Friedman, Sahlins et la rareté

L’Université de Chicago va bientôt accueillir en son sein le “Milton Friedman institute“, un centre de recherche en économie qui sera essentiellement financé par des fonds privés. Dénommé ainsi en l’honneur du célèbre Prix Nobel d’économie, chef de file du monétarisme et l’un des plus ardents et talentueux défenseurs des idées libérales, la création de ce centre rencontre, sans trop de surprise, une assez forte opposition au sein même de l’Université de Chicago. Plusieurs dizaines d’enseignants-chercheurs de cette université ont ainsi co-signés une lettre adressée à la direction de l’université dans laquelle ils détaillent les raisons pour lesquelles ils estiment ce projet mal avisé. La lecture de la lettre fait clairement apparaitre que le plus important grief fait à cet institut est qu’il porte le nom du principal représentant de l’idéologie “néolibérale”. 

Le même argumentaire est développé par le célèbre anthropologue Marshall Sahlins dans un article en date du 18 août. Je ne commenterai pas l’article en question, si ce n’est que j’indiquerai qu’il relève pour partie de la mauvaise foi et de l’amalgame (notamment concernant le rapport supposé entre Friedman et Pinochet). Un passage dans l’article est plus intéressant :

The Milton Friedman Institute will provide the rich and powerful with the best self-promoting ideas their money can buy. For its part, the university will be compromised by this commodification of knowledge in which a certain orthodoxy about free markets and self-serving individualism easily proves to be the highest bidder. In fact, neither markets nor individualism of this sort are present in the majority of societies known to history and anthropology — even as the study of these societies provides an understanding of our own family existence, where the relations between goods are likewise governed by the relations between persons. Yet along with much else, such understandings of economy and society are destined to be buried by the behemoth Friedman Institute, whose so-called scientific work, in the tradition of the Chicago Boys, is committed to the elimination of all such alternative forms of the human condition” (je souligne).

Brad DeLong cite ce même passage et en profite pour attaquer “l’économie substantive” de Sahlins en citant un passage d’un autre écrit de Sahlins :

Sahlins’s claims that it was “the market-industrial system [which] institutes scarcity, in a manner completely without parallel… [because where] all livelihoods dependon getting and spending, insufficiency of material means becomes the explicit, calculable starting point of all economic activity…” seemed to indicate a total, willful, and culpable ignorance of practically all of the non-market settled agricultural societies of the past ten thousand years“.

Alex Tabarrok de Marginal Revolution approuve et renchérit. Sans que je sois forcément un grand fan de Milton Friedman, les attaques de Sahlins and Co m’énervent au plus haut point car elles nous resservent toujours la même rengaine idéologique. Cependant, l’attaque de DeLong contre l’économie substantive de Sahlins me parait malhonnête (je ne parle même pas du titre du billet de Tabarrok) en sortant de son contexte une citation qui, comme ça, parait un peu surprenante. En fait, la position de Sahlins est un peu plus complexe que ça. Sahlins est un élève de Karl Polanyi et appartient de ce fait à l’école dite “substantiviste”. La thèse majeure de cette école est qu’il est erroné de faire du principe de rareté le pilier central de l’analyse économique, dans le sens où les relations économiques ne se développent pas toujours dans un contexte de rareté. Par exemple, dans Stone Age Economics, Sahlins montre que certaines sociétés de chasseurs-cueilleurs vivaient dans un état d’abondance : les besoins de ces sociétés étaient très réduits, de sorte que la quantité de travail à produire l’était également. Les thèses de Sahlins ont été contesté sur le plan historique. Comme Polanyi, on peut estimer que Sahlins a certainement quelque peu idéalisé le mode de vie au sein des sociétés primitives.

Cependant, c’est sur le plan théorique que l’apport de Sahlins (comme de Polanyi) se trouve. Clairement, l’économie substantive se définit comme une remise en cause de l’économie telle que l’a définit Lionel Robbins : la science qui étudie le comportement humain dans la relation entre des fins et des moyens rares à usage alternatif. Si on suit Robbins, la rareté constitue le socle de l’analyse économique… et aujourd’hui cela est effectivement vrai. L’analyse substantiviste indique toutefois que le champ d’étude de l’économie doit être plus large que cela : l’ensemble des arrangements institutionnels par lesquels une société parvient à organiser sa subsistance. De ce point de vue, il est important de distinguer la rareté relative de la rareté absolue. La rareté relative est pour ainsi dire un concept universel : tout individu, à n’importe quel moment, se trouve dans une situation où les moyens dont il dispose sont rares, où tout du moins limités. Mais l’état de rareté relative est en partie contingent aux règles et normes qui régissent les relations économiques (par exemple, la propriété intellectuelle rend rare une ressource qui dans l’absolu ne l’est pas car reproductible à un coût marginal quasi nul). En revanche, la rareté absolue n’est vraie que pour les ressources physiques qui existent en quantité finie. Ainsi, des ressources telles que la confiance ou la créativité sont potentiellement infinies. Le message de l’approche substantiviste est donc le suivant : si l’on veut étudier une économie et ses institutions, il ne faut pas avoir à l’esprit que la question de la rareté des moyens par rapport à des fins. Il faut aussi comprendre deux choses : quelles sont les fins (les besoins) poursuivis par les individus et d’ou viennent-elles ? Quels sont les processus par lesquels sont produites et organisées les ressources (les moyens) dont disposent les individus pour atteindre leurs fins ?

Bref, la perspective substantiviste est consubstancielle à toute analyse économique des institutions. Il ne s’agit pas de dire que la rareté n’existait pas avant ou autre fable pour bisounours, mais qu’en revanche l’existence de la rareté est pour partie le résultat de certaines institutions. Nonobstant les orientations leftist évidentes de Polanyi et Sahlins, l’approche susbstantiviste n’a dans l’absolu aucune implication normative. Rejeter en bloc cette approche, c’est nier l’intérêt d’étudier les institutions… pas sur que ce soit l’objectif de DeLong. 

Laisser un commentaire