Archives Mensuelles: mai 2009

Incarcération et marché du travail

Les économistes et bloggueurs John Quiggin et Bryan Caplan ont conclu un pari concernant l’évolution des taux de chômage aux Etats-Unis et en Europe. Les deux économistes ont misé 100$ sur le fait que le taux de chômage en Europe (à partir des données d’Eurostat) excédera ou n’excédera pas d’1.5 point celui des Etats-Unis sur la période 2009-2018. L’interprétation de Quiggin n’est toutefois pas la même que celle de Caplan puisqu’il considère que le taux d’incarcération doit être pris en compte dans les chiffres du chômage. Caplan est opposé à cet amendement car s’il considère le marché du travail américain plus performant que le marché du travail européen, il considère que la politique pénale américaine est moins bonne.

Pourtant, lorsque l’on compare les chiffres du chômage, prendre en compte le taux d’incarcération peut être pertinent. Pas tant parce que une personne incarcérée serait forcément une personne sans emploi si elle était en liberté, mais parce que l’incarcération peut être le résultat des mauvaises performances du marché du travail. Comme le montre John Quiggin, cette conclusion découle logiquement de l’analyse économique du crime façon école de Chicago. En effet, que nous disent Becker and Co ? Qu’un individu commettra un acte délictuel quand l’utilité marginale d’un tel acte est supérieure aux autres options à disposition du criminel en puissance. En d’autres termes, pour faire diminuer le taux de criminalité dans une société, il y a deux possibilités : faire augmenter le coût des activités criminelles pour ceux qui en sont à l’origine (amendes et peines de prisons plus importantes, plus de surveillance) ou bien rendre plus attractives les autres options comme le fait d’avoir un emploi "honnête". Il est bien évident qu’un marché du travail peu performant, induisant un tauxde chômage élevé, des salaires faibles ou des emplois précaires est susceptible de favoriser le développement d’activités criminelles. Effectivement, quand on accepte cette perspective, le marché du travail américain devient soudainement moins impressionnant.

Evidemment, il faudrait nuancer le propos dans la mesure où le niveau de l’activité criminelle et le taux d’incarcération qui en résulte ne sont pas le seulement le fait des défaillances du marché du travail. On peut par exemple penser que des problèmes au niveau du secteur éducatif ont également leur responsabilité. Le problème est que les opportunités qui sont offertes aux individus par le marché du travail ne dépendent pas que du fonctionnement du marché du travail : par exemple, l’incitation à investir dans le capital humain dépend certes des perspectives offertes par le marché du travail mais est aussi fonction du coût (direct et d’opportunité) d’un tel investissement. Dans un pays où les études supérieures sont très chères (point à relativiser en fonction des facilités d’accès au crédit) et où il existe une économie souterraine bien développée, investir en capital humain n’est pas forcément rentable même si le marché du travail fonctionne correctement. Déterminer la part du taux d’incarcération résultant directement du fonctionnement du marché du travail est donc une question empirique complexe et, en tout état de cause, il est impossible d’imputer l’intégralité de ce taux au marché du travail.

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Les liens du matin (48)

* "Le chômage dépend-il uniquement du marché du travail ?" – Etienne Wasmer

* "Lectures on Macroeconomics, n° 15" – Arnold Kling

* "Just a Handshake" – Overcoming Bias

* "Sustaining the illusion of competitiveness" – Ortheory.net

* Suite du "combat" du moment : après la première salve lancée par Jeffrey Sachs, Dambisa Moyo et William Easterly répondent. Sachs en remet une couche contre Dambisa Moyo.

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Consommation ostentatoire, signalement et évolution culturelle

Ces derniers temps, Robin Hanson a consacré une série de billets au thème de la consommation ostentatoire en discutant des ouvrages de Geoffrey Miller et Robert Frank sur le sujet (voir notamment ici et  - j’en avais déjà un peu parlé ici). En bon lecteur de l’oeuvre de Thorstein Veblen que je suis, le sujet m’intéresse évidemment. Frank et Miller (dont je n’ai pas lu les ouvrages dont parle Hanson) semblent ressusciter la thèse véblenienne de la consommation ostentatoire selon laquelle la consommation de certains biens a pour seule fonction l’émission d’un signal permettant à l’individu d’afficher son appartenance à une certaine classe sociale ou la jouissance d’un statut particulier. Dans la lignée de Veblen, Frank et Miller condamnent ce type de consommation, Robert Frank la voyant comme une source d’externalités négatives et de gaspillage. L’une des propositions est alors de taxer la consommation de bien dont la dimension ostentatoire est… ostensible.

L’originalité de la thèse de Veblen (qui, il me semble, parait se retrouver dans la bouquin de Miller) est que celui-ci fait  du signalement et l’imitation des propensions humaines issue de la sélection naturelle qui ont un impact sur l’évolution culturelle. Le "paradoxe" est alors que ces attributs humains issus de l’évolution biologique sont susceptibles de donner à l’évolution culturelle une forme très différente de celle de l’évolution biologique.  C’est la thèse défendue dans un article de l’économiste Christian Cordes paru dans la dernière livraison du Journal of Economic Issues. L’auteur reprend un modèle de transmission culturelle proposée par Boyd et Richerson (chapitre 8 ) qui montre comment l’imitation et le signalement introduisent des biais dans la transmission des idées culturelles pour en modifier radicalement la trajectoire par rapport à processus évolutionnaire de réplication plus standard que l’on peut trouver au niveau biologique. Cela n’affecte pas "l’optimalité" du résultat (l’évolution naturelle comme l’évolution culturelle peuvent débouchées sur des résultats plus ou moins "bons") mais la nature même de la dynamique d’évolution. Pour le dire de manière brève, si l’évolution biologique se fait essentiellement à partir d’un mécanisme de sélection naturelle, l’évolution culturelle a de telles spécificités (pas de réplication à l’identique des traits culturels, transmission horizontale et oblique et pas seulement verticale, biais dans la transmission liés à la propension à imiter) que l’environnement et le matériau sélectionné sont trop instables pour qu’un processus analogue à une "sélection naturelle" se produise au niveau culturel.

C’est la une des conclusions issues de l’"hypothèse de continuité" dont la perspective s’oppose à celle du darwinisme généralisé, opposition dont j’avais déjà parlé ici. Elle tend ainsi à indiquer que la "consommation ostentatoire" est le produit  de deux processus différenciés et partiellement indépendants, un processus biologique de sélection naturelle et un processus culturel de nature cumulative et auto-renforçante.

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The wisdom of scientific crowds

Via Overcoming Bias, je tombe sur cet intéressant article à rajouter dans la catégorie "la science et le conservatisme" (voir ici, , ou  ou encore ici). L’article défend notamment l’idée que les institutions encadrant la recherche scientifique tendent à favoriser une recherche "d’exploitation" plutôt qu’une recherche "d’exploration" :

"A key problem, suggests mathematical physicist Eric Weinstein of the Natron Group, a hedge fund in New York, is that it is too easy for scientists in the “establishment” of any field to cut down new ideas, and to do so without really putting anything at risk, thereby leading to a culture that is systematically biased toward caution. “High-risk science is much more associated with figures from the past,” he says.

The result, he suggests, is that science is becoming less a “bottom-up” enterprise of free-wheeling exploration — energized by the kind of thinking that led Einstein to relativity — and more a “top-down” process strongly constrained by social conformity, with scientific funding following along fashionable lines. The publish-or-perish ethic, in particular, strongly rewards those scientists doing more or less routine technical work in established fields, and punishes more risky work exploring unproven ideas that may take a considerable period of time to reach maturity.

This is especially damaging given the disproportionate benefits that come from the most important discoveries, which seem to be inherently unpredictable in both timing and nature. As Taleb argues persuasively in The Black Swan, any sensible long-term strategy in a world dominated by extreme and unpredictable events has to accept, and even embrace, that unpredictability. He illustrates the idea in the financial context. People investing in venture-capital start-ups, for example, have to expect continual losses in the short term, and bank on the fact that they will ultimately make up for those losses by hitting on a few really big winners in the long run".

Au passage, on peut noter que cet argument est à rapprocher de l’idée de diversification/décentralisation de la recherche scientifique comme stratégie évolutionnairement efficace que j’avais développé ici. L’article aborde par ailleurs un autre point particulièrement intéressant souligné par Robin Hanson sur Overcoming Bias, à savoir l’idée d’instaurer un équivalent des "prediction markets" au niveau scientifique, ce qui reviendrait à instituer un marché des "futures" des idées scientifiques :

"Weinstein suggests another idea — that we should borrow some ideas from financial engineering and make scientists back up their criticisms by taking real financial risks. You think that some new theory is utterly worthless and deserving of ridicule? In the world Weinstein envisions, you could not trash the research in an anonymous review, but would buy some sort of option giving you a financial stake in its scientific future, an instrument that would pay off if, as you expect, the work slides noiselessly into obscurity. The money would come from the theory’s proponents, who would similarly benefit if it pans out into the next big thing.

Weinstein’s point is that markets, in theory at least, work efficiently and — putting the current financial meltdown to one side — lead to the accurate valuation of products. They exploit the “wisdom of crowds”, as a popular book of the same title recently put it. Take the famous electronic prediction markets at the University of Iowa, which pool the views of thousands of diverse individuals and consistently seem to give better predictions than any expert. For example, they predicted last year’s US presidential election correctly to within half a percentage point.

Could the same not be done for weighing up the likely value of scientific ideas? Those ideas, Weinstein argues, do not get weighed fairly today. As he points out, mavericks get their papers routinely rejected for what they feel are unfair reasons, and they often feel suppressed by the mainstream community, while mainstream scientists think it is perfectly obvious that the ideas in question are ludicrous and should not waste the community’s time. Current research practice lacks any mechanism that would arrange a fruitful meeting between the two — letting the maverick’s ideas gain free expression while at the same time letting the critics take a real stake based on their own knowledge

(…)

Bringing such possibilities into play, Weinstein suggests, would move research practice closer to the “efficient frontier” — the place where ideas get judged fairly based on all available knowledge, and risk takers, rather than being suppressed by social conformity, get encouraged by those taking a financial stake in the potentially enormous consequences of their success. Such mechanisms, Weinstein argues, would help avoid the effective censorship that often afflicts peer review, and that currently keeps research on the cautious side of the efficient frontier".

On remarquera qu’une pratique commence à se développer chez les blogueurs américains, celle de conclure des paris sur l’évolution future de certains indicateurs comme le chômage. Voir par exemple le pari conclu entre Bryan Caplan et John Quiggin. Ce genre de pratique est finalement une forme d’ébauche d’un prediction markets des idées scientifiques. Alors, qui est prêt à prendre le pari avec moi que cette nouvelle forme d’évaluation des idées scientifiques va bientôt se développer* ?

* note : je plaisante !.

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L’économiste romantique ?!

Comme tous les ans à la même époque, j’ai reçu aujourd’hui le catalogue 2009 des ouvrages d’économie parus ou à paraitre chez Cambridge University Press. Le tout premier bouquin présenté a un titre incongru, The Romantic Economist de Richard Bronk. Le contenu a l’air tout aussi incongru, à en juger par le résumé :

"Since economies are dynamic processes driven by creativity, social norms, and emotions as well as rational calculation, why do economists largely study them using static equilibrium models and narrow rationalistic assumptions? Economic activity is as much a function of imagination and social sentiments as of the rational optimisation of given preferences and goods. Richard Bronk argues that economists can best model and explain these creative and social aspects of markets by using new structuring assumptions and metaphors derived from the poetry and philosophy of the Romantics. By bridging the divide between literature and science, and between Romanticism and narrow forms of Rationalism, economists can access grounding assumptions, models, and research methods suitable for comprehending the creativity and social dimensions of economic activity. This is a guide to how economists and other social scientists can broaden their analytical repertoire to encompass the vital role of sentiments, language, and imagination".

J’avoue que je suis sceptique mais aussi assez curieux. Des personnes en auraient-ils déjà entendu parlé ? En tout cas, je crois que je vais malgré tout le commander…

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Explication versus prédiction : quelques précisions

Suite à ce billet et à certains commentaires, j’aimerais préciser plusieurs points sur la relation entre explication et prédiction dans le cadre de l’enquête scientifique. Pour d’ores et déjà clarifier mon propos, je précise qu’il ne s’agit pas de dire que la prédiction n’a pas d’importance d’un point de vue scientifique mais plutôt que 1) il faut s’entendre sur les différents sens du terme de "prédiction" et que 2) en aucun cas la prédiction ne peut être le seul critère à partir duquel juger une théorie scientifique. Lire la suite

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Economie politique des enchères

Très intéressant article de David Warsh sur les systèmes d’enchères et les raisons pour lesquelles les firmes tendent à s’opposer à leur mise en place lorsqu’il s’agit d’allouer des droits de propriété sur certains biens collectifs. En clair, les systèmes d’enchères limitent au maximum les marges de manoeuvre discrétionnaires des pouvoirs publics dont pourraient profiter certains acteurs privés.

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Sachs et la nécessité des aides internationales

Jeffrey Sachs défend la légitimité et la nécessité des aides internationales au développement économique et en profite au passage pour tacler William Easterly. Ce dernier n’apprécie guère. Au-delà de la petite guéguerre entre les deux économistes qui ne cesse de monter en intensité au fil du temps, Sachs fait quelques bonnes remarques. Il a probablement raison lorsqu’il voit dans l’opposition des américains à l’aide internationale le résultat d’une totale méconnaissance et de préjugés. Cela dit, au contraire d’Easterly qui essaye d’asseoir ses arguments sur des données empiriques et des considérations théoriques, j’ai parfois l’impression que Sachs s’arrête à une forme d’indignation morale. De plus, le fait que des pays aient reçu des aides puis se soient développés ne prouve évidemment en rien que le développement économique a été permi par ces aides.

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Analyse situationnelle et approche populationnelle

Je voudrais ici brièvement contraster deux types d’explications en sciences sociales, l’une largement admise et pratiquée, notamment en économie, l’autre encore relativement peu développée. Ces deux types d’explications peuvent respectivement être nommés "analyse situationnelle" et "approche populationnelle". Elles ont commun le même objectif : expliquer les phénomènes sociaux à partir d’un ensemble de principes méthodologiques, lesquels sont eux-mêmes ancrés sur des présupposés épistémologiques (c’est à dire la manière dont on peut et dont on doit se représenter la réalité) et ontologiques (c’est à dire sur la nature de cette réalité). Au-delà, ces deux approches sont très différentes et on peut se poser la question de leur complémentarité. Lire la suite

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Les économistes sont nuls en matière de prédictions, mais ils ne sont pas les seuls

Il est de bon ton dans les conversations façon café du commerce de taper sur les économistes parce qu’ils n’ont pas été capable de prédire la crise financière. Ceux qui poussent leur "réflexion" un petit peu (un tout petit peu) plus loin en déduisent que "l’économie n’est pas une science". On peut toujours essayer d’expliquer à ces gens là que la science ne consiste pas à faire des prédictions et qu’une crise financière est typiquement le genre de phénomène difficile à prévoir, mais généralement ils ne vous écouteront pas.

Certes, comparasion n’est pas raison, mais le plus simple est finalement de faire comme Greg Mankiw et de pointer du doigt que même dans un domaine que n’importe quel pilier de bar reconnaitrait comme "scientifique", prédire n’est pas une mince affaire. Et oui, quel est l’épidémiologiste à avoir prévu qu’un virus nommé "H1N1", de souche différente de celle de la "grippe aviaire", émergerait à partir d’un foyer au Mexique pour ensuite se propager essentiellement aux Etats-Unis et au Japon ? Y’a-t-il un épidémiologiste qui peut dire avec certitude ce qu’il va se passer à l’automne prochain avec toutes les possibilités de recombinaisons et de mutations du virus ? Non. L’épidémiologie ne doit certainement pas valoir mieux que l’astrologie… et l’économie ! 

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Théorie de l’évolution et sciences sociales qualitatives

En guise de préambule à deux prochains billets sur le thème générique de l’évolution et des sciences sociales, respectivement sur l’opposition entre approche populationnelle et approche situationnelle et sur l’importance de la sélection de groupe en matière d’évolution économique et sociale, on peut lire ce très intéressant billet sur un blog de sociologie économique que je viens de découvrir. L’auteur fait une comparaison entre la théorie de l’évolution et la sociologie qualitative pour montrer que le manque de considération que reçoit cette dernière n’est pas justifié. L’auteur fait remarquer – à juste titre – que la théorie de l’évolution comme la sociologie qualitative permettent de dériver des prédictions (ou plutôt des propositions) empiriquement testables, même si ces prédictions ne portent pas sur le futur. Par ailleurs, ces deux perspectives théoriques ont en commun d’aborder le problème de l’historicité et du changement dans le cadre de systèmes complexes. 

Selon l’auteur, cette comparaison justifie la réhabilitation de tout un pan de la sociologie qualitative, celle visant à rendre compte des mécanismes du changement économique et social sur le long terme, et ne pas se réduire à l’étude de problèmes trop étroitement délimités traités dans un cadre volontairement simplifié. Il est bien évident que le même raisonnement est probablement valable pour l’économie. Je ferai toutefois remarquer un élément dont j’avais déjà parlé dans ma série "Economie et évolution" : au-delà de la simple comparaison des perspectives, il peut être intéressant d’importer les outils de la biologie évolutionnaire en économie afin d’étudier non seulement les processus de vastes changements économiques et culturels (la "big picture" dont parle l’auteur) mais également des questions beaucoup plus précises comme par exemple les processus de sélection des firmes ou l’évolution du dopage dans le sport.  

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Economie et épistémologie de Wikipedia

Très intéressant article sur l’histoire et le fonctionnement de Wikipedia (via Cheap Talk). Une phrase résume bien le pourquoi du succès de cette encyclopédie en ligne :

"The secret to Wikipedia’s success lies in the fact that personal responsibility for particular mistakes can’t be erased, but the mistakes themselves can be".

En d’autres termes, Wikipedia repose sur un savant mélange de responsabilité individuelle qui en règle générale va inciter les participants à apporter des informations fiables (même si le relatif anonymat affaiblie cette incitation) et la possibilité de corriger les erreurs. Bref, Wikipedia fonctionne à partir d’un processus cumulatif de génération de connaissances et d’informations.

Un autre passage est intéressant, soulignant ce que l’on pourrait appeler la "limite épistémique de Wikipedia", à savoir que les sources sur lesquelles se fonde cette encyclopédie en ligne s’inspirent elles-mêmes de son mode de fonctionnement collaboratif :

"the problem may come as the source material itself starts to ape the wiki-model. Already, academic publishers are grappling with the problem of open access, which makes increasing numbers of academic articles freely available on the web (‘free’ here meaning not only free to use but also free to dice, slice and reproduce in another format). Some of the pressure for this move is coming from the people who fund academic research and who want to see it disseminated as widely as possible. But a number of funding bodies (particularly in the sciences) are also questioning whether it makes sense to wait until research is ‘completed’ before publishing it. Why not put earlier draft versions out there, or even just the initial raw data, and let others see what they can make of it? This opens up the possibility of collaborative editing online: authors might ‘publish’ draft versions of their books and readers could tinker with them to produce something they are happy with. Of course, the idea of the permanently updatable book raises the prospect of nightmarish copyright issues (or more likely the end of copyright altogether), and it is hardly attractive for academic publishers, since it cuts off their most obvious revenue stream, which has always been to charge for the finished product, properly edited in-house. It also raises difficulties for the idea of verifiability. Wikipedia needs its source material to be relatively stable, so that its entries can have fixed reference points. But if the reference points are themselves subject to endless change, then it becomes much harder to know what counts as verification".

Je trouve ce problème épistémologique assez fascinant. Le succès de Wikipedia tend à induire une extension de son mode de production et de circulation de la connaissance à d’autres "producteurs", risquant ainsi d’entrainer un affaiblissement de la fiabilité et de la stabilité de l’ensemble de la connaissance en circulation. Peut on y voir une forme "d’entropie informationnelle" ? 

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Les Etats-Unis sont-ils dominés par une oligarchie financière ?

C’est en tout cas la thèse de cette longue contribution de l’économiste Simon Johnson et relevée notamment chez Econoclaste. Simon Johnson n’est pas n’importe qui : ancien économiste en chef du FMI, il est surtout le co-auteur avec Daron Acemoglu et James Robinson de certains des travaux les plus importants en économie politique et institutionnelle de ces dernières années (voir par exemple ce papier). Johnson considère que la cause de la crise financière aux Etats-Unis trouve son origine dans le pouvoir économique démesuré que le secteur financier a réussi à acquérir avec l’aide bien veillante du pouvoir politique. Il en a résulté une forme de "big business" où toute la réglementation a été capturé par le secteur financier.

Dani Rodrik en conclut que l’idée que la bonne gouvernance soit une condition nécessaire et suffisante au développement économique doit être remise en cause. On peut aussi voir les choses d’une autre manière en reprenant la perspective théorique de North, Wallis et Weingast déjà évoquée ici. D’une certaine manière, on peut voir la collusion entre le secteur financier et le pouvoir politique comme une caractéristique d’un ordre à accès fermé. Le secteur financier américain est en effet finalement très peu concurrentiel en raison du nombre d’institutions financières "too big to fail". Le poids de ces acteurs leur permet d’avoir une influence considérable sur le pouvoir politique, notamment lorsqu’il s’agit de convaincre ce dernier de "subventionner" généreusement le secteur financier. Cela évoque également ce que Max Weber appelait le "capitalisme politique" (ou "capitalisme à orientation politique"), lequel se caractérise par : des profits politiques prédateurs et/ou des profits par le marché via la force et la domination et/ou des profits via des accords spécifiques avec les autorités politiques. En fait, le point commun entre les perspectives de Johnson, North et al. et Weber est le suivant : l’absence de concurrence, ou plus exactement le fait que la concurrence se fait au niveau de l’octroi de privilèges par le pouvoir politique. Cela n’est possible que parce que le pouvoir politique est incité et a la possibilité de se permettre d’octroyer de tels privilèges à quelques acteurs, c’est à dire que la concurrence au niveau politique est elle-même absente ou fortement limitée.

Peut-on dire que les Etats-Unis sont vraiment dans cette situation (et, à un degré moindre, les pays européens) ? Peut-être pas. Mais, du coup, je ne suis pas sûr que la conclusion de Rodrik soit la bonne. Encore faut-il se mettre d’accord sur ce que l’on entend par "institutions" et "bonne gouvernance", mais il me semble que ce que Johnson met en avant c’est une dérive institutionnelle qui s’est développée depuis quelques années aux Etats-Unis qui a résulté dans la confiscation du pouvoir par quelques acteurs. Certes, comme le fait remarquer Rodrik, les Etats-Unis sont un pays riche. Mais il n’y a aucune loi de l’évolution qui indique que la transition entre ordre fermé et ordre ouvert soit à sens unique…

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Les liens du matin (47)

* "This crisis is a moment, but is it a defining one ?" – Martin Wolf, The Financial Times

* "Shake’n bake social theory" – Orgtheory.net

* "How the financial crisis has killed the governance reform agenda" – Dani Rodrik

* "Memo to Krugman and Delong : Start a Little Differently" – Arnold Kling

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Biens positionnels, piraterie et responsabilité sociale de l’entreprise

Trois thèmes qui n’ont en apparence rien à voir mais qui, si on y regarde bien, sont liés par une idée clé : l’importance économique du signalement. Lire la suite

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