La réforme du système de santé aux Etats-Unis : entre mauvaise foi et analyse économique

30 juin, 2009

Un intéressant débat s’est engagé récemment sur la blogosphère économique américaine au sujet de la réforme du système de santé américain. Obama et son équipe envisage en effet de mettre en place une “option publique” dont le principe est assez simple : aux côtés des compagnies privées d’assurance qui existent déjà, l’Etat fédéral américain mettrait en place sa propre compagnie d’assurance (publique donc) qui rentrerait en compétition avec les acteurs privés. L’idée sous-jacente est que l’assureur public serait susceptible d’offrir à tous les individus excluent du système d’assurance santé (10 à 15% de la population si ma mémoire est bonne) la possibilité de s’assurer auprès de lui. Mark Thoma explique de manière claire le principe de ce système en faisant une analogie avec l’éducation. Lisez la suite de cette entrée »


Que doit-on comprendre ?

29 juin, 2009

François Fillon, à propos du “grand emprunt national” qui non, “n’est pas un plan de relance” :

Pour moi, il est absolument essentiel que pas un euro ne soit utilisé à des dépenses qui ne seraient pas des dépenses utiles“.

Hum, que faut-il comprendre ? Qu’en temps normal (i.e. quand on ne fait pas tout un bazar autour de ce qui, pour tout Etat, est quelque chose de tout à fait banal : emprunter), les ressources sont dépensées n’importe comment ? Mine de rien, le premier ministre laisse quand même entendre qu’il arrive à l’Etat français de faire des dépenses inutiles. C’est pas un scoop vous me direz…


North et al. versus Acemoglu et Robinson

27 juin, 2009

Instructive note de lecture sur l’ouvrage de North, Wallis et Weingast. J’en parlerai bientôt à mon tour (il me reste une cinquantaine de pages à lire) mais le point que je veux évoquer est la comparaison que l’auteur de la note fait entre le travail de North et al. et celui d’Acemoglu et Robinson. Cette comparaison va de soi dans la mesure où North et al. évoquent à de nombreuses reprises l’ouvrage d’A&R et positionnent leur démarche par rapport à lui. Il est écrit : Lisez la suite de cette entrée »


Too big to fail – again

26 juin, 2009

Simon Johnson met en avant, une fois de plus, la nécessité de veiller à l’avenir à ce que les institutions financières n’atteignent plus une taille si importante que le système financier ne puisse supporter leur disparition. Comme il l’indique, c’est un point de vue qui est aujourd’hui largement partagé (j’en avais parlé ici). On peut lire toutefois un autre point de vue intéressant sur Free Exchange, avec l’idée que la corrélation entre la taille d’une institution financière et le risque systémique dont elle est porteuse n’est pas nécessairement significative : le problème n’est pas le niveau de capitalisation mais plutôt l’importance de l’effet de levier et la manière dont l’institution est liée aux autres acteurs d’importance. Si maintenant le “too big to fail” est vraiment un problème, une solution originale est proposée par Willem Buiter (via Free Exchange encore) : taxer les banques en fonction de leur taille :

When size creates externalities, do what you would do with any negative externality: tax it.

The other way to limit size is to tax size. This can be done through capital requirements that are progressive in the size of the business (as measured by value added, the size of the balance sheet or some other metric). Such measures for preventing the New Darwinism of the survival of the fattest and the politically best connected should be distinguished from regulatory interventions based on the narrow leverage ratio aimed at regulating risk (regardless of size, except for a de minimis lower limit)”.

Le reste de l’article de Buiter est également très intéressant et mérite d’être lu.


Routines et équilibre évolutionnaire

26 juin, 2009

Très intéressant billet de Teppo Felin sur Orgtheory.net qui pose une question pertinente au sujet du concept de routine en économie évolutionnaire et en théorie des organisations. La routine apparait en effet comme un élément de stabilité au sein de l’organisation permettant à cette dernière d’être “à l’équilibre” alors qu’elle évolue dans le même temps dans un environnement en perpétuel changement induisant l’absnece d’équilibre au niveau macro. Le problème est le suivant : les routines ne sont-elles pas rien de plus qu’un concept ad hoc, dont l’origine n’est pas expliqué, qui permet de donner à la firme une structure stable sans laquelle il n’y a pas d’équilibre interne et donc de sélection possible ? Si tel est le cas, alors on n’explique pas grand chose puisque l’on postule la présence de quelque chose (les routines) dont l’existence doit être expliquée.

Une réponse possible ici est qu’il faut raisonner en terme d’analyse multi-niveaux (l’auteur évoque cette idée). La distinction entre réplicateurs et interacteurs est de ce point de vue utile. Dans le cadre d’une analyse des populations d’organisations (ce qui est la perspective de Nelson et Winter mais aussi celle de Hannan et Freeman en théorie des organisations), il pertinent sur un plan heuristique de considérer les routines comme des réplicateurs, c’est à dire des entités qui se répliquent à l’identique (ou presque) par le biais d’un transfert d’information. Autrement dit, les routines sont perçues un peu comme l’équivalent du gène au niveau socioéconomique. On peut critiquer cette perspective à de nombreux points de vue, mais lorsque l’on s’intéresse uniquement à l’évolution de la population des organisations (les interacteurs porteurs des routines), expliquer l’origine des routines n’est pas utiles. Le problème, c’est que l’on a effectivement un concept plus ou moins ad hoc. D’où précisément l’intérêt d’une analyse multi-niveaux qui se focalisera, par ailleurs, sur l’origine des routines et leur évolution. 

Cela n’a rien d’exceptionnel. Après tout, Darwin a proposé sa théorie évolutionnaire alors même que la génétique n’existait pas, et par conséquent sans avoir la moindre idée de la manière du rôle exact joué par les gènes et de la manière dont ils se répliquaient. Il faut aussi savoir par exemple que Darwin admettait totalement la possibilité d’une hérédité (génotypique) des caractères (phénotypiques) acquis, hypothèse que le néo-darwinisme a rejeté par la suite. Peut être en est-on aujourd’hui au même niveau en économie et en théorie des organisations que la biologie au 19ème siècle ? Cela indique que le concept de routine doit être précisé mais que, même en l’état, cela n’empêche de continuer à travailler dans une perspective évolutionnaire. Pour finir, si je ne sais pas ce qu’il en est précisément pour le concept de routines, en revanche les concepts d’habitude ou de normes (autres types de réplicateurs au niveau socioéconomique) ont depuis longtemps dépassé le stade de concept ad hoc, puisque l’on peut expliquer leur émergence, leur évolution et leur disparition, ainsi que le rôle qu’ils jouent dans les actions humaines et leur coordination. Il n’y a pas de raison de penser que l’on ne puisse pas faire de même avec les routines.

p.s. : si dans les semaines à venir, vous me voyez parler de plus en plus de théorie des organisations ou de thèmes liés, ne vous inquiétez pas, c’est juste que l’année prochaine je ferai les deux tiers de mon service en enseignements de gestion… il faut donc que je me remette dans le bain !! 


Les liens du matin (52)

24 juin, 2009

* “Reform of regulation has to start by altering incentives” – Martin Wolf, The Financial Times

* “Free availability and diffusion of scientific articles” – Patrick Gaulé et Nicolas Maystre, Vox

* “Insurance as a Prisoners’ Dilemma” – Bryan Caplan

* “Binge drinking, genes, norms & taxes” – Chris Dillow

* “Après Hadopi” – Jacques Crémer et Christian Gollier, Les Echos

* “Incomplete Contracts and Brickmanship in the iPhone App Store” – Jeff Ely, Cheap Talk

* “Economics as Sociology’s Other” – Henry Farrell, Crooked Timber

* “Signals Are Forever” – Robin Hanson, Overcoming Bias

* “GPS, information trafic et théorie des jeux” – Laurent Denant-Boèmont


MSN ou comment un ordre “spontané” peut être inefficient

23 juin, 2009

Beaucoup de lecteurs connaissent probablement, voire utilisent, Windows Live Messenger (encore appelé “MSN” par la plupart des utilisateurs, même si ce n’est plus son nom) qui un service de messagerie instantanée qui permet à chacun de communiquer à tout moment avec ses amis par internet, pour peu que ces derniers possèdent également MSN et soient connectés. De mon point de vue, MSN illustre très bien comment peut émerger un “ordre” inefficient, c’est à dire où la situation socialement sous-optimale. Voici pourquoi.

Une fois que vous êtes connecté sur MSN, les personnes qui disposent de votre adresse email peuvent le voir sur leur écran et ont la possibilité de vous parler. Chaque utilisateur peut définir son “statut”, statut qui est sensé indiquer sa disponibilité à communiquer : “disponible” (vous pouvez me parler sans problème), “absent” (je ne suis pas là mais je vais revenir” et “occupé” (je n’ai pas le temps de parler). Vous avez une quatrième option à votre disposition : apparaitre en “hors ligne”, c’est à dire que personne ne peut savoir que vous êtes connecté mais vous vous avez la possibilité de voir qui est connecté et, le cas échéant, de communiquer. A priori, l’option “hors ligne” a peu d’intérêt puisque, si vous ne voulez pas que quelqu’un puisse savoir que vous êtes connecté, vous pouvez le “bloquer”. Se mettre en “hors ligne” ne peut avoir que deux motivations : pouvoir communiquer éventuellement avec une personne bien précise si elle se connecte sans prendre le risque d’être embêté par d’autres personnes, ou alors le seul plaisir de “voir sans être vu”, ce qui a peu d’intérêt.

Or, normalement, les trois premiers statuts doivent suffire : si vous ne voulez parler qu’à une personne en particulier, le plus simple est de se mettre en “occupé” et de parler avec la personne qui vous intéresse une fois qu’elle se connecte. Le problème de cette stratégie est qu’il ne s’agit pas d’un “équilibre évolutionnairement stable”. Si toutes les personnes qui se mettent en “occupé” prennent contact, même de manière occasionnelle, avec une autre personne, la convention “occupé = pas disponible donc pas parler” s’affaiblit : à chaque fois qu’une personne “occupé” parle, les autres agents actualisent leurs croyances par un processus d’apprentissage par une simple observation de l’évolution de la fréquence de personnes ayant le statut “occupé” mais communiquant malgré tout. Il en résulte que, au bout d’un moment, le statut “occupé” va finir par perdre de sa signification et, par un effet cumulatif, peut devenir en pratique quasiment équivalent au statut “disponible”. Que reste-t-il à la personne qui veut travailler mais malgré tout être connectée pour éventuellement parler à quelqu’un (hormis le fait de ne pas répondre mais les utilisateurs de MSN savent très bien que c’est difficile de rester concentrer) ? Se mettre en “hors ligne”.

L’avantage du statut “hors ligne” c’est qu’il est impossible de savoir si la personne est connectée ou non, jusqu’à temps qu’elle vous ait parlé. Comme une personne “hors ligne” et une personne réellement non connectée sont parfaitement indissociables, il n’y a pas l’inconvenient du statut “occupé” dont la signification disparait du fait du processus évolutionnaire décrit plus haut. Mais un autre problème, plus systémique celui-ci, surgit : si l’on considère que toute tentative de communiquer avec une personne qui ne répond pas (soit parce qu’elle n’est pas connectée, soit parce qu’elle est occupée) est source d’inefficience en raison de la perte de temps occasionnée, alors on voit qu’émerge un ordre inefficient. Dans l’absolu, en effet, a peu près tous les utilisateurs devraient finir par avoir en permanence le statut “hors ligne” de manière à pouvoir choisir à qui ils veulent parler sans être dérangés. Mais, évidemment, si tout le monde est en “hors ligne”, il devient impossible de savoir qui est réellement là. Le nombre de messages sans réponses, car destinées à des personnes absentes, doit donc augmenter. A terme, c’est même le “trafic” sur MSN qui doit diminuer. Il y a des contre-tendances qui peuvent jouer bien entendu (on peut notamment imaginer que certains individus – comme moi – aiment bien être “dérangés” au boulot car cela leur fait une coupure) mais peut être pas de manière durable.

Il serait intéressant d’avoir une étude estimant la baisse de productivité du travail liée à l’usage de MSN au boulot. Si mon hypothèse se vérifie, on peut même se demander si cette cause d’inefficience ne pourrait pas s’aggraver !


Economie comportementale vs théorie du choix rationnel

23 juin, 2009

Excellent papier de l’économiste David Levine qui questionne la pertinence des apports de l’économie comportementale du point de vue de l’approche standard. Un extrait qui résume bien la tonalité du papier :

A useful summing up is by considering the main theme of this lecture: that behavioral economics can contribute to strengthening existing economic theory, but, at least in its current incarnation, offers no realistic prospect of replacing it. Certain types of “behavioral” models are already important in mainstream economics: these include models of learning; of habit formation; and of the related phenomenon of consumer lockin. Behavioral criticisms that ignore the great increase in the scope and accuracy of mainstream theory brought about by these innovations miss the mark entirely. In the other direction are what I would describe as not part of mainstream economics, but rather works in progress that may one day become part of mainstream economics. The ideas of ambiguity aversion, and the related instrumental notion that some of the people we interact with may be dishonest is relatively new and still controversial. The use of models of level-k thinking to explain one-time play in situations where players have little experience works well in the laboratory, but is still unproven as a method of analyzing important economic problems. The theory of menu choice and self-control likewise has still not been proven widely useful. The theory of interpersonal (or social) preferences is no doubt needed to explain many things – but so far no persuasive and generally useful model has emerged”.

A lire.


La réflexion pas super intelligente du jour (ou du mois)

22 juin, 2009

C’est la dernière phrase du compte-rendu de l’ouvrage d’Emmeline et  Jean-Edouard paru dans le numéro du mois de juin d’Alternatives économiques (oui j’ai un peu de retard, d’où le titre) :

Et le tout sent un peu trop le consensus mou, tant les auteurs ont évité les jugements de valeur“.

J’avoue que lire ce genre de remarque dans une revue (plutôt de bonne qualité au demeurant) comme Alter’ Eco ne me surprend pas, mais ça m’énerve quand même. Qu’est-ce qu’auraient du faire les auteurs ? Révéler au grand public leurs positions idéologiques qui, avec tout le respect que je leur dois, n’intéressent pas grand monde ? Dire qu’Hayek est le chantre du néo-ultra-libéralisme et qu’à ce titre, cela disqualifie d’emblée tous ses travaux ? Ou que les économistes de l’école de Chicago, ils sont pas très sympathiques quand même, parce que selon une légende urbaine ils auraient fricotés avec Pinochet ?

Je vais prendre le contrepied radical : l’une des qualités de l’ouvrage (dont j’ai déjà parlé ici), c’est précisément qu’il évite de sortir des jugements de valeurs (par définition) arbitraires sans support scientifique. Oui, un travail scientifique, ce n’est pas un travail où l’on donne son opinion, c’est un travail où l’on raisonne en s’appuyant sur les connaissances objectivées par la communauté scientifique.


Une bonne lecture pour bien commencer la semaine

22 juin, 2009

Via Econlog, voici un très intéressant papier de Charles Jones et Paul Romer qui, cinquante après, reproduit l’exercice de Kaldor de la recherche de “faits stylisés” relatifs à la croissance. D’après les auteurs, les six nouveaux faits stylisés identifiés soulignent l’importance de quatre variables : les idées, les institutions, la population et le capital humain. Les auteurs gardent espoir dans le fait que l’on puisse un jour construire un modèle unifié intégrant tous ces éléments.


(Dés)Intégration verticale et élasticité par rapport au PIB du commerce

19 juin, 2009

Très instructive expérience de pensée de Kevin O’Rourke pour comprendre l’effet de l’intégration verticale (ou plus exactement de la désintégration verticale) sur le commerce international, et plus précisément la sensibilité du commerce international en volume aux variations du PIB. En gros, l’idée est la suivante : la désintégration a pour effet d’augmenter cette élasticité (le commerce en volume décroit plus pour une certaine baisse du PIB), dans la mesure où l’on vit dans un monde où la désintégration verticale n’est pas totale et où le ralentissement de l’activité affecte d’abord des biens qui ne sont pas le fait de processus productifs verticalement intégrés.

Pour les mecs, vous pouvez dans l’exemple remplacer Ken et Barbie par les figurines de catcheurs qui font un tabac ces derniers temps, cela marche aussi…


Des fonctions du signalement dans de larges communautés sociales

19 juin, 2009

Remarque très pertinente de Robin Hanson :

Your boss doesn’t just want high quality subordinates; he wants his boss to think he has high quality subordinates. Actually he wants his boss to be happy about it, which requires his boss’ boss be happy about it, etc. We all want to affiliate with high status people, but since status is about common distant perceptions of quality, we often care more about what distant observers would think about our associates than about how we privately evaluate them“.

Appliqué au monde universitaire, cela donne ça :

In academia, one often finds folks who are much more (or less) smart and insightful than their colleagues, where most who know them agree with this assessment. Since academia is primarily an institution for credentialling folks as intellectually impressive, so that others can affiliate with them, one might wonder how such mis-rankings can persist. But academics understand that folks primarily care about distant common signals of impressiveness, such as publications. Getting a lousy paper into a top journal usually counts for more than a fantastic paper in a low rank journal. Only in small tightly-connected academic communities can an informal perception that your low-journal paper was fantastic make it count for more than a crappy top-journal paper“.

Cet exemple particulier ne me convainc qu’à moitié car, pour qu’il soit valable, il faudrait supposer qu’il n’y a aucune corrélation entre qualité du papier et identité de la revue dans laquelle il est publié. Evidemment, tout dépend de ce que l’on entend par “bon” papier… Pour le reste, cette idée de “signalement en cascade” me parait intéressante, avec derrière une relation entre importance des signaux formels (mais vides en substance) et taille de la communauté.


Irrationalité et bulle immobilière

18 juin, 2009

Robert Shiller explique d’où provient la bulle immobilière et surtout pourquoi elle pourrait réapparaître. En quelques mots, la raison tient à la totale incompréhension de la part des agents des facteurs influençant les prix de l’immobilier. Du point de vu des “fondamentaux”, il n’y aucune raison de penser que les prix de l’immobilier doivent augmenter durablement dans le futur (pas de raréfaction des terres constructibles, pas de pénurie des matériaux de construction, etc.). Bref, les individus ont des représentations et forment des anticipations totalement erronées qui les poussent à adopter des comportements faisant monter les prix. J’ajouterai que l’on est pas obligé de supposer que tous les individus sont irrationnels. Mettons que vous vouliez acheter une maison ou un appartement dans un avenir plus ou moins proche ; vous connaissez bien les “fondamentaux” et donc vous savez qu’il n’y aucune raison pour que les prix augmentent sensiblement à l’avenir. Vous prenez votre temps pour votre achat. Mais si vous avez un doute sur la rationalité des autres agents, et que vous les soupçonnez d’être en proie aux illusions décrites par Shiller, alors vous pouvez avoir intérêt à précipiter votre achat et donc, de cette façon, confirmer les anticipations spéculatives dominantes.

Cela me fait penser à quelque chose d’assez différent mais où on retrouve toutefois le poids de l’irrationalité. J’ai assisté hier à la soutenance d’HDR (habilitation à diriger des recherches) d’une maître de conférence ayant notamment beaucoup travaillé en économie des transports. Elle est à l’origine d’une étude sur l’impact économique de l’arrivée du TGV-est dans ma région. Cette étude était commandée par les pouvoirs publics qui voulaient savoir quelles seraient les retombées économiques de telles infrastructures. Les économistes savent depuis longtemps que les infrastructures de transport n’ont pas “d’effets structurants” systématiques sur une économie locale, que bien d’autres facteurs jouent et qu’en tout état de cause la seule arrivée du TGV ne garantie aucun “boom” économique. Mais c’est le genre de message auquel les responsables locaux sont typiquement hermétiques. La maître de conférence faisait l’hypothèse que les responsables politiques (ainsi qu’une partie de la population) sont sur ce point aveuglés par des mythes, des croyances, qu’aucune étude scientifique ne peut venir remettre en cause : les individus croient et veulent croire à l’effet positif de certaines choses, comme la mise en place d’infrastructures de transport. Un membre du jury a fait justement remarquer que l’on ne pouvait néanmoins pas évacuer l’hypothèse des intérêts, à savoir tout simplement que les élus locaux peuvent avoir un intérêt à faire venir le TGV dans la région, quand bien même ils savent que son impact économique sera faible. La même question est ici soulevée : quel est le poids des comportements “non rationnels”, c’est à dire guidés par des croyances qui ne sont jamais remises en cause, dans les phénomènes économiques ? 


Les liens du matin (51)

17 juin, 2009

* “The recessions tracks the Great Depression” – Martin Wolf, The Financial Times

*Après les futurs “stress tests” européens” – Augustin Landier et David Thesmar, Les Echos

* Un discret coupable de la crise, le postmodernisme” - Harold James, La Tribune

* De la composition des classes” – Une heure de peine

* “If You’re So Smart…” – Organizations and Markets

* “Organizations, where the rubber meets the road” – Orgtheory.net

* “Economie de l’abstention (2/2)” – Mafeco


Pourquoi l’interdiction de fumer dans les lieux publics est-elle respectée ?

16 juin, 2009

C’est la question que pose Henry Farrell sur Crooked Timber :

For me, the interesting question is not so much the spread of the ban across jurisdictions as its nearly universal success in implementation. When Ireland banned smoking in enclosed spaces in 2004, I would have been prepared to bet large amounts of money that the ban would be universally ignored (Irish citizens have historically had a flexible attitude to the interpretation of legal rules that don’t suit them). In particular, I would have predicted that the ban would never work in pubs. But it did – pretty well instantaneously as best as I could tell”.

Son hypothèse est intéressante : “I haven’t seen any research on this (if someone knows of any, let me know in comments), but my best guess in the absence of good evidence would be that the success of the ban reflected instabilities in previously existing informal norms about where people could or could not smoke“.

Cela renvoie à ce que j’ai raconté dans un récent billet au sujet du rapport entre norme informelle et institution formelle. L’une des difficultés majeures auquelle font face les tentatives de réformes des institutions formelles (notamment les institutions politiques et le droit) est la résistance que manifeste souvent les normes informelles. Si l’on peut en principe essayer de décréter un changement au niveau des institutions formelles, cela est impossible au niveau des institutions informelles. Or, le mécanisme par lequel une règle formelle se stabilise et donc s’institutionnalise est le même que pour une norme informelle : il faut que les croyances des agents convergent et soient confirmées par le résultat découlant des comportements effectivement entrepris. La législation concernant l’interdiction de fumer dans les lieux publics, notamment les bars et restaurants, n’aurait eu aucune chance d’être effective (et donc de s’institutionnaliser) si, d’une manière ou d’une autre, la croyance selon laquelle il ne faut pas fumer dans ces lieux n’étaient pas déjà bien diffusée. Cela est d’autant plus vrai que les moyens de contrôle mis en place par les pouvoirs publics sont très largement insuffisants pour avoir à eux seuls modifiés les comportements.

Typiquement, on a probablement là l’exemple d’un processus évolutionnaire plus ou moins “spontané” qui a fait lentement émerger une norme concurrente à une autre (ne pas fumer dans les lieux publics versus fumer dans les lieux publics) et où l’action des pouvoirs publics est plus ou moins venu acter cette évolution. On peut aussi voir ça comme une forme de “sélection artificielle” : il y avait deux normes, et les pouvoirs publics en ont choisi une. Cela dit, encore une fois, ce choix n’a pu fonctionner que parce qu’au préalable il y avait eu une évolution au niveau des normes sociales. C’est un peu comme l’histoire de l’apparition des droits de propriété : l’institution juridique des droits de propriété ne se décrète pas, il faut auparavant qu’une norme reconnaissant la notion de propriété et offrant un moyen d’en délimiter les contours ait évoluée.

Certains rétorqueront, à raison, que l’évolution d’une norme informelle comme le fait de ne pas fumer dans les lieux publics n’a rien de “spontané” à strictement parler. Elle est au contraire le produit d’actions tout ce qu’il y a d’intentionnelles, comme par exemple les messages de santé publique relatifs au tabagisme  passif. Le fait que les interdictions légales de fumer dans les lieux publics aient été prises dans plusieurs pays dans un laps de temps très court indique aussi que l’évolution de la norme informelle s’est faite de manière parallèle à divers endroits, ce qui indique qu’il y a certainement un facteur causal commun (encore une fois, probablement les messages de santé publique), auquel s’ajoute peut être également un effet de mimétisme. En tout cas, on a là une règle générale, rappelée par le billet de Crooked Timber : plus une règle formelle correspond aux normes informelles préexistantes, moins ça mise en oeuvre sera coûteuse et plus elle tendra à être respectée