“But who will guard the guardians ?” (1/2)

C’est la question dont traite feu Leonid Hurwicz dans ce papier dont on peut trouver une version améliorée dans la dernière livraison de l‘American Economic Review. Hurwicz a grandement contribué à l’élaboration de la théorie du mechanism design qui, en bref, consiste à étudier les mécanismes institutionnels optimaux pour inciter les agents à révéler les informations  qu’ils ont à leur disposition. Cette approche peut s’appliquer à des problèmes très spécifiques (sur les systèmes d’enchères par exemple), mais aussi à des cas plus généraux concernant les mécanismes d’implémentation et de mise en oeuvre des règles.

Dans le papier en lien, Hurwicz se demande quelles sont les conditions pour que ceux chargés de faire appliquer les règles les fassent appliquer réellement. C’est là une question essentielle dont l’économie n’a pris finalement conscience que récemment : sauf à faire l’hypothèse que certains individus sont spontanément altruistes ou bienveillants, on doit partir du principe que le législateur ou le représentant de l’ordre ne se comportent pas différemment de n’importe qui : individuals respond to incentives. D’où la question : qui pour garder les gardes ? L’outil analytique privilégié par le mechanism design est la théorie des jeux.

A partir de là, on peut résumer le problème général de la sorte : le “jeu” auquel participe les agents économiques (par exemple des consommateurs et des vendeurs) se caractérise par un ensemble d’éléments : les joueurs, les stratégies à leur disposition et les gains associés à chaque résultat (combinaison de stratégies – Hurwicz indique qu’il faut distinguer gains [qui dépendent des fonctions d'utilités] et résultat, ce qui est vrai mais n’est pas fondamental ici). La plupart du temps, le jeu est “institutionnellement construit“, i.e. les stratégies à disposition des joueurs sont légalement limitées par un facteur exogène, en l’occurence les pouvoirs publics. Pour des besoins de simplicité, il est souvent légitime de restreindre l’analyse aux stratégies légalement accessibles aux agents ; cependant, du point de vue de l’analyse des institutions, il faut aller plus loin et prendre en compte l’ensemble des actions physiquement possibles, qu’elles soient légales ou non. On arrive alors au coeur du problème : un joueur n’adoptera pas une stratégie illégale, pas parce qu’elle est illégale, mais parce qu’elle engendrera des sanctions de la part du “gardien” (l’Etat) qui la rend non profitable relativements aux autres stratégies à disposition. Mais cela n’est valable qu’à la condition que celui chargé de faire appliquer la loi soit incité à la faire réellement appliquer. Dans le cas contraire, l’agent ne craindra pas d’entreprendre l’action illégale. C’est d’ailleurs là un problème récurrent dans les pays sous-développés où la corruption est à proprement parler une institution.

Par quel dispositif peut-on imaginer contrôler le controleur ? Dans son papier, Hurwicz évoque trois scénarios : a) le cas d’individus aux convictions morales et éthiques si fortes qu’elles sont suffisantes sur le plan incitatif, ajouté au fait que ces individus ont la capacité (physique et/ou institutionnelle) de faire appliquer les règles ; Hurwicz les nomment “intervenor“. b) L’existence d’une “boucle de contrôle” : par exemple, les citoyens sont surveillés par des policiers ; ceux-ci peuvent être corrompus mais eux-mêmes sont contrôlés par des individus (un sheriff) ou des groupes d’individus (l’Etat) qui sont incités à faire respecter les règles car leurs “gains” dépendent des actions des citoyens à travers le vote. On a ici une justification du système démocratique. c) Le troisième cas est celui où il n’existe pas de mécanisme évident permettant d’implémenter des règles et de les faire appliquer à coup sûr. Hurwicz cite l’exemple de la prohibition qui n’a jamais pu être totalement appliquée car contraire aux préférences des agents (ce qui renvoi à ce que je racontais dans ce billet).

Il reste néanmoins un scénario alternatif que je voudrais envisager ici : celui d’un ”équilibre” en l’absence à la fois de boucle de contrôle et d’individus moraux et où, malgrè tout, les agents sont “spontanément” amenés à faire respecter les règles. Mais pour voir cela, il faudra patienter jusqu’au second épisode (qui ne saurait tarder)…

Une réponse vers «“But who will guard the guardians ?” (1/2)»

  1. Une heure de peine dit :

    ça n’a pas grand chose à voir, mais c’est aussi la question que posait Alan Moore dans le magistral “The Watchmen”… qui permettrait d’ouvrir la voie à une économie et à une sociologie des superhéros. D’ailleurs, je m’y risquerais bien moi-même quand le film sortira, tiens.

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