Quelle est la valeur du multiplicateur des dépenses publiques ?

Un résultat bien connu de la macroéconomie keynésienne est qu’une relance par l’augmentation des dépenses publiques sous forme d’investissement a un impact plus important sur le revenu global de l’économie qu’une baisse des prélèvements obligatoires. Autrement dit, la valeur du multiplicateur des dépenses publiques est plus élevée que celle du multiplicateur fiscal. Cela s’explique par le fait que l’investissement public touche directement les deux composantes principales de la demande globale : l’investissement privé et la consommation. A l’inverse, dans le modèle keynésien, une baisse des impôts a seulement pour effet d’accroître le revenu disponible des ménages, une partie du revenu disponible étant elle-même épargnée.

La conséquence pratique est qu’il en théorie préférable de fonder un plan de stabilisation/relance sur un accroissement des dépenses publiques plutôt que sur une baisse des impôts. Mais, empiriquement, ce résultat est-il réellement corroboré ? Rien n’est moins sûr si l’on en croit cet article de Susan Woodward et Robert Hall sur leur tout nouveau blog. Ces deux économistes font référence à un article de Valerie Ramsey qui semble indiquer que la croissance du revenu global de l’économie est proportionnelle à la hausse des dépenses publiques. En d’autres termes, le multiplicateur aurait une valeur proche de 1. Les résultats de Ramsey sont fondés sur l’étude de l’impact des dépenses militaires mais Woodward et Hall pensent qu’ils sont transposables au cas plus général des dépenses d’infrastructures.

Ce résultat est  assez surprenant puisque d’autres travaux, comme ceux de Christina Romer et David Romer, qui arrivent à la conclusion que la valeur du multiplicateur fiscal tournerait autour de 3 (avec une marge d’erreur de 1,7 quand même). Autrement dit, une baisse d’impôt de 1 induirait une hausse du revenu global trois fois supérieure. Il s’agit là d’un résultat contraire aux prédictions keynésiennes. Greg Mankiw essaye de le rationaliser en indiquant qu’il faut prendre en compte l’impact direct de la baisse des taxes sur l’investissement, ce que ne fait pas le modèle keynésien. Par exemple, si la réduction des taxes prend la forme une baisse des taxes sur le travail et que la capital et le travail sont deux facteurs de production au moins en partie complémentaire, alors une hausse de la demande de travail (consécutive à la baisse du coput du travail) se traduira également par une hausse de la demande de biens de capital et donc par de l’investissement. Mankiw cite un certain nombre de travaux empiriques qui semblent confirmer cette hypothèses.

Mark Thoma reprend et synthétise cette discussion et ajoute quelques éléments. Il souligne notamment, à juste titre, qu’il faut se méfier des comparaisons entre la valeur des différents multiplicateurs à partir de modèles différents. En l’occurence, Romer et Romer n’ont pas cherché à mesurer la valeur du multiplicateur des dépenses publiques avec leur modèle, donc il est difficile de comparer. Plus fondamentalement, comme le fait remarquer Thoma, la mesure de l’impact des dépenses d’investissement est de toute façon difficile car il faut prendre en compte leur effet structurel (ce qui est également vrai d’ailleurs pour la baisse des impôts). Les dépenses d’infrastructure vont en effet dans un premier temps stimuler l’activité économique (ce que mesure le modèle keynésien) mais vont aussi avoir un impact à plus long terme sous forme d’externalités positives. Cela me fait dire qu’il manque quand même quelque chose à ce débat : la nature des investissements publics, ou plus exactement leur pertinence. Par exemple, se focaliser sur les dépenses militaires pour évaluer le multiplicateur des dépenses publiques peut sembler insatisfaisant (même s’il y a une justification méthodologique à cela) puisque ce n’est pas le genre de dépenses destinées à améliorer les performances de l’économie. A l’inverse, la construction d’un pont ou d’une autre infrastructure, quand elle est utile, va non seulement initier d’autres investissements sur le court terme, mais surtout bénéficier durablement à l’ensemble de la collectivité.

Il me semble qu’on en revient ici encore aux limites des raisonnements macroéconomiques trop généraux : ils ne prennent pas en compte l’hétérogénéité des investissements publics envisageables. De la même manière, raisonner en terme de "baisse d’impôts" de manière globale n’a pas trop de sens : certaines baisses ciblées auront plus d’impact que d’autres. Enfin, un tout dernier point mérite d’être souligné. Rien ne dit que la valeur des différents multiplicateurs soit la même en période de récession qu’en période de croissance "normale". Il serait bon de voir s’il n’y a pas des travaux cherchant à mesurer et comparer cette valeur suivant le contexte économique.

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2 Commentaires

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2 réponses à “Quelle est la valeur du multiplicateur des dépenses publiques ?

  1. Oh Ben Oui

    Krugman a pointé un petit oubli dans l’argumentaire des Romer:

    http://krugman.blogs.nytimes.com/2008/12/11/dont-know-much-about-history/

  2. Ping : Macroéconomie keynésienne pour les nuls | Olivier Bouba-Olga

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