Publier, c’est se prostituer ? – suite (et fin)

Dans Idéologie et utopie (1929), le sociologue allemand Karl Mannheim écrivait : “Le danger des pré-suppositions ne repose pas dans le simple fait qu’elles existent ou qu’elles sont antérieures à la connaissance empirique. Il se trouve plutôt dans le fait qu’une ontologie transmise par tradition fait obstruction à de nouveaux développements, surtout dans les modes fondamentaux de la pensée, et que, tant que la particularité du cadre théorique conventionnel n’est pas mise en question, nous devons en rester au labeur pénible d’un mode de pensée statique, inadéquat à notre stade actuel de développement historique et intellectuel. Ce qui est nécessaire par conséquent, c’est d’être continuellement prêt à admettre que tout point de vue est particulier à une certaine situation définie et de découvrir par l’analyse en quoi consiste cette particularité”. Réflexion très pertinente qui m’amène à préciser l’idée ébauchée dans un billet précédent.

Le billet précédent n’avait pas d’autre ambition que d’être un petit “mind game” visant à montrer l’impact que peut avoir une attitude conformiste de la part des rapporteurs dans les revues académiques sur la dynamique d’innovation dans la recherche. Le “modèle” souffre des limites du genre : simplification extrême, conception réductrice du comportement des agents, etc. Le plus gros problème est qu’il conditionne la publication à la coordination des stratégies en faisant abstraction de la qualité du travail. Pour autant, et dans la mesure où le contexte institutionnel est celui supposé (droit de veto des rapporteurs, ce qui n’est pas le cas dans toute les disciplines), il me semble qu’il met néanmoins clairement en avant que, parce que l’auteur est dans une position “vulnérable”, l’innovation scientifique suppose un ensemble de conditions (peu de conformisme et beaucoup de propension à l’innovation) difficile à réunir. L’autre point intéressant, que je n’ai pas développé plsu que ça, c’est que l’asymétrie d’information entre auteur et rapporteur a des effets radicaux. En reprenant la matrice du billet précédant et la transformant en jeu séquentiel à information incomplète (dans lequel l’auteur ne sait pas quel est le degré de conformisme du rapporteur auquel il a à faire), on peut trouver des résultats édifiants : ainsi (je ne présente pas les calculs), si la population des rapporteurs est divisée entre les conformistes (b>2/3) et des “non-conformistes” (b<2/3), et que l’on considère que l’auteur ne connait pas le profil de son rapporteur (on considère que c’est la “nature” qui choisit aléatoirement le profil du rapporteur) alors :

* quand l’auteur a une propension à l’innovation maximale (a=1), il ne choisira d’innover que dans la mesure où il estime que la probabilité de tomber sur un rapporteur non conformiste est supérieure à 3/5.

* quand l’auteur a une propension à l’innovation moyenne (a=1/2), il ne choisira d’innover que dans la mesure où il estime que la probabilité de tomber sur un rapporteur non conformiste est supérieure à …1, ce qui est impossible.

On voit donc ici clairement l’effet désincitatif considérable de l’asymétrie d’information.

Maintenant, on peut se poser la question suivante, à laquelle j’aurais du répondre dès le début : la réalité de la recherche en économie (je ne sais pas ce qu’il en est dans les autres disciplines) correspond-t-elle à ce modèle ? En fait, les choses sont effectivement bien plus complexes. Cependant, premier point, les cas de conformisme scientifique ne sont pas purement imaginaires. J’en ai deux qui me viennent à l’esprit. Le premier exemple est connu, c’est celui de George Akerlof et de son article “The Market for Lemons”, publié dans le Quaterly journal of Economics en 1970. Avant de devenir l’article le plus cité au monde, ce papier a été rejeté par les meilleurs revues académiques, dont l’ American Economic Review. Au vu de son succès ultérieur, on ne peut pas supposer que ces rejets étaient du à la qualité intrinsèque du papier. La vérité, c’est que les raisonnements en terme d’asymétrie d’information étaient probablement à l’époque mal perçus, voire considérés comme ésotériques.

Autre exemple : l’un des champs en pleine explosion en économie est celui des modélisation informatiques à partir de modèles multi-agents, choses dont j’ai déjà parlé ici. Et bien, si vous consultez les sommaires des top revues académiques (AER, Journal of Political Economy, Journal of Economic Theory, QJE, Econometrica), vous ne trouverez à ma connaissance aucun article recourant à ce type de formalisation. Pour en avoir déjà discuté avec un économiste qui touche un peu à ces choses là, ces revues trouvent tout simplement que ce type de modélisation n’est pas rigoureux, pas pertinent. Ici, il faut admettre qu’émerge une (grosse) différence avec le “modèle” que j’ai proposé dans le billet précédent : l’information n’est pas si asymétrique que ça, puisqu’il est de notoriété que certaines revues n’acceptent pas n’importe quoi. Pourtant, cela n’empêche le développement de ces nouveautés scientifiques. Comment cela est-il possible?

Pour répondre en bref, je dirais que la “nature a horreur du vide”. Comme les top revues sont très sélectives (et conservatrices), on a vu proliférer en économie un nombre incalculable de revue de langue anglaise se spécialisant dans les domaines les plus divers. Si par exemple vous voulez voir des modèles multi-agents, vous trouverai votre bonheur dans le Journal of Economic Behavior and Organizations, et à un degré moindre, dans le Journal of Evolutionary Economics. Il semblerait que l’on ait à faire à une sorte d’ordre spontané : en réponse au conservatisme des revues majeures, les acteurs ont développé des stratégies détournées conduisant à l’émergence de très nombreuses revues de qualité très variables.

Ce que je décrit là n’est finalement pas si étonnant que ça pour quiconque connait les travaux de Thomas Kuhn, Imre Lakatos et Paul Feyerabend. Avec son concept de “science normale”, Kuhn avait souligné le caractère très conservateur de la science, dont les chercheurs tendent à s’accrocher coute que coute au paradigme dominant, même s’il est déclinant. Les top revues académiques sont de ce point de vue les moteurs principaux de la science normale. Lakatos, avec son concept de programme de recherche scientifique, a théorisé plus en détail ce phénomène : les programmes de recherche ont un noyau dur (des principes, axiomes, postulats fondamentaux) qui ne doit en aucun cas être remis en cause. Pour cela, ils développent une ceinture protectrice qui, par le biais d’heuristiques positives et négatives, protège le noyau dur des attaques qui pourraient s’avérer destructrice. Le conformisme est ainsi seulement une conséquence de la dynamique des programmes de recherche. Néanmoins, comme l’a brillament montré Feyerabend, la règle dans l’histoire des sciences est à la prolifération des théories, à la lutte constante entre de multiples programme de recherche et ceci, pour une bonne raison : il n’existe pas de “bonne” méthode scientifique universelle. Personne, à commencer par la doxa scientifique, n’est en mesure de démontrer que telle démarche est meilleure qu’une autre, car cela est épistémologiquement impossible. Ce n’est pas par le conformisme bien rangé que la science progresse, même si son fonctionnement institutionnel tend à induire un tel conformisme. C’est la prolifération des théories et des démarches qui est le garant d’un tel progrès. J’ai déjà entendu des économistes se plaindre de la multitude de revues en économie, au point de vouloir en faire maintenant un classement cardinal. Mais en fait, la pluralité des revues n’est que l’expression de la nécessité d’un pluralisme méthodologique qui ne peut s’exprimer autrement en raison du conformisme ambiant. Cette pluralité est donc une très bonne chose. Comme le disait Mannheim : “tant que la particularité du cadre théorique conventionnel n’est pas mise en question, nous devons en rester au labeur pénible d’un mode de pensée statique, inadéquat à notre stade actuel de développement historique et intellectuel. Ce qui est nécessaire par conséquent, c’est d’être continuellement prêt à admettre que tout point de vue est particulier”. Tout est dit.

Une réponse vers «Publier, c’est se prostituer ? – suite (et fin)»

  1. bouillaud dit :

    Ma réaction anticipait votre présent post. J’ajouterais tout de même que la hiérarchie des revues (le système des étoiles dont m’a parlé un ami économiste) a une incidence énorme sur les carrières. Certains “programmes” sont condamnés à s’étioler faute de combattants. On pourra toujours publier dans la revue d’un programme minoritaire (mettons une revue économique qui parle encore du capitalisme monopoliste d’Etat…), mais je doute qu’on trouve un poste pour fruit de ces efforts. On sort de l’académie, de la recherche payée par la puissance publique.

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