C’est en tout cas ce que certains estiment. On peut effectivement voir dans le graphique figurant dans le billet en lien que les ouvrages de vulgarisation appliquant les raisonnements économiques de base à toute forme de sujet ont proliféré ces dernières années. Bonne ou mauvaise chose ? Pour ma part, je suis partagé.
D’un certain côté, ces bouquins peuvent être de formidables outils pédagogiques pour initier un étudiant ou même n’importe quelle personne au “raisonnement économique”. Certains sont vraiment plaisants à lire, tout en reposant la plupart du temps sur des travaux sérieux. Des gens comme Tim Harford ont un don pour rendre accessible des travaux académiques dont la lecture est tout sauf une partie de plaisir. Cela serait dommage de ne pas en profiter. Néanmoins, d’un autre côté, cette mode peut aussi avoir des effets pervers. D’une part, on ne peut s’empêcher de penser à un certain “gachis” : les compétences indéniables d’un Levitt ne seraient-elles pas plus utiles si elles étaient mises en au service de sujets plus “sérieux” ? Surtout, est ce qu’il n’y a pas le risque d’un détournement de l’attention des jeunes talents vers des sujets anecdotiques au détriment du traitement de problèmes plus importants ? Il m’est d’avis que cette crainte n’est pas vraiment fondée, notamment parce que la définition de l’importance d’un problème relève plus d’un jugement de valeurs (ou plus exactement d’un “rapport aux valeurs” dans des termes wébériens) qu’autre chose.
D’autre part, et cela est peut être plus embêtant, ces ouvrages donnent une image caricaturale de ce qu’est l’économie, celle d’une science faite de petits modèles simplistes et réducteurs. En effet (je met de côté les ouvrages d’économie comportementale comme celui de Dan Ariely ou Nudge), la plupart des ouvrages d’everyday economics consistent dans une simple application de la théorie du choix rationnel, dans sa version la plus frustre, à des phénomènes divers et variés. Cette méthode apporte souvent des résultats intéressants mais il est clairement réducteur d’y assimiler l’ensemble de la science économique. Pourtant, les auteurs des ouvrages concernés prennent assez rarement le soin d’avertir le lecteur que ce qu’ils présentent n’est qu’une petite partie de la recherche en économie. Initier le grand public à l’économie par la théorie du choix rationnel, c’est bien, mais il ne faudrait que cela finisse par faire croire que l’économie n’est que ça.
4 juillet, 2008 à 3:04 |
Oui, enfin pour construire sa courbe l’auteur utilise des livres assez variés, qui ne se limitent pas à d’éternelles réflexions sur le modèle rationnel et ses limites, appliquées à la vie courante. On trouve dans le tas des livres relevant de cette catégorie, mais aussi des livres à thèse (irrational exuberance) et de simples livres de vulgarisation (the soulfull science) ou des livres qui traitent de psychologie, et pas beaucoup d’économie (stumbling on happiness).
C’est vrai qu’il y a une mode des livres de vulgarisation sur le modèle de l’acteur rationnel; c’est vrai aussi que les éditeurs ont compris que la vulgarisation économique peut se vendre, ce qui peut aboutir à une saturation. De la même façon que la sortie concommitante de 4 ou 5 bouquins “contre la religion” a créé cette saturation. Au delà, en conclure que les gens vont avoir une idée fausse de l’économie… Il faut observer les possibilités alternatives. Les bouquins grand public que l’on trouve en dehors de cela sont le plus souvent des brûlots partisans, qui donnent l’impression que les économistes ne sont que des idéologues se camouflant derrière des mathématiques et beaucoup d’aplomb. A choisir, je préfère encore l’overdose d’everyday economics.
4 juillet, 2008 à 3:11 |
L’article initial est assez marrant. L’auteur se plaint surtout de tous ces “livres-qui-nous-expliquent-que-nous-ne-faisons-pas-ce-que-les-économistes-pensent-que-nous-devrions-faire”. L’économie serait-elle perçue comme trop intrusive et normative par le grand public?
Sa conclusion est plus profonde qu’il n’y paraît :
I get it. We’re dumb. We’re flawed. We take mental shortcuts. I get it. Really. Now stop telling me that, and tell me something how we idiots survive in our chaotic world.
C’est une version moderne de Hayek :
“Before we can explain why people commit mistakes, we must first explain why they should ever be right.”
4 juillet, 2008 à 3:18 |
@A.D. : Vous marquez un point. C’est sur que lorsque on se ballade dans le rayon “économie” de la FNAC, on peut difficilement en ressortir autrement que dépité. Pour un “Freakonomics” on a 10 bouquins d’auteurs à la J-M. Sylvestre et/ou aux titres ravageurs “Le capitalisme va tous nous tuer”. De toute façon, hormis Ariely (qui dans la FNAC de ma ville est en rayon… psychologie) et Freakonomics, les bouquins d’everyday economics ne sont pas traduits. Ce n’est donc pas demain la veille que les français pourront en profiter…
4 juillet, 2008 à 3:45 |
En fait les reproches du types cites sur le lien que vous donnez, sont plutot a destination des ouvrages d’economie comportementale (ou ce qu’on peut vaguiement definir comme ceux qui ont tendance a montrer que les humains agissent de maniere irrationnelle…)
Cela etant dit, je serais plus severe que vous sur le gachis. La persepective de Levitt pose un certain nombre de difficultes quand il dit a des ‘graduate students’ de seulement s’attaquer a des questions ou la technique peut repondre (en gros la ou on peut avoir des donnees concluantes). Mais en fait de la tricherie dans le championnat de Sumo, les economistes s’en foutent… (pardon my french). Et c’est sur que de contribuer d’une maniere ou d’une autre a une meilleure comprehension des phenomenes tels que la croissance, l’inflation, le chomage, etc… me parait beaucoup plus important que de montrer que les noms sont donnes au nouveaux-nes par vague (ce que d’ailleurs les sociologue savent depuis des decennies).
Ensuite, pour ce qui est du caractere pedagogique, je ne suis pas non plus convaincu. Levitt par exemple met en place le modele qui l’arrange quand ca l’arrange… La ce sont les incitations strictement economiques (les sumos, les profs qui trichent, les agents immobiliers etc…), la ce sera la motivation intrinseque (les creches en Isreal), ici les preferences a base de reciprocite (les bagels en libre acces)… Bref, dans les faits on est loin d’une belle explication unifiee.
Juste une remarque un tout petit peu provocatrice sur votre conclusion:
“Initier le grand public à l’économie par la théorie du choix rationnel, c’est bien, mais il ne faudrait que cela finisse par faire croire que l’économie n’est que ça. ”
Pourtant l’economie c’est presque que ca… (et meme l’eco comportementale, c’est une theorie modifiee du choix rationnels, on change les preferences pas l’hypothese de rationalite).
6 juillet, 2008 à 9:42 |
Concernant l’aspect pédagogique, je pensais plus à un ouvrage comme celui de Harford. Par exemple, une démarche intéressante me semblerait de soumettre un texte de Hartford aux étudiants et de leur demandé de retrouver dans les textes quelles notions clés apparaissent. Et puis, il est quand même plus facile de faire lire à un étudiant Freakonomics que le dernier manuel de Mankiw… même si la lecture de ce dernier (ou d’un autre manuel) reste évidemment indispensable.
Sur l’idée qu’économie = théorie du choix rationnel. De nombreux économistes pensent cela. Ce qui me gêne c’est que cette “égalité” est une étrangeté épistémologique : je ne connais pas de science qui se définisse par sa méthode uniquement. D’une certaine manière, il est vrai qaue l’économie repose sur une hypothèse de rationalité que l’on assoupli plus ou moins. Toutefois, cela est le cas pour absolumment toute les sciences sociales qui, par définition, doivent nécessairement s’appuyer sur une “maxime de l’action”. Dire que l’économie est la science qui part du postulat du choix rationnel n’est plus vrai aujourd’hui puisque de nombreux travaux et modélisations partent d’une hypothèse de rationalité limitée voir carrément “myope”. D’ailleurs, si l’on définit l’économie par sa méthode, de quel domaine scientifique relève les modèlisations de systèmes sociaux complexes où les individus sont assimilés à des automates cellulaires ?
7 juillet, 2008 à 12:58 |
“Sur l’idée qu’économie = théorie du choix rationnel. De nombreux économistes pensent cela.”
Et ils ont raison dans cet aspect d’une définition – un peu trop réductrice – de la théorie économique.
La difficulté est de découvrir les alternatives, les différentes composantes des choix devant lesquelles se trouve l’acteur, leurs poids relatifs pour lui, quand celles ci ne sont pas réductibles à des équivalents pécuniers, ou quantifiables, à partir desquels on peut se livrer à des calculs d’optimisation.
Il est souvent pratiquement impossible de faire ce travail pour un observateur extérieur.
Pourtant les exemples abondent dans la vie courante où les compromis peuvent conduire à examiner de nombreuses composantes objectives et subjectives mélées.
Un exemple simple – pas pour celui qui y est confronté – est le choix d’une profession si l’on prend en compte la rémunération, le lieu d’exercice, les choix familiaux, les goûts d’environnement et de loisirs, etc.
Il est évident que certains choix apparaissent irrationnels à des observateurs extérieurs en fonctions de leurs connaissances et de leurs critères.
Assouplir les critères n’est pas une solution quand il n’y a déjà pas accord sur les critères ou même sur la connaissance que l’on peut en avoir.
Faire des “impasses” peut être rationnels dans certaines situations et par définition on ne peut en chiffrer les conséquences.
comment intégrer l’inévitable subjectivité sans trop démolir l’orthodoxie?