Archives mensuelles : novembre 2009

Et pendant ce temps-là, en Suisse…

Isaac

Résidant en Suisse, je ne pouvais rester insensible au billet de Tyler Cowen. On peut y lire ce passage, qui résume bien mon propre point de vue  (à part la dernière l’avant-dernière phrase) :

« 3. That said, was there not some other way to sidestep this dilemma?  Washington D.C. doesn’t allow tall buildings to compete with the Washington Monument, yet no one considers that a restriction on political freedom (though it may be a bad idea for economic reasons).  The Swiss cantons could have done the same for their town churches.  Note that a restriction on a minaret is not a restriction on a mosque.

4. I favor greater Muslim immigration into the United States and I think Muslim emigration to Europe is working better than most people think.  I am happy to see that Switzerland has become a more cosmopolitan society, in large part by taking in more emigrants, including Muslims.  Nonetheless, call me old-fashioned, but I don’t think a Swiss town center should look like the photograph above.  I guess the Swiss don’t either. »

La Suisse devient en effet plus cosmopolite, mais force est de constater que ce mouvement s’accompagne d’une certaine dose de « biais anti-étrangers » , pour reprendre le terme de Caplan, dont CH avait parlé ici, dont il me semble que le résultat de cette votation est un symptôme.


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Confiance et développement économique

C.H.

Intéressant podcast de l’économiste Partha Dasgupta sur le rôle de la confiance dans le processus du développement économique. Dasgupta indique que derrière les institutions propices au développement économique doit résider un certain degré de confiance entre les membres d’une communauté sociale. Cette confiance peut avoir différentes origines : dans le cadre familiale, elle réside dans le fait que chacun est concerné par le bien être d’autrui ; dans les relations personnelles de proximité, c’est la réputation qui permet le maintien de la confiance ; dans le cadre des relations impersonnelles, c’est essentiellement la règle de droit (le fait que l’on sait que si quelqu’un ne respecte pas ses engagements, une tierce partie interviendra pour le sanctionner).

Dans ce dernier cas, la place de la confiance me semble être différente. Dans les relations domestiques et personnelles, ont fait confiance à l’autre soient parce que l’on sait qu’il a certains égards envers nous, soit parce qu’il n’est pas dans son intérêt de nous trahir. Dans les relations sociales du troisième type, fondamentalement on ne fait pas confiance au partenaire mais plutôt à l’entité qui dispose du pouvoir de coercition, l’Etat. Il reste que dans les trois cas, la confiance peut s’interpréter comme une forme de croyance que l’expérience va valider ou réfuter. Comme le souligne Dasgupta à la fin de son intervention, un équilibre de confiance peut être difficile à faire émerger notamment dans le cadre de relations impersonnelles : si les expériences passées ont montré que l’Etat n’était pas digne de confiance, il est alors extrêmement difficile et long de renverser les croyances que se sont formées les individus. Les institutions organisant les échanges économiques  seront telles qu’elles favoriseront le développement d’échanges personnels (où la confiance dans l’Etat n’est pas nécessaire) au détriment de l’extension des marchés. Il s’agit de ces situations à équilibres multiples avec un équilibre pareto-optimal où les individus ont confiance dans les pouvoirs publics qui en retour, ont un intérêt à entretenir cette confiance, et un équilibre sous-optimal où la défiance à l’égard de l’Etat s’auto-entretient et empêche le développement de certaines institutions. Quand on est enfermé dans ce type d’équilibre, il est extrêmement dur d’en sortir.

A noter que si l’on en croit Yann Algan et Pierre Cahuc, ce problème ne concerne pas que les pays en voie de développement. Là où cela devient intéressant (mais aussi contestable), c’est lorsque l’on relie le manque de confiance à certaines traditions culturelles, comme le laisse entendre Olivier Blanchard dans cette note de lecture du livre d’Algan et Cahuc. Cette thèse sur le rôle des croyances culturelles dans le développement économique est également centrale dans le travail d’Avner Greif (voir cet article notamment). C’est en tout cas un sujet d’étude important pour l’histoire économique et l’économie institutionnelle.

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Islam et Libéralisme

Isaac

Via le site de L’institut Turgot, un dialogue me laisse songeur. Je me concentre ici surtout la démarche de François Facchini, qui se propose de revenir sur les liens entre Islam et Libéralisme. J’en retiendrai plusieurs choses :

On semble à première vue proche d’une analyse à la Max Weber, relative à l’étique protestante et l’esprit du capitalisme, ou encore à la Avner Greif et son étude comparative de divers systèmes d’organisations de la vie marchande entre différentes cultures et modes d’organisation sociale. Seulement plusieurs différences sont à noter. Par exemple, si l’approche peut sembler se rapprocher d’un raisonnement institutionnaliste on remarque quelques affirmations que je trouve plutôt paradoxales : « L’histoire des modèles économiques des empires musulmans conduit donc à soutenir que l’islam n’a pas prédisposé les musulmans à découvrir le libéralisme économique à l’institutionnaliser. » Il y a ici une tension entre une vision très naturaliste du libéralisme et un désir de souligner son caractère construit, mais finalement très transcendant.

Là où le texte est intéressant c’est qu’il montre bien la difficulté résidant dans la construction d’idéaltypes au sein d’un raisonnement scientifique. Cela ressort particulièrement en ce que l’auteur ne semble faire aucune distinction entre l’idéaltype qu’il construit (l’islam) et la réalité des faits qu’il désir expliquer et comprendre. Au final, cela donne une impression de manque d’assise théorique, ce qui renforce l’impression que les affirmations sont souvent gratuites au regard de l’objectif de départ. Notamment, l’auteur ne nous explique pas pourquoi les individus sont amenés à suivre les règles. D’accord, l’Islam peut être considéré comme un ensemble de règles et de croyances,  or, pour expliquer pourquoi ces règles et croyances influencent la trajectoire des institutions économiques, il faut comprendre pourquoi les individus continuent à respecter ces règles, c’est-à-dire dans quelle mesure ces règles s’ « auto-renforcent ».

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Coordination et point focal

C.H.

Intéressant article (désolé, je n’ai pas trouvé de version librement accessible) de Nicolai Foss et Mark Lorenzen sur les processus de « coordination cognitive », autrement dit les processus par lesquels les individus harmonisent leurs représentations. Comme les auteurs le font justement remarquer, il s’agit d’une question traitée depuis longtemps par l’analyse économique via la théorie des jeux. Toutefois, les théoriciens des jeux ont tendance à résoudre le problème avant de l’avoir étudié en posant les hypothèses de « common knowledge » (A sait que B sait que A… que X) et de « consistent alignment of beliefs » (deux individus rationnels possédant les mêmes informations doivent atteindre indépendemment la même conclusion quelles que soient leurs croyances initiales : en clair, deux individus ne peuvent pas être d’accord sur le fait qu’ils sont en désaccord). Bien que commode et souvent utiles, ces deux hypothèses sont tout de même parfois peu satisfaisantes. L’hypothèse de connaissance commune pose d’ailleurs ses propres problèmes logiques (voir cet article de Jean-Pierre Dupuy) et, de manière plus générale, il semble plus pertinent de voir ces hypothèses comme les résultats d’un processus de coordination que comme des points de départ à un problème de coordination.

Sur ces problèmes de coordination, une notion incontournable est évidemment celle de point focal proposée par Thomas Schelling. L’idée est simple : dans le cadre d’un jeu de coordination où deux individus doivent adopter la même action simultanément mais n’ont pas la possibilité de communiquer au préalable, les joueurs auront tendance à se coordonner en adoptant la solution « évidente » du fait de certaines caractéristiques qui la rendent saillante. Schelling prend l’exemple de deux individus qui doivent se retrouver dans New York : un moyen de coordination saillant serait ainsi d’aller à midi à la Gare Centrale. L’existence de points focaux peut avoir un impact majeur sur les conventions qui vont émerger. Par exemple, imaginons qu’il existe deux conventions rivales A et B dans le cadre d’un jeu de coordination quelconque qui sont aussi satisfaisante l’une que l’autre :  

  A B
A 1 ; 1 0 ; 0
B 0 ; 0 1 ; 1

Dans un cadre évolutionnaire, l’une des deux conventions va être adoptée par la totalité de la population à la suite d’un processus d’apprentissage. L’identité de cette convention (A ou B) dépendra d’un mécanisme de dépendance au sentier : si, initialement, la moitié de la population adopte la convention A et l’autre moitié la convention B et que les rencontres sont purement aléatoire, chaque individu aura une espérance de gains de 0,5 (1 x 0,5 + 0 x 0,5). Si, à la suite d’un « accident historique », une fraction minime d’individus adopte la convention A au lieu de leur convention B habituelle, alors l’espérance de gains de la convention A surpassera celle de la convention B et cette dernière disparaîtera progressivement de l’ensemble de la population. Ce scénario peut toutefois ne pas se produire s’il se trouve que la convention B est plus saillante que la convention A. En effet, en dépit de cet accident historique, si les individus ont une propension naturelle à davantage adopter la convention B de par sa saillance, alors c’est bien la convention B qui s’imposera.

La question est évidemment de savoir d’où provient la saillance d’une convention, autrement dit quels sont les fondements d’un point focal. Les auteurs de l’article estiment qu’un point focal émerge par analogie : sur un problème de coordination donnée, on va tendre à choisir une solution qui est analogue à celle qui est adoptée pour un problème différent mais similaire. L’idée est intéressante car elle souligne que l’origine d’un point focal est fondamentalement de nature empirique et historique… d’où la difficulté à en proposer une formalisation. On peut toutefois souligner l’effort de certains auteurs comme Robert Sugden dans cette dernière voie.

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Analyse économique de la vaccination

C.H.

Cet article du Monde m’a inspiré la réflexion suivante sur la dynamique de vaccination au sein d’une population :

Dynamique de la vaccination

Ceux qui connaissent les travaux de Granovetter, Schelling et le concept de cascade informationnelle ne seront pas dépaysés…

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Pierre Berger et l’effet d’éviction

C.H.

Une petite réaction à chaud sur les propos de Pierre Berger qui nous explique que l’afflux de dons vers le téléthon tend à éclipser les autres causes qui, en conséquence, ne reçoivent pas autant de fonds qu’elles le mériteraient. J’esquive la question de la « moralité » du propos de Berger ou encore de savoir si « le Téléthon a trop d’argent », ça ne m’intéresse pas (enfin si, mais mon opinion n’intéresse personne). Par contre, le raisonnement implicite derrière le propos de Berger est intéressant. Berger semble faire comme si le volume annuel de dons de la part des français était une espèce de gateaux à partager entre les différentes causes. Cette conception de style « jeu à somme nulle » mène à une conclusion implacable : si le téléthon reçoit beaucoup, alors les autres causes recevront moins. Corrollaire, pour que les autres causes reçoivent plus, il faut que le téléthon reçoive moins, quitte à lancer une polémique dans la presse à deux semaines de l’édition de cette année.

Sans le faire exprès, Berger convoque un argument similaire à celui développé par certains économistes pour expliquer que les dépenses publiques, c’est mal, car ça accapare des ressources qui autrement auraient été consacré à un autre usage. C’est le fameux effet d’éviction en macroéconomie (l’argument est en réalité est un peu plus compliqué : en empruntant, l’Etat contribue à faire augmenter le taux d’intérêt, augmentation qui elle-même dissuade certains projets d’investissements privés qui autrement auraient eu lieu). Les deux raisonnements ont en commun d’être en partie fallacieux : ce qu’oublient les économistes mettant en avant l’effet d’éviction pour souligner l’inefficacité des dépenses publiques, c’est qu’ils raisonnent ceteris paribus. C’est certes parfois très utile (voire indispensable) mais peut induire en erreur. En l’occurence, on pourra opposer l’argument keynésien suivant : les dépenses publiques, en engendrant un effet multiplicateur, tendent à stimuler des investissements privés qui autrement n’auraient jamais vu le jour. On peut discuter de la pertinence empirique de cet argument. Le fait est que la plupart des études empiriques sérieuses trouvent une valeur du multiplicateur supérieure à 1, ce qui tend à montrer que l’effet d’éviction n’est pas total.

Berger fait une erreur similaire. Qui est-ce qui nous dit que si le téléthon n’existait pas, les fonds iraient à d’autres causes ? Deux arguments vont contre cette idée. D’une part, un don a probablement un fort lien avec l’aspect idiosyncrasique de la cause. On donne parce que l’on est sensible à la cause (pour diverses raisons, y compris parce que la cause en question sait se « vendre »), pas seulement pour le plaisir de donner. D’autre part, on peut tout à fait imaginer qu’une cause aussi populaire que le téléthon est de nature à susciter d’autres dons pour d’autres causes en sensibilisant la population à l’importance des dons pour aider la recherche. Autrement dit, si le téléthon n’existait pas, peut être les français seraient-ils moins généreux en matière de dons. Il ne faut pas considérer les préférences des agents comme données, mais plutôt considérer que celles-ci peuvent se transformer sous l’influence d’institution telle que le téléthon. Je reconnais là qu’il s’agit d’une hypothèse difficile à tester, mais elle n’est pas exclure. Elle ne me parait de toutes façons pas plus invraisemblable que celle de « l’effet d’éviction de la charité » que défend implicitement Berger.

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L’émergence est-elle l’objet des sciences sociales ?

Isaac

Dans son livre de 1985, Anthony Giddens développe une idée plutôt intéressante consistant à faire de l’explication des phénomènes d’émergence le point commun de toutes des sciences sociales. En fait, son argumentaire se base sur l’idée que dans les sciences sociales, dans le cadre d’une explication par la raison (dont j’avais parlé ici), une idée scientifique n’arriverait jamais à se diffuser si elle se contentait de souligner ce que les hommes savent déjà, c’est-à-dire les effets voulus des actes volontaires. Il est en effet, non seulement plus intéressant, mais également utile de porter son attention sur 1/ les effets non désirés des actes individuels pris dans l’agrégation de ces actes individuels 2/ les effets non désirés des actes individuels pris de manière individuelle, 3/ les effets non désirés des actes non désirés. Bien entendu « non désiré » ne signifie en aucun cas « néfaste ».

Dans le cadre d’une analyse multi-niveaux de la société, Tony Lawson indique qu’un niveau social est dit « émergeant » si A) il émerge d’un niveau inférieur, B) il ne reste qu’en partie dépendant de ce niveau inférieur, C) ne dépendant pas entièrement de ce niveau, il agit en retour sur celui-ci. Cela me semble tout à fait coller avec ce que nous raconte Giddens :

1)    Dans le cadre des effets non désirés des actes conscients, pris dans le sens d’une agrégation de ces actes, on touche une analyse à au moins deux niveaux (action et structure), la structure étant le fruit des actes individuels mais non leur simple somme (propositions A et B de Lawson).

2)    Les effets non désirés des actes individuels pris de manière individuelle, nous sommes dans le cadre de la proposition C de Lawson, i.e. que le niveau émergeant du cas 1 rétroagit sur les croyances des agents en venant modifier les structures causales auxquelles ils étaient habitués et sur lesquelles ils fondaient leurs anticipations.

3)    Dans le cadre des effets non désirés des actes non désirés, nous nous situons dans le domaine de l’inconscient. Ce qui nous amène du côté de la psychologie, en ce qu’on s’intéresse à la frontière entre désir et action et là je ne suis pas compétent.

Il est donc possible d’affirmer que pour Giddens, l’objet principal de toute science sociale est l’émergence, et par conséquent que sans ce phénomène il n’y aurait pas d’utilité aux sciences sociales. En effet c’est parce que l’homme est incapable de connaître de manière précise les structures et causalités sous-jacentes qui fondent l’émergence qu’il lui est impossible de les introduire au cœur de ses desseins afin d’agir en conséquence (le phénomène émergeant est le résultat de l’action humaine mais non d’un dessein humain, pour reprendre la célèbre expression d’Hayek). La définition de l’émergence est donc consubstantielle d’un manque de connaissance causale que les sciences sociales ont pour mission de pallier afin d’arriver à un monde d’actes volontaires aux conséquences désirées.

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