Sur le forum d’Econoclaste, Alexandre Delaigue a mis en lien les deux premières parties d’un documentaire diffusé récemment sur la chaîne de télévision britannique BBC. Voici les liens vers les trois épisodes :
The Trap – 1/3
The Trap – 2/3
The Trap – 3/3
Ce documentaire défend la thèse suivant laquelle une série de développements intervenus en sciences sociales, en économie et en psychologie à partir de la seconde guerre mondiale ont contribué à construire une certaine image de l’individu, égoïste, calculateur, rationnel, dans l’optique de promouvoir une certaine forme de liberté. Ce qu’essaye de montrer le documentaire, c’est qu’au final cette tentative a aboutie au résultat inverse : moins de liberté et plus d’inégalités. La science économique est très souvent citée comme exemple dans les deux premières parties : on y parle de Hayek, Buchanan, de la théorie des jeux et de Nash et Schelling, entre autres. Le documentaire insiste beaucoup sur le rôle de la théorie des jeux dans la construction d’une nouvelle image de l’Homme, qui apparaitrait au travers de cette théorie comme un stratège permanent, à la limite de la paranoïa, passant son temps à faire des raisonnements spéculaires : je pense que les autres pensent que je pense qu’ils pensent, etc.
C’est un documentaire très bien fait, qui donne la parole aux individus directement concernés (Nash, Schelling) et à certains spécialistes de la question (Phillip Mirowski notamment). La thèse défendue me parait en revanche contestable car elle mélange pas mal de choses… mais je vous laisse juger par vous-même. En revanche, en regardant ce documentaire je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec la thèse défendue par Karl Polanyi dans La Grande Transformation. Polanyi développe l’idée que vers la fin du 18ème siècle une utopie s’est développée sous la forme de ce qu’il appelle la "mentalité de marché", à savoir l’idée que les individus sont invariablement et universellement guidés par la recherche du gain personnel et, qu’à ce titre, le "Grand marché autorégulé" est une institution humaine naturelle. Polanyi insiste sur le fait qu’il s’agit d’une utopie, dans le sens où cette idée d’un grand marché autorégulée n’a jamais pu se réaliser et est tout simplement irréalisable. Toutefois, selon lui, toute l’histoire économique du 19ème siècle et du début du 20ème est le résultat de cette croyance qui s’est trouvée elle-même "théorisée" dans la science économique de l’époque. Je pense que vous voyez le parallèle…
Il y a une question de fond derrière tout ça. Keynes a dit un jour : "sooner or later, it is ideas, not vested interests, which are dangerous for good or evil". La question est la suivante : dans quelle mesure les sciences sociales, l’économie en tête, sont-elles vectrices (reproductrices) ou créatrices des représentations que nous avons sur nous-mêmes ? Autrement dit, l’économie construit-elle ou décrit-elle la réalité qu’elle étudie ? La réponse est probablement les deux à un premier niveau d’analyse. Lorsqu’un modèle de décision ou un modèle financier, jusqu’alors en possession d’un seul acteur, devient connaissance commune, la réalité s’en trouve transformée. Mais la thèse défendue par ce reportage, ou la thèse de Polanyi, se positionnent un niveau d’analyse plus élevé : ici, il s’agit de dire que l’économie a transformé l’individu. C’est une problématique assez fascinante qui n’est pas loin d’être traitée par Max Weber. Weber souligne en effet le rôle joué par la science dans le processus de rationalisation. Ce qui est intéressant c’est que, chez ce dernier, la science "objective" n’est rendue possible que parce qu’il s’est opéré au préalable un processus qui a permi aux individus de prendre leurs distances avec leurs valeurs. En retour, l’économie et la sociologie se sont développées dans une perspective rationaliste, où l’idéaltype de "l’action rationnelle en finalité" occupe une place centrale. Ce qui est fascinant chez Weber c’est qu’on y trouve une idée de cercle herméneutique : c’est par le biais du processus de rationalisation, où les individus ont progressivement agit d’une manière de plus en plus proche d’une rationalité en finalité, que les sciences sociales objectives et rationalistes ont pu se développer. Et c’est le développement de ces sciences qui a rendu possible l’interprétation de notre société moderne comme étant un résultat d’un processus de rationalisation.
Si l’on suit cette interprétation, les développements de la théorie des jeux à partir des années 40, avant d’avoir transformé l’Homme, ont peut-être été d’abord la conséquence d’une nouvelle manière de penser nos sociétés…