par un lecteur dans les commentaires d’un billet précédent, voici un pavé librement accessible sur l’analyse des réseaux en sciences sociales et en particulier en économie. Enjoy !

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Samuelson, 1915-2009

Isaac

De la formulation mathématique du tatônement walrasien à la synthèse néo-classique, du théorème HOS aux modèles de générations imbriquées, de la systématisation des fonctions de production à facteurs complémentaires à l’oscillateur portant son nom, Samuelson a tout fait et accompagne les étudiants de leur seconde, option sciences économiques, à leur Master 2 d’économie. De nombreux hommages lui ont été rendus sur la blogosphère et je me contenterai d’en souligner deux particulièrement pertinents et touchants : celui de Paul Krugman et celui d’Alexandre Delaigue.

Il me faut également signaler, avec un peu de retard, le petit "coup de gueule" de notre prix Nobel d’économie national, Maurice Allais, que l’on a pu  lire dans Marianne et retrouver cette semaine à la une du Canard enchaîné (vous imaginez ma surprise).

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Reprise des activités

C.H.

Après bien des péripéties (un train bloqué en région parisienne lundi avec dedans les deux tiers de mon jury), ma soutenance de thèse a finalement pu se tenir jeudi dernier… à l’école normale supérieure avec au bout du compte le meilleur résultat que je pouvais espérer (i.e. félicitations du jury). Ce fut certainement la semaine la plus longue de ma vie !

Bref, je devrais pouvoir être en mesure de réhausser quelque peu le rythme de mes contributions dans les semaines à venir, encore qu’avec les vacances de Noël je ne tournerai probablement pas à plein régime. En guise de redémarrage, voici un petit lien vers la lecture d’Elinor Ostrom donnée à l’occasion de la remise de son prix Nobel. Très intéressant évidemment.

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L’objet de la science économique

Isaac

Etudiant, notre premier cours d’économie porte de manière logique sur la définition de la science économique. Sur ce point, la définition que l’on donne le plus souvent est celle de Lionel Robbins qui, dans sont célébricime  An Essay on the Nature and Significance of Economic Science, considère que  « l’économie est la science qui étudie le comportement des individus face à la gestion des fins et moyens rares à usage alternatif ». Lire la suite

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Complexité et "catastrophes"

C.H.

Mark Thoma propose quelques billets intéressants sur la dynamique non linéraire et la théorie de la catastrophe en macroéconomie. On peut y voir l’intérêt de ces approches pour modéliser des systèmes complexes au comportement plus ou moins imprévisible. C’est par exemple le cas pour les phénomènes climatiques mais également, donc, pour les phénomènes socioéconomiques. Je suis tombé hier sur une intéressante application de la théorie de la catastrophe au problème de la corruption (version librement accessible ici). En substance, l’article montre que l’équilibre de corruption (non coopératif) est stable mais qu’à partir du moment où il existe des individus inconditionnellement "honnêtes" et que la corruption entraîne une érosion progressive des gains, alors le système doit atteindre un seuil critique (le point de catastrophe) qui va entrainer une "révolution" : le système va alors soudainement et automatiquement converger vers un équilibre de non-corruption (coopératif).

Je ne suis pas très sur de la pertinence empirique du modèle mais en revanche il décrit une dynamique "révolutionnaire" en termes d’équilibre ponctué qui caractérise incontestablement beaucoup de phénomènes sociaux. On peut interpréter les crises économiques ainsi, mais également les révolutions civiles ou encore la chute brutale de certaines institutions qui peuvent dominer à un moment une société. L’avantage de cette perspective est de rappeler qu’il est extrêmement difficile en sciences sociales de formuler des prédictions même lorsque l’on est en possession de toute l’information pertinente.

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