Pour rebondir sur ce que j’ai raconté dans mon précédent billet au sujet du débat Mankiw/Murphy, je voudrais préciser ma pensée sur ce que je considère être un argument fallacieux sous-jacent à une partie de la pensée économique (essentiellement autrichienne mais pas seulement) : l’idée que le “marché” existe à l’état de nature et que son mauvais fonctionnement ne peut avoir pour origine que des contraintes exogènes volontairement ou involontairement mises en place. Dans Markets and Hierarchies (1975), Oliver Williamson écrit ainsi : “in the beginning there were markets“. On peut interpréter cette phrase de deux manières : soit le marché est consubstantiel à la nature humaine et à sa propension à troquer et à marchander, selon la célèbre formule de Smith. Dans ce cas, le seul fait que deux individus échangent suffit à faire émerger un marché. Soit le “marché” est un mécanisme universel similaire à une loi de la nature qui recouvre un ensemble de principes comme par exemple la loi de l’offre et de la demande, les prix – nécessairement flexibles - comme vecteurs d’information, etc. La première interprétation est un simple artifice sémantique qui n’a pas beaucoup d’intérêt. La seconde repose sur la même idée mais lui donne un peu plus de substance en donnant au “marché” certaines propriétés.
Quand je lis le texte de Murphy, il me semble retrouver cette seconde interprétation. Par exemple, il est écrit :
“Because the Federal Reserve pushed down interest rates below their free-market levels”
“But there is another alternative, and that is for market prices today to fall very steeply until the market clears. The short-term collapse in prices during the present month, say, will then allow for a rapid price inflation back up to “normal” prices a year from now “.
Ces deux phrases sont empreintes du même naturalisme : il existerait un taux d’intérêt naturel (un taux de marché libre) et un niveau de prix “normal”. Remarquez que Murphy utilise lui-même les guillemets pour dire “normal”. Le problème de ce genre d’argumentation est que personne ne sait ce qu’est vraiment un “prix normal” ou taux d’intérêt “naturel”, sauf à supposer qu’il puisse exister un marché “libre”. Le problème est qu’il s’agit là d’une fiction au même titre que le marché walrassien. Le problème, c’est qu’il faudrait définir exactement ce qu’est un “marché libre”. Une réponse plausible serait “un marché comme réultat d’un ordre spontané, fruit des actions mais non des intentions humaines”. Admettons. Le problème est qu’il est très facile de montrer qu’une tel “ordre spontané” peut déboucher sur des marchés au fonctionnement “entravé” (en apparence seulement) par divers arrangements institutionnels. J’ai précisé “en apparence seulement” car, quand on y regarde bien, on s’aperçoit que ces arrangements sont en fait indispensables pour qu’il puisse y avoir des échanges. Je ne citerai qu’un exemple : les guildes de marchands en Europe médiévale (voir ce papier de Greif, Milgrom et Weingast). Les guildes de marchands étaient des organisations monopolistiques contraignant de facto les marchands à y adhérer pour pouvoir faire des affaires dans des villes étrangères. Ces guildes avaient un tel pouvoir qu’elles étaient en mesure de “déformer” les prix du marché grâce à leur pouvoir de négociation. Pourtant, non seulement ces guildes sont apparues “spontanément” et en plus il s’avère qu’elles ont en fait joué un rôle majeur dans le développement du commerce en Europe à la fin du Moyen-âge.
Cet exemple illustre le fait que le marché à l’état de nature est une fiction, qui peut parfois être utile sur un plan heuristique, mais qui n’a aucune consistance historique et une faible portée argumentative. Par définition, un marché est toujours institutionnalisé, ce qui suppose en arrière plan des groupes d’individus (des organisations) qui, à un moment ou à un autre, ont un pouvoir de contrainte économique et/ou physique. Quel est le sens alors des notions de “prix normaux” ou “taux d’intérêt naturel” ? Aucun. Ces notions n’ont de sens que dans le cadre d’un ensemble d’agents autonomes marchandant de manière décentralisée sans qu’un agent, ou un groupe d’agents, ait suffisament de poids pour modifier le “prix naturel”. Les autrichiens contesteront cette idée et me rétorqueront que la seule chose à laquelle ils s’opposent c’est la coercition étatique, tandis que les monopoles de fait ne les dérangent pas. Ce à quoi je répondrais que la distinction entre contrainte physique et contrainte économique, si elle a un sens sur un plan éthique, a peu de portée sur un plan analytique : peu importe la nature de la contrainte, le résultat est le même, à savoir qu’elle détermine en partie les comportements et donc les résultats du “marché”. Dès lors, parler de “prix naturel” relève d’un jugement de valeurs, ou à tous le moins d’un argument d’ordre éthique, mais pas économique.
Cela m’amène finalement à mon point central : les arguments à base de “toute déviation du prix naturel est néfaste” ou “il faut laisser les processus de marché agir pour ré-allouer les ressources” sont nuls et non avenus dans la mesure où ils reposent implicitement sur l’idée qu’il puisse exister un marché libéré de toute contraintes institutionnelles. Or, au contraire, il y a toujours des institutions, d’ordre public ou privé, qui rendent possibles les échanges mais qui affectent non seulement la répartition du revenu mais aussi l’efficacité du marché. Dire que les processus de marché vont progressivement permettre la sortie de crise sans se poser la question du bon fonctionnement (en l’occurence, mauvais fonctionnement) des institutions sous-jacentes à ces processus c’est commettre une erreur naturaliste. Peut être que Mankiw et les néo-keynésiens développent des modèles “simplistes” comme le dit Murphy. Mais les libéraux autrichiens font de la même manière reposer tous leurs arguments sur une fiction.