Pendant ce temps…

29 décembre, 2008

C’est la période des fêtes mais l’économie ne s’arrête pas pour autant, pas plus que la blogosphère. Petit florilège des éléments intéressants que j’ai pu relever.

On apprend aujourd’hui dans le Financial Times que les économies émergentes risque de faire face à une pénurie de crédit. La raison est simple : en empruntant en masse pour financer leurs divers plans de relance, les Etats des économies développées attirent vers eux une grande quantité d’épargne qui ne sera donc plus disponible pour les pays émergents. On a à faire à une sorte d’effet d’éviction. Les implications sont évidemment loin d’être mineures pour les économies émergentes, aussi bien pour les gouvernements que pour les entreprises.

Est-ce que le marché détruit la moralité ? Plusieurs économistes et intellectuels essayent de répondre à cette question ici. Tim Harford s’en fait écho et, comme il le fait justement remarquer, les diverses interventions ont tendance à se placer sur des plans différents faute de définition commune aux notions de marché et de moralité. Harford mentionne toutefois une étude expérimentale qui tend à suggérer que la propension à coopérer des individus seraient plutôt plus forte dans les économies ayant une économie de marché développée depuis un certain temps. Bien sûr, coopération et moralité sont loin d’être synonymes. De manière plus générale, ce genre d’interrogation renvoi à l’idée que le marché, en tant qu’institution, est susceptible de “sélectionner” des traits comportementaux. Voir ce billet où il était justement question de ce point.

Billet extrêmement intéressant de Mark Thoma sur le problème de l’évaluation des risques dans la crise financière. Plus exactement, si l’on sait que la prise de risque excessive a été l’une des causes de la crise, plusieurs modèles d’explication a cette prise de risque sont disponibles. Thoma en mentionne trois : les risques ont été mal perçu voir totalement ignoré, les risques ont été caché, parfois de manière frauduleuse, enfin les risques ont aussi pu être mal réparti. Dans ce dernier cas, il faut distinguer deux configurations : la première est celle de l’aléa moral dont l’existence est liée à la croyance dans le fait que l’Etat prendrait à sa charge les éventuelles défaillances pour éviter toute crise systémique. La seconde est celle d’une défaillance de marché liée à un problème de relation d’agence. Ici, le problème vient du fait que l’incitation à évaluer précisément les risques est trop faible. Ce n’est pas un problème d’aléa moral mais plutôt un problème organisationnel de contrôle interne au sein même des institutions financières.

Enfin, Paul Krugman se fend d’une nouvelle sortie sur ce qu’il nomme la “hangover theory”, autrement dit la théorie autrichienne du cycle. Derrière cette formule un peu moqueuse, Krugman pose quand même de bonnes questions : si la récession est une étape nécessaire pour l’adaptation de la structure de production suite à une succession de “mal-investissement”, elle n’explique pas 1) pourquoi le volume d’emploi serait plus élevé durant le boom que durant la récession et , 2) pourquoi le chômage touche l’ensemble de l’économie pendant la période de récession et pas seulement les secteurs ayant artificiellement gonflé.

On peut trouver des éléments de réponse intéressants chez Interfluidity ou encore chez Tyler Cowen. Comme il est dit dans ces deux billets, la réponse à la première objection de Krugman est assez aisée : il y a asymétrie au niveau des mécanismes de coordination entre une période d’expansion et une période de récession. Les autrichiens ont également clairement une réponse à la seconde objection : en période d’expansion, il y a une mauvaise accumulation du capital sous forme de sur-accumulation dans certains secteurs au détriment d’autres. Lorsque la bulle explose, une réallocation doit s’opérer, ce qui va prendre du temps. Il me semble que là où la “hangover theory” n’est pas convaincante concerne la question du pourquoi de la mauvaise allocation du capital. La réponse autrichienne (l’expansion monétaire) n’est pas convaincante puisqu’elle n’explique pas pourquoi la sur-accumulation se fait à tel endroit et pas à tel autre et surtout considère l’expansion monétaire comme un choc exogène. C’est une hypothèse totalement insatisfaisante mais dont l’existence s’explique, à mon humble avis, par un motif idéologique : faire porter la totalité du poids des fluctuations économiques sur l’Etat. Je ferai donc une troisième objection à la “hangover theory” : elle n’explique pas l’expansion monétaire car elle postule l’existence d’un banquier central tout puissant pouvant fixer le niveau de la masse monétaire comme bon lui semble, ce qui n’est pas le cas. Il y a des mécanismes endogènes sous-jacent à l’expansion monétaire. Ici, on va toucher à des questions d’anticipation, de croyances, de mimétisme, etc. Il faut plutôt aller voir du côté de Minsky.

Edit : Ce billet d’Arnold Kling reprenant celui de Mark Thoma dont je parle plus haut, pose justement LA bonne question :

“A deep, Minsky-esque question is whether misperception of risk is inherently cyclical. It could be that, at certain points in history, an epidemic of bad judgment concerning risk is pretty much inevitable. When the epidemic occurs, it carries with it government regulators as well as private investors”.


Joyeux Noël – voici quelques cadeaux

25 décembre, 2008

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Un joyeux Noël à tous. Cela dit, c’est pas parce que c’est Noël qu’il faut arrêter d’être sérieux (enfin, pas trop), voici un texte très intéressant qui remet un peu en place le mythe de la main invisible et qui surtout fait un parallèle intéressant entre biologie évolutionnaire et économie. Gavin Kennedy, historien de la pensée spécialiste d’Adam Smith, approuve.

Sur le plan historique, un fait est souvent ignoré : Charles Darwin a tiré l’idée de sélection naturelle des écrits de certains économistes et notamment de Thomas Malthus et Adam Smith. Il y a un lien généalogique et analytique très  fort entre le concept de main invisible et celui de sélection naturelle. La réappropriation par les économistes des principaux apports produits par les théoriciens de l’évolution est d’une certaine manière une façon de boucler la boucle.

Bon sinon, qui dit Noël, dit chants de Noël. Mais vous connaissez mon adoration pour le hard rock et le métal. Voici donc un bon compromis (le groupe s’appelle le “Trans Siberian Orchestra” pour ceux que ça intéressent) :

Bon sinon, je vous laisse, m’en vais faire usage de mon cadeau :

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“Quantitative easing” et politique monétaire

24 décembre, 2008

On parle pas mal actuellement de “quantitative easing” aux Etats-Unis. Qu’est-ce donc ? En gros, c’est le fait pour la Banque centrale d’accroître de manière conséquente l’offre de monnaie de manière à stimuler l’économie. Mais je vous conseille plutôt de regarder cette vidéo, très bien faite, qui explique tout ça bien mieux que je ne pourrais le faire.

Robert Lucas indique que, en dépit du fait que les principaux taux d’intérêt aux Etats-Unis soient déjà tombés à zéro, la politique monétaire reste le meilleur moyen de stimuler l’activité économique, précisément grâce au “quantitative easing”. De manière schématique, la Fed doit acheter des bons du Trésor et autres actifs sûrs. L’accroissement de la demande pour ces actifs qui en résulte induit une baisse de leurs taux d’intérêts, ce qui va rendre leur achat moins intéressant pour les banques commerciales qui finiront peut être alors par prêter la monnaie dont elles disposent aux ménages et entreprises. Lucas et d’autres privilégient la politique monétaire car, comme le ldit Lucas, “It entails no new government enterprises, no government equity positions in private enterprises, no price fixing or other controls on the operation of individual businesses, and no government role in the allocation of capital across different activities. These seem to me important virtues”. En clair, contrairement à ce qui se passe en cas de relance budgétaire, ce n’est pas l’Etat qui décide de l’allocation des fonds et des ressources.

Les partisans de la relance budgétaire, comme Thoma ou Krugman, considèrent que l’argument du risque de mauvaise allocation des ressources ne tient pas pour la bonne et simple raison que la dépense publique doit essentiellement être dirigée vers des biens publics dont on sait que le marché ne peut assurer la production seul. A cela s’ajoute que les keynésiens purs insistent que l’on est dans une situation de trappe à liquidité qui rend toute politique monétaire inefficace.

Je me permettrai juste de dire que l’argument des biens publics me parait un brin faiblard. Certes, on peut considérer que des routes, des ponts ou des réseaux de télécommunications sont des biens publics (ce qui peut se discuter d’ailleurs) mais cela ne change rien à l’affaire : un bien public peut être plus ou moins utile comme tout autre bien. Avoir dix routes sur un seul et même trajet ne sert peut être pas à grand chose. J’ajouterai qu’il ne faut pas oublier la dimension “public choice” du problème. Que ce soit aux Etats-Unis avec l’industrie automobile ou en France, il est à craindre qu’une partie de la relance budgétaire serve à satisfaire aux desiderata des divers groupes de pression ou d’intérêt. 


Vers un catastrophisme financier éclairé ?

23 décembre, 2008

En lisant ce matin cet article du Financial Times sur notre incapacité à correctement anticiper l’avenir, je me suis souvenu d’une lecture qui m’a pas mal marqué : Pour un catastrophisme éclairé, de Jean-Pierre Dupuy (on peut trouver une bonne note de lecture ici). Dupuy y développe une thèse qui me semble assez pertinente pour comprendre pourquoi il nous a été impossible d’éviter la crise financière. Pour schématiser, il y a deux explications complémentaires : d’une part, nous avons des biais cognitifs qui font que l’on a tendance à avoir une mémoire sélective, sinon la mémoire courte. Ces biais font que nous ne parvenons pas à croire à une catastrophe, même si nous pouvons l’imaginer, tant qu’elle ne s’est pas produite. D’autre part, nous nous appuyons sur des outils quantitatifs d’aide à la décision qui ne parviennent pas bien à saisir les phénomènes hautement improbables. Dupuy se fait donc le défenseur d’un “catastrophisme éclairé” : il faut partir du principe que l’impossible est certain et agir dans le présent pour qu’il ne se réalise pas.

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La clope est-elle un bien Giffen ?

22 décembre, 2008

C’est en tout ce que l’on semble pouvoir conclure de cet article du Monde. Un bien Giffen est un bien qui a la particularité de voir sa consommation augmenter quand son prix augmente. Il porte le nom de Robert Giffen, qui d’après Marshall est celui qui aurait mis en avant le premier l’existence d’un tel type de bien. En l’occurence, la hausse du prix des cigarettes (à laquelle s’ajoute les diverses interdictions, que l’on peut interprêter comme une hausse du coût d’opportunité)  ne semble pas avoir fait diminuer la consommation des français. Autrement dit, l’effet revenu domine l’effet de substitution.

La principale explication au bien Giffen est l’absence de produit de substitution, ce qui est plutôt le cas de la cigarette, comme l’indique l’article. Il faut aussi mettre en avant l’importance des habitudes et des routines qui relèvent en partie de considérations psychologiques et sociologiques. En tout cas, cela nous rappelle que l’on ne vit pas dans un monde de substituabilité parfaite…


Keynes et la Théorie Générale : chapitres 5 et 6

22 décembre, 2008

Suite de la lecture chapitre par chapitre de la Théorie Générale de Keynes, dont je rappelle que l’on peut trouver l’ouvrage en entier en ligne ici. Comme le chapitre 4, les chapitres 5 et 6 portent sur des questions de vocabulaire, et ne sont pas une lecture particulièrement “fun”. Keynes y développe pourtant quelques idées essentielles.

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Le sport et le hasard (ou les hasards du sport)

20 décembre, 2008

Il se produit un phénomène intéressant actuellement dans le sport américain : deux franchises dans deux sports différents viennent d’effectuer les meilleurs débuts de saison de l’histoire de leur ligue respective. En NBA (c’est du basket), les Boston Celtics comptent ainsi 25 victoires pour seulement 2 défaites et sont bien partis pour détrôner les Chicago Bulls de Michael Jordan et leurs 72 victoires en 82 matchs lors de la saison 1995-1996. En NHL (c’est du hockey), les San Jose Sharks ont fait un début de saison absolument exceptionnel d’après les standards de ce sport et ont un bilan de 25 victoires pour 7 défaites dont trois après prolongation (notons qu’ils ont quand même pris une belle rouste jeudi face au champion en titre). Il faut ajouter à ces deux faits marquants la saison fabuleuse l’année dernière en NFL (c’est du foot américain) des New England Patriots qui ont réalisé la saison régulière parfaite (16 victoires et 0 défaite) pour n’échouer au final que lors du Super Bowl, terminant avec un bilan improbable de 18 victoires pour 1 défaite.

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Cowen versus Lagarde

19 décembre, 2008

Christine Lagarde, à propos des prévisions de croissance de l’INSEE pour l’année 2009 :

“deux choses n’ont été pas prises en compte dans la note de conjoncture de l’Insee (…) parce que certes il y a eu une dégradation importante du climat des affaires, mais il y a eu aussi un plan de relance français dont on estime les effets à +1 % du PIB, et les effets en France des plans de relance décidés dans les pays de l’Union européenne qu’on chiffre à +0,5 %”.

Tyler Cowen au sujet de l’efficacité du plan de relance budgétaire américain :

My point is simple: it is very hard to find examples of successful fiscal stimulus driving an economic recovery.  Ever.  This should be a sobering fact (…). The bottom line is this: we are being asked to believe that a big, trillion or even multi-trillion fiscal stimulus can boost the current macroeconomy.  If you look at history, there isn’t good reason to believe that“.

Notons qu’il est particulièrement pénible de voir un ministre, fut-ce de l’économie, remettre en cause les prévisions de l’INSEE au prétexte “qu’ils n’ont pas pris en compte le plan de relance”. Jusqu’à preuve du contraire, ils ne sont pas crétins à l’INSEE et sont probablement plus au faite de ces choses là que Christine Lagarde. Bien sûr, on peut critiquer les prédictions de l’INSEE au motif que ce ne sont que des… prédictions et qu’on le sait bien, en économie les prédictions c’est souvent pas ça. Une de mes amies portaient d’ailleurs hier à l’occasion du pot de Nöel de ma faculté un t-shirt où il était inscrit : “economists were put on this earth to make astrologers look good”. Enfin bref…

Le point plus important mis en avant par Cowen et d’autres est qu’empiriquement rien n’atteste de l’efficacité des plans de relance budgétaire. Le problème n’est pas d’augmenter les dépenses publiques mais de bien les cibler. Cela nécessiterait de pouvoir mesurer empiriquement la propension à consommer des différentes catégories de la population et autres défis quasi-impossibles à relever. La vérité c’est que, sur cette question, on est dans le flou empirique complet. Les différents travaux qui ont essayé de mesurer la valeur des différents multiplicateurs peuvent tous être critiqués d’une manière ou d’une autre sur le plan méthodologique. On touche probablement ici les limites de la science au sens strict, pour tomber dans le domaine de la croyance et de la rhétorique.

 

 


En bref

18 décembre, 2008

Pas mal de trucs intéressants aujourd’hui sur la blogosphère, mais comme je n’ai pas trop le temps de développer, je me contenterai de quelques commentaires.

J’ai du mal à vraiment comprendre ce billet de Tyler Cowen mais j’ai pourtant le sentiment qu’il pose une bonne question (allez comprendre…). En gros, il n’est pas évident que les mécanismes d’ajustement du marché décrits dans la littérature puisse bien fonctionner actuellement. En fait, ce que je crois être l’intuition de Cowen est que pour que ces ajustements puisse opérer, il faut un secteur financier qui fonctionne bien. Dans le cas inverse, les ajustements de prix ne peuvent se faire. On sait ce qu’il en est aujourd’hui. Notons que ce n’est pas une réflexion révolutionnaire : les post-keynésiens ont souligné depuis longtemps la nécessité de prendre en compte le rôle du secteur financier dans le fonctionnement du marché (il suffit de lire Minsky).

Article intéressant (même s’il n’a rien de révolutionnaire, là non plus) de Jeffrey Sachs. Sachs évoque les problèmes de cascade et de défaillances cumulatives. Plus le système économique est intégré, plus une micro-défaillance est susceptible de se répandre et de se transformer en défaillance systémique. Sachs cite même Friedman et Schwartz :

“[E]conomic collapse,” they wrote, “often has the character of a cumulative process. Let it go beyond a certain point, and it will tend for a time to gain strength from its own development as its effects spread and return to intensify the process of collapse. Because no great strength would be required to hold back the rock that starts a landslide, it does not follow that the landslide will not be of major proportions.”

A rapprocher avec une métaphore de Krugman dans The Return of the Great Depression et rapporter par Alex Tabarrok : “A microphone in an auditorium always generates a feedback loop: sounds picked up by the microphone are amplified by the loudspeakers; the output from the speakers is itself picked up by the microphone; and so on.  But as long as the room isn’t too echoey and the gain isn’t too high, this is a “damped” process and poses no problem.  Turn the dial a little too far to the right, however, and the process becomes explosive; any little sound is picked up, amplified, picked up again, and suddenly there is an earsplitting screech.  What matters in another words, is not just the qualitative fact of feedback, but its quantitative strength”.

Ces mécanismes de feedback (dont j’ai parlé ici) sont essentiels pour comprendre le développement d’une crise et aussi pourquoi il est extrêmement difficile d’anticiper sa gravité réelle. En tout état de cause, cela tend indiquer que laisser le système se rétablir de lui-même peut être très dangereux. Quoi faire exactement est en revanche une question bien plus ardue.

Paul Krugman répond à un billet de Greg Mankiw dans lequel ce dernier suggère que la Fed s’engage sur un niveau modéremment fort d’inflation pour les années à venir. C’est ce que Krugman avait lui-même proposé il y a dix ans pour le Japon. Comme il le dit, il s’agit pour la Banque centrale de faire une promesse crédible d’être irresponsable. Facile à dire, certainement plus dur à faire. Lire aussi ce billet très complet sur Econoclaste.

Enfin, le même Greg Mankiw publie un graphique issue de son manuel où l’on peut voir que le niveau des prélèvements obligatoires par rapport au PIB aux Etats-Unis ont fortement grimpé à l’occasion de la Grande Dépression et de la guerre pour ne jamais revenir ensuite à leur niveau initial. De quoi inquiéter les partisans d’un grouvernement de taille limitée, dont Mankiw lui-même manifestement. Ce billet sur Free Exchange souligne toutefois avec raison que l’on ne peut en induire que les prélèvements obligatoires vont augmenter de la même manière avec l’actuelle crise économique, aux Etats-Unis ou ailleurs. Context matters

 


Banque centrale vend argent pas cher

17 décembre, 2008

“Chef d’une grande banque centrale, spécialiste reconnu de la Grande dépression et des questions monétaires, je distribue à partir d’aujourd’hui gratuitement des billets verts. Si vous êtes intéressé, prière de contacter Ben Bernanke, au n° suivant : xx xx xx xx xx”.

Trêve de plaisanterie, la Fed vient donc d’abaisser son principal taux directeur à un niveau historiquement bas, dans une fourchette entre 0 et 0.25%. En d’autres termes, la “monnaie” est émise gratuitement ou presque. Il est intéressant de voir les différences de réaction parmi les commentateurs. Paul Krugman considère que cela confirme que l’on est bien dans une situation de trappe à liquidité et craint de voir le scénario japonais se reproduire. Martin Wolf a un article très intéressant ce matin dans le Financial Times. Pour rester avec le Japon, on peut voir dans les graphiques de l’article que la banque centrale américaine a réagit de manière bien plus prompte que le Japon à l’époque en baissant notamment ses taux plus rapidement. Wolf considère que la déflation n’est pas le vrai problème : si les autorités monétaires veulent faire remonter les prix, elles y arriveront car ce n’est pas les moyens à leur disposition qui manquent. Le danger réside plutôt dans le contre-choc qui pourrait se traduire dans l’avenir par une inflation explosive ; la Fed devra être attentive pour contrôler les anticipations d’inflation.Greg Mankiw semble se montrer plutôt confiant. Le fait que la Fed s’engage implicitement sur un niveau d’inflation future est préférable au fait que le gouvernement s’engage sur des milliards de dollars de dépenses publiques (remarquons que l’un n’empêche pas l’autre).

Si les Etats-Unis sont dans une vraie trappe à liquidité, cette baisse n’aura quasiment aucun impact. L’authenticité des trappes à liquidité pose toutefois question. On est peut être sur une sorte d’équilibre “sur le fil du rasoir” : pour l’instant, les anticipations déflationnistes dominent, ce qui décourage les investissements. Si les autorités monétaires américaines poussent leur logique jusqu’au bout et mettent en place une sorte de “helicopter drop” de manière durable, les anticipations vont forcément se renverser. C’est à ce moment là que la Fed devra jouer finement.


The not-so-black swan

16 décembre, 2008

Intéressante interview de Nassim Taleb au sujet de son livre, de la crise financière et de l’avenir du capitalisme. J’avoue avoir du mal à être convaincu par ce qu’il raconte, surtout quand il se met à lire dans sa boule de cristal pour nous expliquer ce que sera le capitalisme de demain. On peut lire ici une bonne critique des préconisations de Taleb relatives à la crise financière. En deux mots, ses préconisations sont impraticables ou ne ciblent pas les problèmes fondamentaux. J’ajouterai que l’une des recommandations de Taleb - mettre 80% de son argent dans des placements sûrs du genre bons du Trésor – est, en plus d’être économiquement contestable, est auto-contradictoire : s’il y a bien un Black Swan qui pourrait faire mal, c’est la faillite des Etats. Certes, la probabilité de l’occurence d’un tel événement est infinitésimale, mais c’est le principe même du Black Swan.

Dans le même billet, on peut lire ceci en conclusion :

Ultimately, no matter how imperfect our models are, the problem lies in our failure to use our brain. Only “using our brain” does not mean buying Treasuries. It means identifying investments that are productive and viable, improve our quality of life and create jobs. It also means knowing what our models are designed to capture and what they are not–in which case overriding our models is the appropriate response“.

Indeed. C’est ce que j’ai essayé de dire dans les commentaires de ce billet. En fait, il me semble qu’il serait utile de revenir au problème de la causalité chez Hume. Hume a montré que l’on ne peut rien inférer de l’observation répétée A–>B. Ce n’est pas parce que B a suivi A dans le passé que l’on peut affirmer avec certitude que ce sera toujours le cas. C’est le problème de l’induction et c’est ce qui a poussé Hume vers une forme de scepticisme. Mais qui dit scepticisme ne dit pas nihilisme. Taleb a raison : tous les modèles qui se fondent sur des données passées sont impuissants pour prédire l’avenir. Mais, de toutes façons, sauf à élaborer un modèle déductif-nomologique prenant en compte la totalité des variables pertinentes (autant dire, une modélisation totale de toute activité humaine et non-humaine), aucune méthode, aucun outil ne permettra d’anticiper l’avenir. Doit-on pour autant s’arrêter de vivre ? Non, et Hume avait trouvé la solution : ce sont les conventions, les normes, les coutumes, les institutions. Les modèles financiers servent à l’élaboration de telles conventions. Ni plus, ni moins.

Si on ne se sert pas de modèles, on s’appuiera sur autre chose. Mais en tout état de cause, l’individu a besoin de repères pour agir, tout en sachant que l’incertitude est irréductible. Peut être qu’il y a eu un problème avec les modèles (à vrai dire je n’en sais rien), mais ce qui est sûr c’est que les causes fondamentales du bazar ambiant sont à chercher ailleurs.


La Methodenstreit, c’est quoi ??!

16 décembre, 2008

Je m’en vais vous compter ce matin une histoire que tout historien de la pensée économique connait, mais reste inconnu pour le reste du monde, les économistes y compris. Cette histoire, c’est celle de la “Querelle des méthodes”, ou encore appelée Methodenstreit en allemand. De manière similaire à la philosophie scolastique au Moyen âge (la Querelle des Universaux) et à la sociologie à la fin du 19ème siècle, l’économie a en effet connu sa dispute méthodologique. Cette querelle a pris place en Allemagne et en Autriche, essentiellement dans les années 1870 et 1880, et a opposé deux illustres économistes : l’allemand Gustav Schmoller (1838-1917) et l’autrichien Carl Menger (1840-1921).

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Une très bonne question

15 décembre, 2008

Via Marginal Revolution, voici le sujet d’examen proposé par un enseignant de la George Mason University pour son cours d’économie politique :

“Joseph Schumpeter claimed that capitalism would give way to socialism largely for ideological reasons. This does not seem to have happened, at least directly. But might it be happening indirectly? Consider, for instance, a significant change that has occurred in the economic organization of debtor-creditor contracts. Not too long ago, lenders held their loans in their portfolios. They would lose if the borrower defaulted, which gave the lender a strong incentive to monitor the borrower, particularly for large loans. Now, lenders split their loans into numerous small pieces and disperse them throughout the economy. (For instance, many people who hold mutual funds and retirement accounts will find that they are holding small pieces of large loans made by commercial banks.) The burden of non-performing loans is thus dispersed throughout the economy rather than residing with the original lender. Does this development weaken the incentive of lenders to monitor borrowers and thereby weaken overall economic performance? That is, can market transactions generate institutional arrangements that impair the market economy? However you address this topic, do so clearly and cogently”.

Je trouve ce sujet absolument génial. La question posée – est-ce que des transactions marchandes et donc volontaires peuvent induire des arrangements institutionnels entravant l’économie de marché – est absolument essentielle quand on réfléchit aux fondements institutionnels de l’économie de marché et aux rôles respectifs de l’Etat et du marché. Je ne sais pas comment j’aurais répondu. Un point de départ qui semble évident est le dilemme du prisonnier : la poursuite par chacun de son intérêt individuel débouche sur une situation collectivement non désirable. Cela marche très bien avec l’exemple donné dans le sujet : chacun essaye de diminuer les risques liés aux prêts consentis en les transférant à des agents qui sont volontaires, de telle sorte qu’à la fin les risques sont tellement diffusés que plus personne n’a d’incitation pour s’assurer que les prêts seront remboursés.

Maintenant, il faudrait aller plus loin. Toujours est-il qu’il n’y a aucune raison de penser que les arrangements institutionnels issus d’actions volontaires soient toujours optimaux ou même efficaces, pour la bonne et simple raison que les décisions individuelles ne sont jamais prises en tenant compte des effets systémiques qu’elles peuvent avoir. En fait, on retrouve la question hayékienne. On peut admettre l’idée qu’il y a toujours une forme ou une autre d’ordre spontané qui émerge, mais rien ne dit que cet ordre soit efficace. Le vrai problème (et c’est à ce niveau là que se positionne l’argument hayékien) est de déterminer si une forme ou une autre d’action planifiée (qui implique nécessairement l’usage de la contrainte) peut trouver de meilleurs arrangements institutionnels. On touche ici au débat relatif aux government failures et aux limites du ”constructivisme”. 


Les liens du matin (29)

15 décembre, 2008

* “The Fed still has Plenty of Ammunition” – Frederic Mishkin, The Wall Street Journal

* “European Crass Warfare – Paul Krugman, The New York Times

* (à lire en compagnie de l’article précédent) “European macro algebra” – Paul Krugman

* “Cet ami de Virginia Woolf…” – Mafeco

 


Keynes et la Théorie Générale : chapitres 3 et 4

14 décembre, 2008

Suite de l’analyse chapitre par chapitre de la Théorie Générale de l’emploi, de l’intérêt et de de la monnaie de John Maynard Keynes (1936). Le texte en français est disponible en entier ici (merci à Gu Si Fang de l’avoir indiqué). Je suis avec un léger décalage la propre lecture de Tyler Cowen sur Marginal Revolution (voir chapitre 3 et chapitre 4).

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