Thorstein Veblen, un économiste du 21ème siècle

L’année dernière, on fêtait le 150ème anniversaire de la naissance de l’économiste américain Thorstein Veblen (1857-1929). Prétexte pour revenir brièvement sur les travaux de cet auteur pour le moins iconoclaste.

La (faible) notoriété de Veblen en France est liée à son ouvrage, le seul traduit en français, Théorie de la classe de loisir, publié en 1899. C’est dans ce dernier que Veblen développe son célèbre concept de consommation et de loisir ostentoires, qui désigne l’idée que les individus ne consomment pas des biens pour eux-mêmes, mais pour marquer leur appartenance à une certaine classe sociale. De là sera dérivée l’expression de “biens Veblen”, ces biens pour lesquels on observe une hausse de la demande alors même que le prix augmente : l’interprétation “véblénienne” étant que cette augmentation du prix confère au bien un nouveau prestige social dont cherchent à profiter le plus d’individus possible. L’ouvrage s’est aussi, et surtout, fait remarquer pour le style satirique de son auteur, au point d’éclipser son contenu analytique. A un point tel que pour nombre de personnes connaissant le nom de Veblen, ce dernier fait figure d’auteur caustique mais aux analyses guères originales ou profondes. Il est pourtant erroné de réduire l’oeuvre de Veblen à ce seul (et brillant) essai.

Le texte le plus important de Veblen est l’article “Why is Economics not an Evolutionary Science“, publié en 1898 dans le Quaterly Journal of Economics, et qui marque par la même occasion la naissance du courant institutionnaliste américain. Dans cet article, Veblen tente de montrer que l’économie (marginaliste) est une science pré-darwinienne, c’est à dire fondée sur des préconceptions “de normalité” qui partent du présupposé qu’il existerait un ordre naturel, une téléologie dans l’évolution du monde social. En plus de cela, l’économie serait fondée sur une conception erronée de l’individu, réfutée par la psychologie et l’anthropologie, l’occasion pour Veblen de déployer à nouveau son style inimitable :    

The hedonistic conception of man is that of a lightning calculator of pleasures and pains who oscillates like a homogeneous globule of desire of happiness under the impulse of stimuli that shift him about the area, but leave him intact. He has neither antecedent nor consequent. He is an isolated definitive human datum, in stable equilibrium except for the buffets of the impinging forces that displace him in one direction or another. Self-imposed in elemental space, he spins symmetrically about his own spiritual axis until the
parallelogram of forces bears down upon him, whereupon he follows the line of the resultant. When the force of the impact is spent, he comes to rest, a self-contained globule of desire as before.
Spiritually, the hedonistic man is not a prime mover. He is not the seat of a process of living, except in the sense that he is subject to a series of permutations enforce upon him by circumstances external and lien to him
“.

A l’inverse, une science post-darwinienne, ou évolutionnaire, est une science qui raisonne en terme de “causalité cumulative”, sans jamais présupposé qu’il existe un état final ou un équilibre dans le monde naturel ou social. Une science sociale évolutionnaire est une science non téléologique, qui interprète l’histoire comme une série de contingences et qui, in fine, cherche à comprendre l’évolution des institutions sociales dans une perspective darwinienne : comment elles se reproduisent à travers le temps, les origines de leurs mutations, et le mécanisme à la base de leur sélection.

Deux autres ouvrages sont également particulièrement importants dans l’oeuvre de Veblen : Theory of Business Enterprise (1904) et The Instinct of Workmanship and the State of the Industrial Arts (1914). Dans le premier, Veblen ébauche une théorie du cycle économique à partir d’une analyse des tensions existant entre d’un côté les institutions “pécuniaires”, ensemble de règles et de coutumes organisant la recherche du profit par des activités “prédatrices”, et les institutions industrielles, ensemble de règles fondant les activités basées sur la production et l’efficence organisationnelle. Veblen tente de montrer que la sphère pécuniaire, dirigée par la “classe des affaires”, cherche le profit à court terme par le biais de comportements spéculatifs. A l’inverse, la sphère industrielle, s’appuyant sur la classe des travailleurs, cherche avant tout à rendre l’activité productive la plus efficiente possible. Pour Veblen, ces deux sphères sont antagonistes : les institutions industrielles sont indispensables à toute société car c’est d’elles que provient la production matérielle. La sphère pécuniaire, en revanche, telle un parasite, à besoin de la sphère industrielle pour survivre. Le paradoxe, c’est que dans le même temps elle pénalise pourtant l’efficacité des institutions industrielles. De ce point de vue, lorsque Ségolène Royal s’emporte contre les “profits prédateurs”, elle reprend, probablement sans le savoir, la rhétorique véblénienne.

Dans l’ouvrage de 1914, Veblen ébauche une ambitieuse théorie de l’évolution culturelle qui retrace le déroulement d’un processus de rationalisation au cours de l’histoire des sociétés occidentales. En deux mots, Veblen considère qu’au même titre que l’évolution de la pensée scientifique peut s’analyser  par l’importance relative des préconceptions de normalité et des préconceptions factuelles (matter-of-fact preconceptions), l’évolution des habitudes et des comportements humains peut également se comprendre par le prisme de ces deux types de préconceptions. Au fur et à mesure que la société se rationnalise sous l’action notamment du développement du machinisme et de la technologie, les individus abandonnent progressivement les raisonnements archaïques et les mythes au profit de comportements fondés sur les faits, le calcul et la précision quantitative. Veblen estime alors que ce processus de rationalisation doit pouvoir permettre un dépassement du système capitaliste dont on a pu voir qu’il le considérait par nature comme étant instable. L’argumentation de Veblen sur ce point a considérablement inspiré Galbraith : avec la complexification des processus productifs, la classe d’affaire, celle qui gère les entreprises, va avoir de plus en plus de difficultés pour contrôler l’activité des travailleurs. Va alors émerger une nouvelle classe sociale, celle des ingénieurs (les managers chez Galbraith ou Chandler) ayant les compétences pour diriger l’activité industrielle. Selon Veblen, cela doit rendre évident aux yeux de tous l’obsolescence de la fonction de la classe d’affaire dont les membres vont progressivement perdre tout contrôle sur les activités productives. Veblen envisage alors (mais ne prédit pas) l’apparition d’une “révolution technocratique” débouchant sur une société dirigée rationnellement par des ingénieurs par le biais de la planification.

L’oeuvre de Veblen (qui est ici résumée de manière très très schématique) comporte de très nombreuses faiblesses et des aspects qui, pour le coup, sont totalement obsolètes : sa critique de la théorie néoclassique est assez faible et vaut surtout le coup d’oeil pour la rhétorique qu’elle déploie ; son analyse de la montée de la classe des ingénieurs est intéressante mais elle aboutie à une position très naïve sur les possibilité de la planification dans un régime technocratique. Enfin, si l’analyse du processus de rationalisation est intéressante (et est à mettre en parallèle avec celle que formule Weber), son idée de fond – le développement du machinisme comme principal facteur de rationalisation des comportements n’est que trop peu étayée. Pourtant, on peut voir Veblen comme un économiste du 21ème au moins à deux points de vue :

D’une part, Veblen est un ”social scientist” moderne en ce qu’il est le précurseur de l’idée de darwinisme universel ou généralisé. Popularisé par des auteurs comme Daniel Dennett et Richard Dawkins, le darwinisme universel consiste à postuler que le processus d’évolution darwinien, caractérisé par les mécanismes d’hérédité (certaines propriétés se transmettent lors de la reprodution d’entités données), de variation (des variations aléatoires surgissent lors de la réplication des entités) et de sélection (les entités les plus adaptées à leur environnement se reproduisent davantage et se propage dans la population) est applicable et généralisable à tous les processus évolutifs : cela est vrai pour les organismes biologiques, mais aussi pour les idées scientifiques et les institutions économiques et sociales (le language, les règles les plus diverses, le marché, etc.). Bref, le darwinisme universel consiste à se servir de la théorie darwinienne de l’évolution comme d’un cadre d’analyse général et générique, auquel s’ajouteront des éléments tenant compte de la spécificité du phénomène étudié. De ce point de vue là, sous l’influence de la philosophie pragmatiste américaine, elle-même très influencée par le darwinisme, Veblen va être l’un des premiers à généraliser le cadre darwinien (et ceci contre le darwinisme social ambiant de l’époque) à l’évolution des idées scientifiques et des institutions. A une époque où Darwin et son oeuvre étaient encore négligés, Veblen a ainsi anticipé l’une des évolutions les plus remarquables dans l’histoire des idées philosophiques et scientifiques.

Autre point sur lequel Veblen a été un précurseur, voir un prophète : la théorie du comportement humain. Pour Veblen, le fondement de tout comportement humain était les instincts, c’est à dire des caractéristiques génétiquement héritées par les hommes. Ces instincts sont à l’origine de la formation des habitudes de pensée (habits of thought) propres à chaque individu. Une habitude est une propension à l’adoption d’un certain comportement : suivre telle ou telle coutume ou convention, évaluer tel acte comme étant bien ou mal, etc. Contrairement aux instincts, ces habitudes ne sont pas transmises génétiquement, mais elles sont acquises par l’éducation et lors des interactions avec autrui. Mais les instincts orientent leur contenu. Eléments premiers dans la détermination des conduites humaines, les habitudes conduisent à l’apparition de comportement qui, en s’agrégeant, produisent des institutions sociales, c’est à dire un ensemble d’habitudes fermement ancrées et largement suivies. Ces institutions (par exemple la propriété privée) induisent ensuite une modification dans l’environnement naturel (par exemple le progrès technique et le développement de la technologie). En retour, l’environnement naturel sélection les institutions les plus adaptées. Ces mêmes institutions sélectionnent les habitudes de pensée qui contribuent à leur renforcement. Cette conception du comportement humain, qui met en son centre le concept d’habitude comme entité qui précède et permet tout comportement rationnel, est aujourd’hui mise en avant par les sciences cognitives. Le rôle des instincts et de l’héritage biologique est redécouvert par la psychologie évolutionniste. Les modèles multi-agents quant à eux reposent de plus en plus sur une modélisation dans laquelle les individus se comportent suivant un ensemble d’habitudes qui sont codifiées dans le modèle (voir par exemple ce papier). Bref, les intuitions de Veblen sur le comportement humain sont largement reprises et confirmées par les développements scientifiques modernes.

En dépit du caractère périmé de certaines de ses analyses, Veblen est donc incontestablement un “social scientist” dont la pensée ne serait pas anachronique aujourd’hui. Si mon petit texte ne vous a pas convaincu, allez alors sur ce site où une très grande partie des textes (articles et ouvrages) de Veblen sont accessibles. Vous pouvez aussi allez lire cet ouvrage du spécialiste international des travaux de Veblen.

2 réponses vers «Thorstein Veblen, un économiste du 21ème siècle»

  1. Gu Si Fang dit :

    Veblen pose déjà les prémisses d’une théorie de la coévolution entre biologie et culture, pas mal pour l’époque! Ce qui est moins clair c’est le passage aux institutions. Certaines institutions ne sont rien d’autre que des habitudes très répandues, comme se faire la bise. D’autres sont le résultat d’une construction consciente, comme les marchés à double enchère. Les deux peuvent “évoluer” dans le sens où entre en jeu un mécanisme de réplication et de mutations (se faire la bise 2 ou 4 fois selon les régions). Cependant, le processus de “sélection” doit être très différent. Est-ce qu’un des enjeux n’est pas de mieux comprendre ce qui fait le succès de certaines institutions, puisque l’utilité ou la valeur individuelle ne suffisent pas forcément pour comprendre ce qui se passe à cette échelle macroscopique?

    Sinon, y a-t-il un lien entre l’institutionnalisme et l’école de la régulation?

  2. C.H. dit :

    Sur la diversité du processus de sélection des institutions, la question est intéressante. On peut d’ailleurs remarquer que dans une large mesure, l’évolution des institutions sociales est en partie de nature plutôt lamarckienne et/ou relève plus d’une sélection artificielle. Mais Veblen dirait (enfin je pense) que les actions conscientes qui font évoluer les marchés à double enchère sont elles-mêmes le fruit d’une sélection naturelle.
    Pour les liens entre l’institutionnalisme et la théorie de la régulation : il y en a, puisque les régulationnistes se revendiquent de plus en plus institutionnalistes. Mais très peu de référence à Veblen… sans compter qu’ils leur manquent une théorie microéconomique consistante.

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