Les origines évolutionnaires de l’effet de dotation

Passionnant article dans The Economist sur les origines de ce qui est connu en économie comportementale comme l’”endowment effect”, ou effet de dotation. En un mot, l’effet de dotation exprime l’idée qu’un individu tend à conférer à un même bien une plus grande valeur lorsqu’il le possède que lorsqu’il ne le possède pas. Il y a plusieurs moyens d’expliquer le phénomène en lui-même : par exemple, ce n’est qu’en possédant et faisant usage d’un objet pendant un certain temps que l’on peut percevoir sa “vraie” valeur. Cependant, cette explication est remise en cause par le fait que l’effet de dotation a pu être constaté même lorsque l’individu venait tout juste d’acquérir le bien. 

L’article The Economist discute de travaux en biologie et en économie qui cherchent à comprendre l’originie de ce comportement. Il semblerait que l’on puisse le localiser chez les chimpanzés et qu’il soit “génétiquement ancré” du fait de l’impossibilité, dans les sociétés animales, de mettre sur pied des dispositifs institutionnels permettant de sécuriser les échanges. Une explication plus “économique” consiste à supposer qu’il provient du fait que, dans les sociétés tribales où les opportunités d’échange étaient faibles, un individu avait intérêt à conserver un bien pour en tirer un meilleur prix plus tard. Quoiqu’il en soit, on rentre ici dans un domaine où les apports croisés de l’économie, des neurosciences, des sciences cognitives et de la psychologie évolutionniste pourraient s’avérer fertiles. Histoire peut-être aussi de ressusciter le “programme de recherche” ébauché par Thorstein Veblen concernant l’importance des instincts, des habitudes et des institutions dans la détermination des comportements humains.

3 Réponses vers «Les origines évolutionnaires de l’effet de dotation»

  1. Gu Si Fang dit :

    Logiquement, il doit y avoir symétrie dans l’effet dotation. Je m’explique :

    “Si c’est ma maison, je ne veux pas la céder à moins de 110000 euros ; mais si ce n’est pas ma maison, je refuse de la payer plus de 90000 euros.” C’est l’effet dotation.

    On a tendance à s’intéresser à la maison, mais si on change de point de vue, on voit que l’effet s’applique aussi aux euros. “Si ce sont mes euros, je refuse d’en céder plus que 90000 contre cette maison ; mais si ce ne sont pas mes euros, je refuse d’en recevoir moins que 110000 contre ma maison.”

    Les économistes qui trouvent cela irrationnel commettent l’erreur de croire que nos préférences sont stables. La stabilité des préférences est utilisée pour prouver l’optimalité de l’équilibre du marché et autres propriétés sympathiques. C’est pourquoi les auteurs écrivent : “The paradoxical psychological bias known as the endowment effect puzzles economists, skews market behavior, impedes efficient exchange of goods and rights, and thereby poses important problems for law.” Rendez-vous compte, ces primates mal dégrossis ne sont même pas fichus de faire fonctionner un marché correctement! :-)

    Je propose une explication simple : tout changement comporte une part d’incertitude. Dans n’importe quelle situation qui implique de choisir entre le statu quo (je garde ce que j’ai) et le changement (j’échange), nous avons un biais en faveur du statu quo. Sur le plan cognitif, cela implique de comparer des perceptions réelles (je sens ce que j’ai) avec des perceptions imaginaires (ce que je sentirais si j’échangeais). Il ne serait pas très raisonnable d’accorder la même valeur à notre imagination qu’à notre perception immédiate. Non seulement l’effet dotation n’est pas irrationnel, mais je dirais au contraire qu’il est parfaitement rationnel, logique, efficace, etc.

    Cependant il pourrait y avoir un contre-exemple en ce qui concerne les jetons. Si j’ai bien compris, on n’observe pas d’effet dotation pour les jetons. Un effet dotation réduit, je comprendrais, car rien ne permet de savoir quelle est l’amplitude de l’effet. Mais pas d’effet du tout, c’est assez douteux. Il faut lire l’article de Kahneman qui date de 1990, et dont l’interprétation est peut-être assez éloignée de la question telle qu’elle se pose ici.

  2. Gu Si Fang dit :

    Post scriptum :

    Il n’y a pas d’effet dotation sur les jetons dans l’expérience de Kahneman tout simplement parce qu’ils ne sont échangeables que contre de la monnaie (ce qui permet de réaliser un gain sans aucune incertitude), et pas contre des mugs. Jones et Brosnan se sont donc trompés en écrivant “endowment effects appear to be present for mugs but not for tokens that can be exchanged for mugs”. Là-dessus ils font une interprétation qui n’a plus de sens : “tangible goods (such as mugs) may be more evolutionarily salient than abstractions (such as tokens that can be exchanged for mugs)”.

    Les tokens servent d’expérience témoin pour Kahneman, et si Jones et Brosnan n’ont pas compris ce point, on peut craindre le pire…

  3. Markss dit :

    Et on pourrait pas faire un peu de marxisme? Une marchandise n’est telle que quand elle entre sur le marché, sinon elle n’a qu’une veleur d’usage. Valeur d’usage et valeur d’échange ne coïncident pas, et il n’y a qu’en entrant sur le marché qu’on parvient à faire reconnaître la valeur d’échange, qui peut être inférieure à celle d’usage. Au contraire, quand je suis sur le marché avec ma monnaie, j’aurai tendance à sous-estimer la valeur d’usage. Bon, ça fait longtemps que j’ai lu tout ça.

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