Archives Mensuelles: août 2009

Les fondements de la propriété intellectuelle

Très intéressant billet de Chris Dillow qui s’interroge sur les raisons d’être de la propriété intellectuelle. Dillow met deux points en avant sur lesquels il est bon d’insister : les droits de propriété sont une construction sociale et dans les faits la propriété (dans ses trois dimensions juridiques, usus, abusus et fructus) est toujours limitée au sein d’une société. Dans le cadre du débat sur le téléchargement en ligne et des revendications de l’industrie du disque, ces deux éléments sont importants.

Concernant la dimension "construction sociale" des droits de propriété, il faut souligner qu’il y a souvent une confusion qui est faite entre possession et propriété. La possession est un fait naturel, observable, qui découle de l’appropriation physique par un individu d’un objet tangible. Pour autant, la possession n’est pas équivalente à la propriété. D’une part, il y a plein de biens intangibles et incorporelles que l’on ne peut "posséder" au sens physique du terme, ou alors de manière très limitée. C’est notamment le cas de tous les biens qui peuvent être répliqués pour un coût marginal nul… comme un morceau de musique. D’autre part, avoir un droit de propriété sur un objet est plus que le posséder : c’est faire que la communauté sociale dans son ensemble reconnaisse comme légitime (ce qui ne veut pas dire "juste") cette possession. C’est en sens que la notion de propriété est une construction sociale, dans le sens où elle repose sur un accord tacite où les non propriétaires reconnaissent et respectent (pour plein de raisons, dont la menace de sanctions) la propriété d’autrui. On peut conjecturer que la propriété a émerger de la possession (voir mon billet sur la "stratégie du bourgeois") pour les biens tangibles, mais ce ne peut être le cas pour les biens intangibles sur lesquels porte la propriété intellectuelle.

Dillow fait par ailleurs remarquer que la propriété, dans toutes ses dimensions, est toujours socialement limitée. Ceci lui fait dire que la justification de la propriété intellectuelle en termes de justice n’a rien d’évidente : le fait de créer quelque chose n’amène pas de facto à un droit de propriété total et inaliénable. Les droits de propriété sont toujours bornés dans leur étendue et dans l’usage que l’on peut en tirer. Le cas de la musique et de tous les biens intangibles est extrême : dans la mesure où ces biens ne peuvent être appropriés au sens physique du terme, leur propriété est entièrement une affaire de convention sociale. Il en va différemment des biens physiques dont l’appropriation a pu faire émerger spontanément, comme je l’ai dit, des droits de propriété.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que dans l’absolu, la propriété intellectuelle n’a aucun fondement "naturel". Des auteurs comme Robert Sugden et Ken Binmore suggèrent que la notion de "justice" est empiriquement fondée, que les individus rationnalisent comme étant "juste" une situation (comme la répartition des droits de propriété) par un phénomène d’habituation. Par conséquent, a posteriori la propriété intellectuelle telle qu’elle est appliquée dans l’industrie musicale peut également sembler juste parce que c’est l’arrangement institutionnel qui a prévalu.  Mais cela suggère que l’on pourrait trouver d’autres arrangements institutionnels tout aussi "justes". Au contraire des biens tangibles dont le fait qu’ils soient toujours au préalable "possédés" rend l’émergence de droits de propriété quasi-inévitable, on peut tout à fait imaginer une société sans propriété intellectuelle. Cela ne veut pas dire que la propriété intellectuelle est à éliminer. Il y a notamment l’argument utilitariste : si la création artistique n’est plus protégée (sous-entendue, comme actuellement), alors il n’y aura plus d’incitation à produire. C’est un argument qui doit être évalué empiriquement au cas par cas suivant les secteurs. Concernant l’industrie musicale, Dillow indique qu’il n’est pas véritablement convaincant.

Bref, la propriété intellectuelle n’est pas un effet émergent de la possession physique, en termes de justice elle se rationalise ex post plus qu’elle ne se justifie ex ante et l’argument utilitariste est peu porteur en ce qui concerne la musique. L’évolution technologique, en rendant la circulation des biens immatériels encore plus aisée, ne fait qu’aggraver le manque de fondement de la propriété intellectuelle. Sur quoi repose-elle alors ? A mon avis, d’une part sur le poids de l’industrie musicale en termes de pression sur le pouvoir politique et, peut être, malgré tout sur un certain sentiment inné de justice de la part des individus. Les travaux en économie comportementale ont montré que les individus ont certaines éxigences éthiques dans l’échange. Dans une conception empiriste de la justice, on peut conjecturer que ces exigences éthiques sont elles-mêmes un produit de l’habitude de vivre dans une société aux droits de propriété bien définis. Les fondements de la propriété intellectuelle sont peut être là : la croyance dans le caractère "juste" de la propriété intellectuelle est le résultat de l’institutionnalisation de longue date de droits de propriété sur tous les biens tangibles, droits qui sont eux-mêmes perçus comme justes. 

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La mauvaise foi est-elle génétique ?

C’est la question que je me pose en lisant ce billet de Greg Mankiw qui, à propos du graphique ci-dessous, écrit :

sat_scores_by_income

"The NY Times Economix blog offers us the above graph, showing that kids from higher income families get higher average SAT scores.

Of course! But so what? This fact tells us nothing about the causal impact of income on test scores. (Economix does not advance a causal interpretation, but nor does it warn readers against it.)

This graph is a good example of omitted variable bias, a statistical issue discussed in Chapter 2 of my favorite textbook. The key omitted variable here is parents’ IQ. Smart parents make more money and pass those good genes on to their offspring".

Le graphique montre qu’il y a une corrélation entre les performances des enfants américains à un test d’aptitude au raisonnement avec le revenu de leurs parents. Remarquez comment Mankiw arrive à une conclusion imparable : cette corrélation n’a rien d’étonnante, c’est juste que les personnes "intelligentes" gagnent plus d’argent et transmettent leurs "gènes de l’intelligence" à leurs enfants. Ce qui est assez marrant dans ce billet, c’est que Mankiw reproche aux auteurs du blog Economix (d’où Mankiw tire le graphique) de ne pas avoir prévenu leurs lecteurs que ce graphique ne donne en soi aucune interprétation causale (évidemment !). Mais on pourrait aussi reprocher à Mankiw de ne pas prévenir ses lecteurs qu’il est totalement incompétent sur ce sujet et que son hypothèse du déterminisme génétique dont il laisse entendre qu’elle est évidente est tout sauf solide et qu’elle n’est rien d’autre que l’expression d’un vieux tropisme conservateur.

Plusieurs bloggueurs américains n’ont pas tardé pour tomber sur Mankiw : John Sides du blog The Monkey Cage, Brad DeLong, Matt Yglesias ou Paul Krugman. Seul Alex Tabarrok défend Mankiw.  Il y a deux problèmes avec le billet de Mankiw, l’un sur le fond, l’autre sur la forme. Le problème sur le fond est que l’hypothèse du déterminisme génétique de "l’intelligence" (telle que l’on peut la mesure par le QI ou autre) est pour le moins controversée. Le problème n’est pas de nier que la génétique ne joue aucun rôle là dedans, elle en joue probablement un. Le problème c’est que la relation "gènes –> revenus élevés" est pour le moins très très indirecte. Premièrement, il n’y a aucun moyen incontestable de mesurer le talent ou l’intelligence. Je pense que mes amis sociologues me suivront lorsque je dis qu’à bien des égards il s’agit là en partie de constructions sociales. On n’accède pas directement au talent ou à l’intelligence d’un individu, on les infère de tests (test du QI) ou de certaines données (par exemple, le revenu). Dans les deux cas, l’inférence opère au travers d’une construction sociale. Deuxième point, quand bien même le talent ou l’intelligence sont en partie déterminés par les gènes, on ne peut pas pour autant exclure d’autres mécanismes causaux comme le billet de Monkey Cage mis en lien plus haut le souligne. Le problème n’est pas de savoir si les gènes jouent un rôle, mais dans quelle mesure. Brad DeLong met en lien cet article de Sam Bowles et Herbert Gintis qui donne une idée de la complexité de la question. Enfin, cette idée que les gènes puissent directement déterminer l’intelligence ou le talent est très contestable pour une raison toute simple. L’intelligence (ou plus exactement ses diverses manifestations) est un trait phénotypique. Comme tout trait phénotypique, il est déterminé par le génotype (les gènes)… mais il ne s’agit pas d’une relation déterministe dans le sens où l’environnement dans lequel évolue l’organisme interfère dans cette relation. Si je fais un clone de moi (qui m’est donc identique sur le plan génétique) et que je l’envoi vivre dans une région du monde très ensoleillée, nul doute qu’il sera beaucoup plus bronzé que moi. Quand bien même certains gènes déterminent l’aptitude à certaines formes de raisonnement (hypothèse que l’on peut accepter), l’environnement dans lequel l’enfant va évoluer va conditionner l’expression phénotypique de ces gènes. L’hypothèse de Mankiw est de type sociobiologique. Contrairement à beaucoup de monde, je pense que la sociobiologie est une discipline digne d’intérêt… mais il est particulièrement gonflé de la faire passer pour une certitude.

C’est justement le second problème du billet de Mankiw, un problème de forme. Je dois dire que Mankiw est plutôt un habitué de ce genre de billet elliptique : on balance une affirmation ou une idée, qui généralement chez Mankiw est bien en phase avec ses orientations idéologiques conservatrices, et on ne donne pas plus d’explication, on laisse le lecteur tirer ses propres conclusions. Je crois que c’est là le danger auquel s’expose de manière générale tous les chercheurs en économie et en sciences sociales qui bloguent : mélanger les genres et sous prétexte d’un souci (et d’une nécessité) de concision faire passer pour scientifique des idées qui ne sont que l’expression de biais idéologiques. Le fait que Mankiw se soit sentie obligé de justifier et de préciser son propos, en mettant en lien notamment un article scientifique, indique que la pression des pairs peut contrebalancer cette tendance. Cela dit, mais à chacun d’en juger, je trouve ce nouveau billet de Mankiw est encore empreint d’une certaine mauvaise foi, esquivant à nouveau la grande complexité du sujet…   

Edit : Si Mankiw me lisait, je lui recommanderais l’excellent ouvrage de Robert Boyd et Pete Richerson, Culture as an Evolutionary Process. Certes, cet ouvrage n’aborde pas du tout les questions de l’origine génétique de l’intelligence mais s’inscrit en plein dans le débat relatif à la sociobiologie. Les auteurs développent une approche en termes de co-évolution des gènes et de la culture et montrent comment l’évolution culturelle peut parfois s’émanciper de tout déterminisme génétique. Bon, Boyd et Richerson ne sont pas des économistes (grave défaut pour certains) mais leur bouquin est plein de modèles mathématiques (grande qualité pour d’autres, qui sont souvent les mêmes d’ailleurs !).

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Big is (sometimes) beautiful

Intéressant article de The Economist sur le récent retour en grâce du modèle de la grande firme aux activités diversifiées. Depuis maintenant une grosse décennie, le slogan dominant était plutôt "small is beautiful" avec l’idée que les structures plus réduites et plus souples, et où l’entreprise se concentre sur son "coeur de métier", étaient plus adaptées à un environnement turbulent rythmé par des innovations radicales. La tendance semble aujourd’hui se retourner. L’article de The Economist indique les principales raisons qui expliquent ce revirement. Sans surprise, une partie est liée à la crise économique et financière. Par exemple, la crise a clairement affecté les investissements de type capital risque, lesquels jouent un rôle essentiel dans la phase de démarrage de beaucoup d’entreprises "petits formats". L’accroissement de la taille va souvent de paire avec la diversification, laquelle peut permettre de générer de précieuses liquidités en ces temps difficiles. Cette adaptation rapide des firmes à un changement de leur environnement me fait penser à cette histoire des moutons écossais dont la taille a rapidement décliné en réponse, semble-t-il, au changement climatique. The Economist avait d’ailleurs rapporté cette histoire. Enfin, il y a aussi le fait que les sauvetages de firmes telles que General Motors ont envoyé un signaldu genre "si vous êtes gros, on vous sauvera".

Cela dit, l’article donne d’autres explications à cette évolution : le fait qu’un certain nombre d’industries en croissance (biotechnologies, extraction de ressources naturelles, etc.) ont des coûts fixes très élevés, la découverte des dangers inhérents aux pratiques d’outsourcing et autres formes d’impartition ou du "potentiel entrepreneurial" des grosses structures. Cela dit, comme le fait remarquer l’article, il y a aussi des inconvénients (bien connues) aux grosses structures et il s’avère que les populations d’organisation ont plutôt tendance à être polymorphiques : la Silicon Valley voit par exemple cohabiter depuis longtemps déjà des grosses firmes avec des start-up. De manière générale, l’article serait très intéressant à donner dans le cadre d’un cours d’économie de l’entreprise ou de théorie des organisations car il a un certain arrière plan théorique.

Cela me fait dire quand même deux choses. Déjà, il faudra que j’intègre cela dans mon tout nouveau cours d’introduction à la gestion qui comporte un chapitre sur… les pratiques d’impartition et le mouvement de recentrage sur le coeur de métier. Plus sérieusement, le retour des big firms a deux côtés négatifs. D’une part, comme le souligne l’article, il y a un danger que cela amène en parallèle les gouvernements a resservir la soupe des "grands champions nationaux", le fameux patriotisme économique dont la France est friande. Par ailleurs, mais ça c’est un peu ma marotte : il y a le fameux "paradoxe hayékien" dont j’avais parlé ici et . Si la dispersion de la connaissance est vraiment, comme l’affirme Hayek, un obstacle épistémologique à la planification, alors il y a toutes les raisons de penser que les grandes firmes ne sont pas épargnées par cette difficulté. De la même manière, il n’y a aucune raison de penser que les pratiques de recherche de rentes que les économistes pointent du doigt concernant les gouvernements ne se produisent pas de manière analogue dans les grandes firmes. Bref, ce sont des sources d’inefficience. Certes, les firmes sont ainsi adaptées à leur environnement, mais l’évolution est un processus qui connaît les gaspillages et les errements… 

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Quand l’innovation est néfaste

Depuis Schumpeter, l’innovation est conçue comme l’élément à la base de la dynamique des économies. L’innovation est souvent considérée comme quelque chose d’intrinsèquement positif car générateur de richesses. Cela dit, on oublie souvent qu’il peut y avoir de mauvaises innovations, notamment dans le secteur financier. C’est en tout cas l’argument développé par Simon Johnson et James Kwak dans cet intéressant article. Les auteurs soulignent que certaines des innovations financières les plus récentes (comme les CDO ou les CDS), si elles ont pu permettre d’accroître les opportunités de placement des capitaux, ont pu également engendrer des investissements non rentables. Les auteurs indiquent ainsi qu’il est urgent d’être en mesure de distinguer les "bonnes" des "mauvaises" innovations financières.

Cela m’amène à une réflexion. Une manière de concevoir la nature des processus évolutionnaires régissant n’importe quel système (économiques, sociaux mais aussi biologiques) est de considérer qu’elle consiste dans la génération et la dissémination de nouveautés (voir les travaux d’Ulrich Witt qui se développent autour de cette idée). La génération de nouveautés s’apparente à une forme de mutation aléatoire ou consciemment engendrée, et la dissémination est fonction de la "valeur sélective" de l’innovation qui va alors se répliquer à une certaine vitesse. La vision optimiste selon laquelle une innovation est toujours quelque chose de positif repose sur l’idée qu’une innovation ne peut se diffuser que si, d’une manière ou d’une autre, elle accroit l’adaptation à leur environnement de ceux qui vont l’adopter. Le problème, c’est que l’environnement n’est pas quelque chose d’uniforme. Il peut y avoir plusieurs niveaux et il peut surtout y avoir des "niches". Le secteur financier est une telle niche. Si les innovations financières telles que les CDS ou les CDO ont pu se disséminer, c’est parce que d’une manière ou d’une autre elles remplissaient (efficacement) une fonction dans le cadre de cette niche. Maintenant, s’il s’avère que ces innovations sont effectivement à l’origine de la destabilisation du système économique dans son ensemble, il convient de se poser une question : quels sont les facteurs environnementaux, c’est à dire institutionnels, qui ont favorisé cette dissémination ?

Johnson et Kwak arguent qu’il faut distinguer les bonnes des mauvaises innovations. Le problème, c’est qu’il est par définition impossible d’anticiper ex ante si une innovation se disséminera et encore plus de connaître ses effets systémiques ; ces éléments, on ne peut que les contaster ex post. Vouloir définir a priori ce qu’est une bonne innovation financière semble illusoire. La vraie réflexion à mener est sur le cadre institutionnel, l’environnement, dans lequel peuvent émerger et se propager ces innovations. A ce niveau, plusieurs points de vue sont possibles : peut être la distinction entre banque de dépôt et banque d’investissement est-elle à remettre au goût du jour, ou peut être le problème vient-il de la garantie implicite de l’Etat, ou autre encore ; mais c’est certainement là que la réflexion sera la plus fructueuse. 

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Un article sur les "prix prédateurs"

Très bon article de The Economist qui fait le point sur le débat autour des pratiques dites des "prix prédateurs". Cette pratique, qui consiste pour une entreprise à baisser momentanément ses prix en dessous de son coût de revient afin d’empêcher l’entrée de nouveaux concurrents ou de prendre des parts de marché à des concurrents déjà présents, est l’une des cibles des législations sur les pratiques anti-concurrentielles. Dans le registre "la théorie influence la réalité" (ce qui l’on appelle pompeusement la performativité des énoncés théoriques), il est intéressant de noter que les pouvoirs publics ont recommencé à s’intéresser à cette pratique suite à l’introduction de la théorie des jeux en économie industrielle dans les années 70. La stratégie du prix prédateur est en effet l’un des tous premiers exemples que l’on montre à l’étudiant pour illustrer comment une firme peut dissuader l’entrée d’un concurrent dans le cadre d’un jeu séquentiel.

Cela dit, comme le rappelle fort justement l’article de The Economist, en pratique il est bien difficile d’identifier une pratique de prix prédateur. Cela est de manière générale valable pour toutes les pratiques dites "anti-concurrentielles" comme "l’abus de position dominante".

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Hétérogénéité des ressources et macroéconomie

Intéressant article à paraitre dans la revue Strategic Organization écrit par un économiste (Peter Klein) et des chercheurs en management stratégique (Agarwal, barney et Foss) sur l’implication de l’hétérogénéité des ressources et compétences détenues par les firmes sur les mesures macroéconomiques qui ont suivi la crise financière. Les auteurs partent du constat que les modèles macroéconomiques et les politiques macro qui en sont issues reposent typiquement sur une hypothèse d’homogénéité des facteurs de production, des firmes et des industries. Ces ensembles homogènes sont ensuite fondus au sein de divers agrégats (par exemple les C, I, G et Y de la macro keynésienne à papa) dont on postule qu’il existe entre eux des relations (comptables ou causales). Les auteurs soulignent que cette hypothèse est en contradiction avec de nombreux travaux en management stratégique développés à partir de l’approche des ressources et compétences (ressource based view).

L’approche par les ressources consiste à considérer que chaque firme possède un ensemble hétérogène de ressources et de compétences, en un mot d’actifs, partiellement substituables et complémentaires, plus ou moins facilement redéployables, plus ou moins spécifiques, et conférant un avantage concurrentiel. Une telle hétérogénéité au niveau microéconomique implique qu’une perspective macroéconomique homogénéisante peut conduire à ignorer les difficultés et les enjeux posés tant pour les firmes que pour les pouvoirs publics. Les auteurs (ce qui n’est pas étonnant quand l’on connait leurs préférences théoriques) font remarquer que l’analyse macroéconomique développée par l’économie autrichienne, et sur laquelle repose notamment la théorie autrichienne du cycle, prend également en compte l’importance de l’hétérogénéité des ressources en introduisant notamment la dimension temporelle du processus de production et l’aspect irréversible de certains investissements.  Selon les auteurs, une fois la dimension de l’hétérogénéité intégrée, on ne peut qu’être sceptique concernant l’efficacité des politiques budgétaires de relance dans la mesure où ces dernières traitent de manière uniforme tous les secteurs de l’économie, ou en tout cas toutes les firmes d’un même secteur. Il peut même y avoir des effets pervers : conforter les firmes dans des investissements inadaptées et favoriser les pratiques de rent-seeking. Dans l’idéal, seule des mesures au cas par cas, prenant en compte la situation spécifique de chaque firme, pourrait s’avérer efficace, ce qui est évidemment impossible à mettre en oeuvre.

De mon point de vue, l’argument est intéressant et effectivement le problème de l’hétérogénéité des ressources mérite d’être davantage pris compte. Pour autant il n’est pas nouveau et je me souviens l’avoir évoqué à plusieurs reprises ici (une peu ici par exemple). D’ailleurs, l’hétérogéité concerne également les mesures des plans de relance : l’efficacité d’un euro de dépense publique n’est pas uniforme mais variable en fonction de là où il est alloué. Pour autant, est-ce un argument pour 1) jeter toute la macro standard à la poubelle  et 2) pour abandonner toute idée de relance conjoncturelle ? La réponse est probablement non aux deux questions. Concernant le premier point, c’est toujours le même problème : les modèles ne sont jamais un reflet fidèle de la réalité et toute analyse qui veut pouvoir dire quelque chose doit à un moment donner faire abstraction de certaines complexités. On pourra toujours dire que l’hétérogénéité est le genre de complexité que l’on ne peut ignorer mais charge alors à ceux qui pensent cela de bâtir une théorie macro plus complexe. Vu que la macroéconomie autrichienne n’est pas particulièrement progressive depuis quelques décennies, on risque d’attendre. En revanche, cela rappel combien il est appréciable d’avoir plusieurs perspectives sur un même problème.

Pour ce qui est de la seconde question, on peut répondre que l’hétérogénéité et tout ce qui va avec (incertitude, dépendance au sentier, etc.) pose des difficultés à tous les acteurs, y compris les gestionnaires des firmes, ce qui ne les empêchent pas de prendre des décisions… et parfois de se tromper. La tâche est probablement encore plus délicate pour les pouvoirs publics de telle sorte que l’on peut être très sceptique sur la réelle efficacité des plans de relance. La valeur des divers multiplicateurs est probablement surestimée sur le plan théorique et il est pour ainsi dire très difficile a posteriori de déterminer dans quelle mesure la relance est à l’origine de la reprise… ou de son report. Les historiens de l’économie et les macroéconomistes se battent toujours à ce sujet concernant le New Deal. En même temps, l’argument du réajustement automatique des prix relatifs via les mécanismes du marché est tout aussi hypothétique (voir ici par exemple). L’argument de l’hétérogénéité vient peut être peser dans la balance pour le camps "anti plan de relance", mais il n’est nullement décisif.

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Le "prix de l’anarchie" sur la route… et au basket : du paradoxe de Braess à la "théorie Pat Ewing"

Dans la série "les insolites de la science", après les zombies, voici un article qui fait une analogie entre les problèmes de répartition du trafic routier et les problèmes de la répartition des tirs entre coéquipier au basket. Voici le résumé :

"Optimizing the performance of a basketball offense may be viewed as a network problem, wherein each play represents a “pathway” through which the ball and players may move from origin (the inbounds pass) to goal (the basket). Effective field goal percentages from the resulting shot attempts can be used to characterize the efficiency of each pathway. Inspired by recent discussions of the “price of anarchy” in traffic networks, this paper makes a formal analogy between a basketball offense and a simplified traffic network. The analysis suggests that there may be a significant difference between taking the highest-percentage shot each time down the court and playing the most efficient possible game".

L’auteur considère que l’on peut trouver quelque chose d’équivalent au "paradoxe de Braess" (voir ce billet de Laurent Denant-Boèmont) au basket, et plus précisément dans la répartition des tirs entre coéquipiers d’une même équipe. Le raisonnement est assez intéressant, mais notons quand même que la conclusion à laquelle aboutit l’auteur (les joueurs les plus efficaces dans une équipe ne doivent pas nécessairement shooter plus que leurs coéquipiers) rentre en contradiction avec les succès plus ou moins récents d’équipes comme les Chicago Bulls ou les Los Angeles Lakers, lesquelles s’appuyaient sur des joueurs (respectivement Michael Jordan et Kobe Bryant) particulièrement "gourmands" au niveau du shoot. Cette idée qu’une équipe peut parfois bénéficier de l’absence de son meilleur joueur, ou du fait de ne pas tout concentrer sur lui, est  connue sous le nom de "théorie Pat Ewing", du nom du grand pivot des New York Knicks du milieu des années 80 au début des années 2000 qui, alors même qu’il était régulièrement absent sur blessure  vers la fin de sa carrière, voyait son équipe plutôt mieux marcher sans lui. Cela dit, à la fin des années 90, Ewing était au crépuscule de sa carrière et n’était plus véritablement si efficace, ce qui accroissaient les inconvénients liés au fait de concentrer le jeu sur lui. La théorie de l’auteur mériterait quand même d’être testée empiriquement (mais comment ?).

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Démarche scientifique, critère de simplicité et irréalisme des hypothèses

Comme certains d’entre vous l’ont peut être remarqué, je m’intéresse pas mal aux questions relatives au darwinisme et à la théorie de l’évolution, et à ses implications pour l’économie. Depuis quelques semaines, j’ai notamment entrepris d’aller regarder un peu ce qui se raconte dans la littérature en philosophie de la biologie et en histoire de la biologie, en particulier au sujet de la sélection de groupe. J’en tire pas mal d’enseignements concernant plusieurs questions épistémologiques comme par exemple les critères de scientificité ou la tension entre réalisme et simplicité des hypothèses, toutes pertinentes du point de vue de l’analyse économique.

Premier point, on peut souvent lire sous la plume de personnes mal informées que l’économie (et d’autres sciences sociales) ne peut être une science dans la mesure où il y a trop de théories concurrentes et pas suffisament de consensus. Outre que ce jugement doit être considérablement relativisé (les économistes sont en fait d’accord sur un grand nombre de questions), j’invite les personnes qui pensent ainsi à se documenter sur l’histoire de la biologie et de la génétique, dont personne ne doute du caractère scientifique. Même si je n’ai fait qu’effleurer la littérature, j’avoue être surpris par l’incroyable variété des positions théoriques que l’on peut trouver sur de très nombreuses questions de Darwin à aujourd’hui. On peut penser par exemples au débat sur la nature progressive ou ponctuée de l’évolution. Très révélateur aussi est celui concernant la sélection de groupe, rejetée par la biologie évolutionnaire mainstream dans les années 60 et qui aujourd’hui presque universellement acceptée, comme en atteste cet article de David S. Wilson et Edward O. Wilson. Au passage, ce dernier est le père fondateur de la controversée sociobiologie. Que ce soit sur ces questions et sur d’autres, on se rend compte que le pluralisme est la règle même si, à chaque époque, une théorie ou un courant est dominant. Rien de bien différent à ce qu’il se passe en économie.

Le texte de Wilson et Wilson est également très intéressant concernant un autre aspect, ou plutôt deux autres aspects intimement liés. Revenant sur les circonstances qui ont conduit au rejet de l’idée de sélection de groupe dans les années 60, les auteurs indiquent que ce rejet n’était pas basé sur des considérations empiriques mais plutôt à partir de raisonnements théoriques. Ces raisonnements s’appuyaient sur des modèles mathématiques relativement simples et rudimentaires fondés sur des hypothèses simplificatrices. L’une d’entre elle était par exemple de postuler que les comportements et les traits phénotypiques sont entièrement déterminés par les gènes. Ce type d’hypothèse est bien pratique, surtout lorsque l’on ne dispose pas, comme à l’époque, d’ordinateur surpuissant à partir duquel on puisse développer des simulations. Le problème, c’est que cette hypothèse en particulier semble précisément être responsable du rejet de la sélection de groupe. Comme l’indiquent les auteurs :

"All of the early models assumed that altruistic and selfish behaviors are caused directly by corresponding genes, which means that the only way for groups to vary behaviorally is for them to vary genetically. Hardly anyone regards such strict genetic determinism as biologically realistic, and this was assumed in the models primarily to simplify the mathematics. Yet, when more complex genotype-phenotype relationships are built into the models, the balance between levels of selection can be easily and dramatically altered. In other words, it is possible for modest amounts of genetic variation among groups to result in substantial amounts of heritable phenotypic variation among groups".

Le développement des techniques d’agent-based modelling est directement à l’origine du retour en grâce de l’idée de sélection de groupe, car ces techniques permettent de rendre compte des effets émergents complexes qui sont le produit des interactions entre les agents et leur environnement. Wilson et Wilson font une remarque qui me semble cruciale pour la science économique : c’est finalement sur la base du critère de simplicité que la sélection de groupe a été rejeté. Les explications théoriques fondées sur l’idée que la sélection n’opère qu’à un seul niveau (celui de l’individu et des gènes dont il est porteur) ont en effet le double avantage de la parcimonie et de la généralité. Elles sont parcimonieuses ("simples") car fondées sur un nombre minimal d’hypothèses facilement exprimables analytiquement par le biais de modèles mathématiques. Elles sont générales car elles permettent de rendre compte d’un spectre très large de phénomènes qui pourtant, en apparence, n’ont pas grand chose en commun. Cela ne vous rapelle rien ?

Il se trouve que les arguments de la simplicité et de la généralité sont invoqués en économie depuis à peu près la même époque qu’en biologie (les années 60) pour défendre les modèles utilisés. L’hypothèse de rationalité se justifie en grande partie parce qu’elle permet de construire des modèles "simples" que l’on peut résoudre de manière analytique. A contrario, la plupart des économistes regardent encore de manière très suspicieuse les méthodes de formalisation reposant sur des simulations multi-agents (il faut relativiser : le Journal of Economic Behavior and Organization, à la pointe dans ce champ, est quand même plutôt bien considéré par la profession il me semble) au motif qu’elles débouchent sur des résultats moins facilement généralisables et que les modèles sont difficiles à interpréter par ceux qui n’en sont pas à l’origine. Ces critiques sont valides. Toutefois, comme le remarque Wilson et Wilson, le critère de la simplicité ne peut être suffisant pour distinguer une bonne explication d’une mauvaise. J’ajouterai qu’il en va de même pour le critère de généralité. Ce n’est pas parce qu’une explication est générale qu’elle est bonne. Les récents développements en biologie évolutionnaire semblent confirmer ce point de vue.

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L’humanité survivrait-elle à une attaque de zombies ?

Via Marginal Revolution : une équipe de mathématiciens a développé un modèle pour déterminer les conséquences d’une attaque de zombies sur la population. Voici le résumé :

"Zombies are a popular figure in pop culture/entertainment and they are usually portrayed as being brought about through an outbreak or epidemic. Consequently, we model a zombie attack, using biological assumptions based on popular zombie movies. We introduce a basic model for zombie infection, determine equilibria and their stability, and illustrate the outcome with numerical solutions. We then refine the model to introduce a latent period of zombification, whereby humans are infected, but not infectious, before becoming undead. We then modify the model to include the effects of possible quarantine or a cure. Finally, we examine the impact of regular, impulsive reductions in the number of zombies and derive conditions under which eradication can occur. We show that only quick, aggressive attacks can stave off the doomsday scenario: the collapse of society as zombies overtake us all".

Si j’ai compris convenablement l’article, être humain n’est pas une "stratégie évolutionnairement stable" si la possibilité de l’apparition de zombies est ouverte. Bref, l’humanité disparait, à moins de mener une politique d’extermination des zombies très agressive dans les premiers jours de "l’infection". Ce type de travaux peut paraitre un peu inutile mais les auteurs soulignent quand même l’intérêt que peut avoir un tel modèle de dynamique d’infection :

"The key difference between the models presented here and other models of infectious disease is that the dead can come back to life. Clearly, this is an unlikely scenario if taken literally, but possible real-life applications may include allegiance to political parties, or diseases with a dormant infection".

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Paul Romer et les "charter cities"

Paul Romer a récemment donné une conférence où il développe une idée assez expérimentale mais très stimulante : construire des villes de toute pièce administrées via un partenariat entre plusieurs états, qu’il nomme "charter cities" (je suis preneur d’une traduction). L’idée de Romer est fondée sur l’exemple de Hong Kong qui, bien que situé en territoire chinois, a fonctionné pendant plusieurs décennies à partir d’un ensemble d’institutions typiques des économies occidentales, autrement dit des institutions propres aux économies de marché. Il s’agirait de créer plusieurs villes de ce type à des endroits encore non occupés (de préférence près des côtes) et de laisser le choix aux populations de venir s’y installer. L’administration conjointe de ces villes par plusieurs pays servirait en quelque sorte de "caution" à l’égard des investisseurs en fournissant une promesse crédible que l’ensemble de règle définit au moment de la création de la ville ne changera pas une fois les investisseurs impliqués.

La proposition de Romer repose sur plusieurs idées essentielles. En premier lieu, encore une fois, "institutions matter". Le différentiel de croissance économique et de développement entre différentes zones géographiques (que Romer illustre avec la maintenant récurrente carte de l’intensité lumineuse) s’explique d’abord et avant tout par les différences au niveau des institutions, c’est à dire des règles gouvernant les interactions économiques et sociales. Le problème, c’est que l’on sait de longue date qu’il est particulièrement difficile de modifier de manière abrupte les règles gouvernant une communauté donnée. La proposition de Romer consiste donc à contourner ce problème en créant de nouvelles règles ex nihilo. Le second point essentiel est de laisser le choix aux individus d’émigrer ou non dans les villes nouvellement créées. On a ici l’idée de concurrence par les règles qui est proche du modèle de Tiebout en économie politique. Les charter cities fourniront un certain panier de biens publics financé à partir d’un certain niveau de taxes, et proposeront de manière plus générale une infrastructure institutionnelle que les individus pourront adopter s’ils le souhaitent. Il s’agit en quelque sorte de "voter avec ses pieds" : si les institutions proposées conviennent aux individus, la ville se développera, autrement elle disparaitra. Autrement dit, les mouvements de population s’effectueront de manière à ce que l’utilité de chaque individu soit maximisée. Cette vision idyllique proposée par le modèle de Tiebout est évidemment compromise par de nombreuses "imperfections" (comme les coûts de déplacement ou les effets externes réciproques entre la nouvelle ville et l’économie du pays dans lequel elle est implantée) mais ces dernières peuvent contribuer paradoxalement à donner encore plus d’intérêt à l’idée de Romer.

Il y a évidemment des raisons d’être sceptique. Le premier mot qui vient à l’esprit de toute personne un tant soit peu hayékienne est "constructivisme". Arnold Kling invoque le philosophe italien Bruno Leoni pour nous rappeler que les règles (formelles) sont encastrées dans une matrice culturelle. Autrement dit, si l’on peut implanter des règles formelles, les normes sociales ne peuvent se construire de toutes pièces. Or, ces dernières doivent être compatibles avec les premières pour que l’ensemble fonctionne (voir ce billet). Tyler Cowen estime quant à lui que ce type de projet est vulnérable aux freins nationalistes. En même temps, comme le souligne Alex Tabarrok, ces difficultés sont atténuées par le fait qu’il s’agirait d’implanter ces villes sont des territoires inhabités (ce qui ne veut pas dire non soumis à une souveraineté nationale). Notamment, même si la proposition de Romer est constructiviste et que pour cette raison elle devait échouer, elle n’affecterait a priori que les individus qui ont volontairement décidé d’y prendre part. Ce qui est clair, c’est que les populations qui émigreront seront la plupart du temps principalement issues des territoires adjacents, ce qui veut dire que l’on peut escompter que soit importé un ensemble cohérent de normes tacites qui viendront contraindre les institutions formelles. Mais alors, de deux choses l’une : ou bien les institutions formelles créées sont compatibles et la ville se développe, ou bien elles ne le sont pas et alors la ville ne développera pas. Mais, à la différence des délires constructivistes qui ont animé certaines politiques de développement économique dans les dernières décennies, ce n’est pas l’ensemble de la population d’un territoire qui en subira les conséquences.

A signaler que Romer a en outre ouvert un blog où il développe sa proposition. 

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Y’a-t-il un économiste pour répondre à la reine ?

En novembre dernier, lors d’une visite à la London School of Economics, la reine Elizabeth II avait demandé aux économistes présents pour quelle raison ils n’avaient pas été en mesure de prévenir la crise. La reine a été évidemment loin d’être la seule à se poser la question et plusieurs économistes ont récemment répondu de manière plus ou moins formelle à Sa Majesté. Il est assez instructif de lire leurs réponses.

William Easterly considère que les économistes n’ont pas grand chose à se reprocher : d’une part, beaucoup avait perçu les dangers que faisaient peser sur le système financier et l’économie mondiale les déséquilibres internationaux et certaines innovations financières ; d’autre part, l’hypothèse d’efficience des marchés implique que l’on ne peut pas battre le marché (et, indeed, même un perroquet bat les investisseurs) et, par conséquent, anticiper la survenance d’une crise. Ce dernier argument peut sembler facile mais il renvoie à l’impossibilité de faire des prédictions concernant l’évolution des systèmes sociaux qu’avait mis en avant Popper : si l’on prédit que tel événement va se produire, alors soit ces anticipations feront effectivement se produire l’événement (prophétie auto-réalisatrice) soit au contraire elles induiront sa non-réalisation. Quelque soit le cas de figure, la difficulté vient du fait que l’événement est fonction de comportements qui réagissent aux prédictions. Bref, prédire l’évolution d’un système auquel on appartient (et qui est donc plus complexe que le système à partir duquel on fait des prédictions) est épistémologiquement impossible. Mario Rizzo développe le même argument. Pour rester sur ce thème de la "prédiction impossible", je rappelerai ce billet où j’expliquais qu’il faut distinguer différents types de prédiction. En tout état de cause, une science ne peut pas s’évaluer uniquement par sa capacité prédictive, et cela est également vrai concernant les sciences de la nature, confère l’exemple de la biologie évolutionnaire, entre autres.

Ce qui est vrai, en revanche, ce que s’il est impossible de dire quand et comment exactement va survenir une crise financière, il n’en reste pas moins possible de repérer des patterns, des tendances pouvant jouer le rôle de signal d’alarme. Deux questions se posent : ces signaux ont-ils été émis et, si oui, pourquoi n’ont-ils pas été perçus. Les réponses plus formelles qui ont été faites à la reine sont intéressantes de ce point de vue. Deux économistes de la London School of Economics, dans une lettre adressée à la reine, semble ne pas remettre en cause les outils de l’analyse économique standard mais évoquent "a failure of the collective imagination of many bright people, both in this country and internationally, to understand the risks to the system as a whole". Bref, les économistes ont été trop le nez dans leurs modèles (sans que ceux-ci soient spécialement faux), n’ont pas pris suffisamment de recul. Pourquoi pas mais un peu court. Robert Skidelsky dans un article dans le FT et un groupe d’économistes britanniques dans une lettre également adressée à la reine ont une autre explication : un problème dans la formation des économistes qui conduit à la production de "savants idiots", portés sur la formalisation et la technique, mais dénuaient d’une réelle culture scientifique et historique. Cela n’est pas nouveau puisque, comme le rappelle cette dernière lettre, une commission de l’American Economic Association pointait déjà du doigt ce danger à la fin des années 80. Pour bien connaitre les travaux d’un certain nombre de signataires de cette lettre (et notamment avoir eu l’occassion de lire extensivement et de rencontrer plusieurs fois Geoffrey Hodgson), je sais qu’il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur tout ce qui est un tant soit peu mathématisé en économie. Evidemment, cette mise en cause de la formation des économistes rappellera à certains (bon ou mauvais souvenir, c’est selon) la fameuse pétition d’étudiants en économie au début des années 2000. La question mérite quand même d’être posée : un bon scientifique (quelque soit le domaine), ce n’est pas seulement un bon technicien. L’extraordinaire ouverture de l’économie standard ces deux dernières décennies à des méthodologies et des problématiques nouvelles est une bonne chose mais peut être que cela ne se répercute pas encore suffisament sur la manière dont est enseignée l’économie… et dont sont formés les économistes.

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Sélection des idées scientifiques, citations et règle d’Hamilton

Les lecteurs de ce blog savent que j’apprécie particulièrement les travaux d’économie institutionnelle et d’histoire économique d’Avner Greif. Ses études sur les économies du Moyen-âge sont très intéressantes et surtout sa démarche méthodologique est innovante et prometteuse. Pendant mon "hibernation estivale", j’ai appris que Greif a été sévèrement attaqué dans la revue académique Public Choice par l’économiste C.K. Rowley qui s’avère être un des éditeurs de la revue (détail important). Une version non protégée de l’article est accessible ici. Cela n’aurait rien d’exceptionnel si l’attaque portait sur les travaux de Greif, sauf que là, fait qui est à ma connaissance vraiment exceptionnel (les plus expérimentés me corrigeront le cas échéant) c’est la pratique de citation de cet auteur qui est attaquée. Avec en arrière-plan quelques sous-entendus assez nauséabond, Rowley reproche à Greif de ne pas faire suffisamment crédit dans ses travaux à l’économiste Janet Landa pour ses travaux précurseurs en économie de la confiance et de l’identité. Selon Rowley, cela à conduit Greif à se faire passer pour l’un des principaux instigateurs d’un nouveau champ de recherche et dans le même temps à ne pas faire connaitre les travaux de Landa au mainstream.

Ne connaissant pas les travaux de Landa, je ne me prononcerai pas sur "l’argument" de Rowley (au passage, il s’en prend aussi à ce qu’il appelle de manière peu respectueuse les autres "Johnny-come-lately" de l’économie politique comme Acemoglu). De toutes façons, comme le fait remarquer Peter Klein, c’est le genre d’affirmation qu’il est difficile de prouver. La paternité d’une idée est quelque chose de très subjectif et, comme le rappelle ce billet sur Crook Timber, à l’époque où Landa a écrit ses premiers articles dans ce domaine, il y avait déjà une littérature non négligeable. La vérité, c’est que Janet Landa s’inscrit dans le courant du Public Choice et que Rowley défend son "bifteck", à savoir le programme de recherche dont la revue dont il est l’éditeur est l’un des supports institutionnels. Par contre, je voudrais faire deux remarques, l’une un peu sarcastique l’autre tout à fait sérieuse. Lire la suite

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Reprise des activités

Nous sommes le 15 août et il est temps de réveiller ce blog. Pour ceux qui comme moi auraient "hiberné" (en fait j’en étais bien loin mais bon) depuis un mois, voici trois billets ou articles qui valent le coup d’oeil :

* un article très intéressant de Richard Thaler sur l’hypothèse d’efficience du marché qui m’a donné envie de lire le bouquin de Justin Fox, The Myth of the Rational Market ;

* un billet de Gizmo qui devrait interpeller tous les économistes ou ceux qui se destinent à le devenir. Une des hypothèses faites par Gizmo pour expliquer cette mauvaise notation des labo d’économie (une volonté de centraliser la recherche française en économie autour de 4 ou 5 gros laboratoires) m’était déjà venu à l’esprit (voir ici et ). Voir aussi ce billet d’Olivier Bouba-Olga qui va dans le même sens ;

* ce très sympa billet de Laurent Denant-Boèmont sur le trafic routier et le paradoxe de Braess. Le hasard a fait qu’à peu près au même moment où j’ai vu ce billet je suis tombé sur cet article qui développe les mêmes idées et les développe une simulation appliquée à plusieurs grandes villes.

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