Pourquoi respectez-vous vos promesses ?

Introduction par le maître des lieux : je suis heureux d’annoncer l’arrivée d’un nouveau contributeur régulier sur ce blog, isaac, néo-doctorant qui apportera ses connaissances et compétences en histoire de la pensée et en épistémologie économiques. Voici son premier billet.

Cette question peut paraître anodine, elle a pourtant mené à bon nombre de réflexions tant en philosophie qu’en économie. A ma connaissance, David Hume est un des premiers à s’étendre sur cette question dans son Traité de la nature humaine. Le problème de Hume est simple : la formule verbale qu’est la promesse doit être, pour être respectée, l’expression de la volonté. Or, rien ne garantit la réification de cette volonté au moment de la réalisation de la promesse : « il est certain que, par nature, nous ne pouvons pas plus changer nos sentiments que les mouvements des cieux ». C’est alors avec la plus grande difficulté que l’on imagine la possibilité même d’un échange différé dans le temps ou l’espace en ce que le transfert de propriété se trouve relié à la possession physique par un engagement purement verbal :

« on ne peut transférer la propriété d’une maison particulière distante de vingt lieues, car le consentement ne peut-être accompagné de la délivrance, qui est une circonstance requise »

L’impossibilité à laquelle se voit confronté Hume est en fait celle propre à l’individualisme méthodologique dans son ensemble : de la seul explication partant des comportement individuels on ne tire que peu de choses, le résultat de l’échange apparaît comme indéterminé. C’est certainement pour cela que Hume sera largement évoqué et discuté par des auteurs comme Hayek ou encore Commons, le premier ayant pointé du doigt les problèmes d’une approche purement individualiste comme pouvait l’être la praxéologie à la Mises, le second étant l’un des pères fondateurs de l’institutionnalisme américain (avec Veblen). Et en effet, Hume est ici très proche de Commons sur un point précis : la dislocation de la propriété physique et la propriété légal, de la délivrance et du consentement. C’est sur la base de la même distinction que Commons introduit la nécessité de l’intervention d’un tiers : l’institution, comme la condition de réalisation logique de l’échange, étant donné le problème de la promesse. L’institution pouvant prendre la forme d’une croyance collective comme d’un état autoritaire.

Ce problème de la promesse est loin d’être marginal, on en trouve des traces un peu partout dans la théorie économique. Elle est même, sous une forme il est vrai un peu différente, au cœur de débats important ayant tendance à structurer la théorie économique. L’exemple le plus connu est certainement celui d’Edgeworth et de sa fameuse boîte, que tout étudiant en économie connaît par cœur… . Edgeworth construit sa boîte afin de modéliser l’échange entre deux agents économiques voulant maximiser leur utilité (voir ici pour un résumé). La conclusion d’Edgeworth est alors sans appel : il est impossible de déterminer à l’avance les taux d’échanges qui seront pratiqués, ceux-ci dépendront des forces de négociations en présence. Si on se cantonne aux seules hypothèses relatives aux caractéristiques et motivations des agents, rien ne peut être dit, tout peut arriver. Comment alors expliquer que les individus s’engagent dans l’échange ?

Chose importante, pour lever cette indétermination deux attitudes ont été adoptées : 1/ conserver l’individualisme méthodologique, le modèle d’équilibre général introduit un certain nombre d’hypothèses institutionnelles : il existe pour chaque bien un prix connu de tous et les agents sont preneurs de prix 2/ endogénéiser ces hypothèses sous la forme d’institutions, véritables objets d’étude de la théorie économique, c’est la position des approches institutionnalistes.

Cette dichotomie a maintenant bien vieilli, mais je ne peut m’empêcher d’y penser lorsque je fait une promesse à quelqu’un.

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8 Commentaires

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8 réponses à “Pourquoi respectez-vous vos promesses ?

  1. elvin

    Bienvenue à Isaac, mais ça commence mal …

    L’individualime méthodologique n’est qu’une règle DE METHODE, qui ne fait aucune hypothèse sur les motivations individuelles et n’exclut nullement les institutions, bien au contraire.

    "It is uncontested that in the sphere of human action social entities have real existence. Nobody ventures to deny that nations, states, municipalities, parties, religious communities, are real factors determining the course of human events. Methodological individualism, far from contesting the significance of such collective wholes, considers it as one of its main tasks to describe and to analyze their becoming and their disappearing, their changing structures, and their operation. And it chooses the only method fitted to solve this problem satisfactorily." (Mises, Human Action, Ch II)

  2. isaac37500

    L’individualisme méthodologique se caractérise par trois points, qui peuvent se recouper ou non selon les analyses (je ne prétend pas à poser une définition universelle recouvrant l’ensemble des auteurs, contrairement à ce que vous semblez faire en généralisant Mises = Individualisme Méthodologique) :

    -Seuls les individus ont des buts et des intérêts (principe de Popper/Agassi)

    -Le système social, et ses changements, résultent des actions individuelles

    -L’ensemble des phénomènes socio-économiques sont explicables en usant de théories se référant exclusivement aux individus

    L’individualisme méthodologique n’est donc pas qu’une méthode mais recouvre également une perspective ontologique. De plus je vous signale que 1) Mises n’a pas le monopole de la définition des termes, 2)Par institution je ne me réduit pas aux institutions formelles mais j’intègre les croyances collectives, les modes de classifications collectifs, 3) il est tout à fait possible d’avoir une explication individualiste des institutions, mais nous retombons inévitablement (comme le souligne Hayek en des termes différents, d’où son éloignement du courant autrichien) sur le problème de la promesse (dans la perspective restrictive de la question du premier commerce).

  3. elvin

    Sur la base de votre deuxième post, il me semble que nous sommes 100% d’accord.

    Ce que je ne comprends alors pas dans votre post initial, c’est :

    1. "L’impossibilité à laquelle se voit confronté Hume est en fait celle propre à l’individualisme méthodologique dans son ensemble : de la seul explication partant des comportement individuels on ne tire que peu de choses, le résultat de l’échange apparaît comme indéterminé."
    Oui c’est vrai, et alors ? En quoi est-ce une insuffisance de l’individualisme méthodologique ? Pourquoi faudrait-il une théorie qui permette de déterminer le résultat de l’échange alors qu’il est clair que dans la réalité, ce résultat ne peut pas être déterminé ex ante ?

    2. en quoi le fait d’"endogénéiser" les institutions serait-il incompatible avec l’individualisme méthodologique (votre dernier §) ?

    Sur votre deuxième post, je ne comprends pas en quoi une explication des institutions conforme à l’individualisme méthodologique buterait sur le "problème de la promesse". Nous tenons nos promesses pour conserver une bonne image de nous-mêmes, pour que notre image dans l’esprit des autres soit favorable, pour qu’ils acceptent nos promesses futures, etc. Toutes motivations que l’individualisme méthodologique accepte et permet d’intégrer dans la réflexion économique et sociale.

    Au passage, j’ai cité Mises notamment parce qu’il me semble que vous lui imputez des positions qui ne sont pas les siennes, et j’observe que le passage que je cite donne de l’IM la même définition que vous.

  4. isaac37500

    Par indéterminé j’entends également inexplicable, ce qui, si l’on considère que la science économique peut avoir une certaine utilité dans l’explication des phénomènes, est gênant.

    Sur la question de la promesse il faut bien comprendre la philosophie de Hume, comme je le dit "la formule verbale qu’est la promesse doit être, pour être respectée, l’expression de la volonté", or rien ne garantie que la volonté suive le verbe. Pour affirmer cela il faut introduire un tiers, par exemple une "bonne image de nous même". Mais pour que ce tiers assure le respect de la promesse il faut qu’il soit stable et que tout le monde le sache (même tacitement), ce qui induit un aspect collectif. On sort donc de l’individualisme en ce qu’on ne respecte pas le présupposé "L’ensemble des phénomènes socio-économiques sont explicables en usant de théories se référant exclusivement aux individus".

    Si l’on veut aller plus loin, à l’origine de l’institution (question qui n’a selon moi pas beaucoup d’intérêt), on retombe sur le même problème, celui du premier échange, qui nécessite une promesse (on est très proche de Hobbes et de la mobilisation d’un deus ex machina pour expliquer le dépassement de l’état de nature).

    Vous dite que ma définition correspond à celle de Mises après avoir dit que, contrairement à ce que je prétend, l’IM n’était qu’un principe méthodologique. Je ne comprend pas.

    Sur les positions de Mises, je ne suis pas spécialiste de cette auteur mais il me semble tout de même que la praxéologie part d’une définition unique de l’action humaine (l’axiome de l’action) pour entrer dans un système purement déductif et, donc, n’introduisons pas les institutions et ne permettant donc pas de comprendre les situations d’équilibres. C’est ce qu’en dit Hayek dans "Economie et Histoire", proposant de sortir de la praxéologie. Mais encore une fois, je ne suis pas, contrairement à vous, un spécialiste de Mises.

  5. elvin

    @isaac
    Notre discussion soulève plusieurs points épistémologiques fondamentaux qui amha sortent du cadre de ce fil. Je propose donc de l’arrêter ici, mais :
    1. je vous propose de continuer par courrier privé si vous le souhaitez (je pense que vous pouvez facilement trouver mon adresse, mais je n’ai pas la vôtre)
    2. je suis prêt à la reprendre si d’autres lecteurs se déclarent intéressés

  6. isaac37500

    Elvin,

    Ce serait avec le plus grand plaisir.

  7. la miss des villes

    Bienvenue sur le blog Isaac!!

  8. isaac37500

    @ Elvin, mon adresse internet est maintenant disponible dans l’onglet "A propos des auteurs".

    @La miss des villes, Merci !

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