Dans le tout premier “vrai billet” de ce blog, je faisais mention d’un article dans lequel les auteurs prétendaient réfuter l’une des thèses centrales défendues par Avner Greif dans son ouvrage (ainsi que dans ses travaux antérieurs) Institutions and the Path to the Modern Economy, au sujet de l’arrangement institutionnel mis en place par les marchands maghrébins aux 11ème et 12ème siècles. En substance, Greif tente de montrer, analyses historiques (études de textes) et théoriques (modèle de théorie des jeux) à l’appuie, que les marchands maghrébins avaient mis en place des coalitions fondées sur un système multilatéral de réputation. Dit autrement, chaque marchand appartenant à une coalition était incité à bien se comporter, sans quoi son comportement opportuniste serait connu de l’ensemble des marchands de la coalition. Sa réputation en serait alors affecté et il ne serait plus en mesure de poursuivre son activité. Greif montrait par ailleurs que ce dispositif se substituait à toute forme d’arrangement légal formel, aucune organisation n’ayant à cette époque la capacité de faire respecter un “droit commercial” sur un territoire suffisament large.
Dans leur papier, les deux auteurs, J. Edwards et S. Ogilvie, essayaient de montrer à partir d’une étude des textes et documents d’époque que, au contraire, le type d’arrangement institutionnel mis en avant par Greif ne pouvait pas fonctionner et qu’en fait il existait bien un système juridique formel permettant d’encadrer les échanges commerciaux. Cette “réfutation” était loin d’être anodine : d’une part, elle mettait à plat la thèse générale de Greif qui tendait à montrer que l’on pouvait expliquer les trajectoires divergentes suivies par les économies maghrébines et européennes par la différence entre les différents arrangements institutionnels mis en place au Moyen âge, puisque dans ce cas il n’y avait plus de différence institutionnelle entre les deux économies ; d’autre part, elle remettait en cause la plausibilité historique de l’un des mécanismes essentiels mis en avant par la théorie des jeux, à savoir la formation d’un “ordre spontané” fondé sur la répétition du jeu et le fait que les agents anticipent l’impact de leurs actions présentes sur leurs gains futurs.
Les choses ne pouvaient pas en rester là et Greif se défend dans un nouveau papier, dont voici le résumé :
Edwards and Ogilvie (2008 ) dispute the empirical basis for the view (Greif, e.g., 1989, 1994, 2006) that multilateral reputation mechanism mitigated agency problems among the eleventh-century Maghribi traders. Specifically, they assert that the relations among merchants and agents were law-based. This paper refutes this assertion and vindicates the position that the legal system had a marginal role in mitigating agency problems in long-distance trade in this historical era. The claim that merchants’ relations with their overseas agents were law-based is wrong.
The evidence presented here is based on quantitative analyses of the corpuses containing the hundreds of documents on which the literature relies and a careful review of the documents and the literature Edwards and Ogilvie cite. Their assertion is shown to be based on unrepresentative and irrelevant examples, an inaccurate description of the literature, and a consistent misreading of the few sources they consulted. This paper thereby reaffirms the empirical basis for the multilateral reputation view. Indeed, this empirical basis is stronger than originally perceived. In addition, this paper sheds light on the roles of the legal system and reputation mechanism during this period.
Je ne résumerai pas le papier, d’abord parce que ne l’ai pas lu en entier (il est long) et qu’il est assez fastidieux. Sans surprise, Greif réitère son point de vue, toujours à partir d’une analyse de textes et d’arguments historiques. Cela m’amène d’ailleurs à mentionner un point très intéressant, qui est d’ailleurs mis en valeur par un papier dans la dernière livraison du Journal of Economic Methodology : l’importance considérable du “storytelling” dans les modélisations à base de théorie des jeux. En effet, on se rend compte que les diiscussions et controverses ne portent pas sur les modèles en tant que tels, sur le caractère correcte de la modélisation elle-même. La discussion concerne ce qui “entoure” la modélisation, c’est à dire le récit historique qui permet de construire des jeux pertinents. Cela s’explique par le fait que la théorie des jeux, chose qui est souvent oubliée, est une “théorie à exemple” : la théorie des jeux a finalement peu d’intérêt en tant que tel, hormis pour identifer quelque configuration générique. Mais même dans ce cas, la modélisation ne prend sens que lorsqu’elle est associée à un matériau historique consistant. On se rend compte alors que le potentiel de généralisation de cette approche est finalement assez limité. Cela n’est pas une mauvaise chose de mon point de vue, bien au contraire. Cela tend juste à indiquer qu’à terme, l’économie va devoir redécouvrir l’histoire.