Ma pensée individualiste/égoïste du jour : bien public et manifestations culturelles

Ce week-end, dans ma ville, se déroulent les “fêtes johanique”. Habitant en centre ville, à chacune de ces manifestations (marathon, fêtes culturelles, braderie), je suis bien embêté pour prendre ma voiture (oui, même le dimanche, je prend ma voiture). Tout est bloqué, et si l’on sort il faut attendre la fin de journée pour pouvoir rentrer à son garage. Bref, ces petites péripéties sont l’occasion de faire un peu d’analyse économique.

On peut considérer que ce type de manifestation est un bien public. Un bien public a deux caractéristiques :

* La non-exclusion : on ne peut empêcher une personne qui n’a pas financé le bien d’en profiter ;

* La non-rivalité : le fait qu’un individu supplémentaire consomme le bien ne diminue pas la satisfaction des autres consommateurs.

Parmi les exemples de bien public que l’on donne souvent, citons la défense nationale ou l’éclairage public. Une manifestation culturelle publique (un défilé par exemple, ou un feu d’artifice) répond à ces deux critères : il n’y a pas vraiment de limites quand au nombre de personnes pouvant y assister et il est très difficile d’empêcher une personne n’ayant pas contribué à son financement d’y assister. Les biens publics intéressent particulièrement les économistes car, de par leur nature, leur production ne peut occurer des seules incitations produites par le marché. Une petite matrice toute bête illustre cela : soit deux individus (ou groupes d’individus) qui veulent bénéficier d’un bien public (par exemple l’éclairage de la rue). La production de ce bien doit être financée, sachant qu’une fois produit ce bien bénéficiera à tout le monde. On se trouve alors dans la situation suivante :

      Individu 2  
    Finance   Ne finance pas
  Finance 5 ; 5   2 ; 8
Individu 1        
  Ne finance pas 8 ; 2   3 ; 3

Bénéficier du bien public apporte une utilité de 8. Le fait de devoir le financer représente un coût de 3. On constate donc que pour l’individu financer le bien lui apporte une utilité positive (8-3=5). Cependant, sachant que même sil ne contribue pas à son financement, il profitera du bien, l’individu a intérêt à économiser le coût du financement, ce qui lui procure alors une utilité de 8 (5+3). Celui qui finance le bien tout seul doit alors contribuer deux fois plus, ce ui ramène son utilité à 2 (8-2*3). Dans le cas où personne ne contribue au financement, le bien n’est pas produit et les individus économisent le cout de production (ici, 3). Sous hypothèse de common knowledge et de rationalité, on voit aisément que le seul équilibre est l’équilibre non-coopératif [Ne finance pas/Ne finance pas] (les lecteurs attentifs auront reconnu une nouvelle manifestion du dilemme du prisonnier). C’est le problème du free-riding, ou passager clandestin, et qui conduit à une sous-production, par rapport à ce que serait l’optimum social, du bien public. La conclusion est qu’une tierce partie doit intervenir pour produire le bien, soit en “forçant” les individus à contribuer à son financement, soit prenant en en prenant en charge elle-même l’intégralité. Dans le cas qui nous occupe, c’est la ville qui finance ce genre de manifestation via les impôts locaux… dont les montants ont monté en flèche ces dernières années.  

Bien, et où veux-je en venir ? Il se trouve que dans l’exemple numérique du dessus (que l’on peut généraliser en remplaçant les chiffres par des symboles), il est supposé que les deux individus (et, par extension, tout le monde) souhaitent la production du bien public. Dans le cas de l’éclairage public, cela ne pose guère de problème. Mais dans le cas d’une manifestation culturelle, cela est moins évident : d’une part, un défilé ou un feu d’artifice n’intéresse pas tout le monde, d’autre part un tel bien public génère de menus “désagréments” (bruit, rues bloquées, etc.). Si l’on prend en compte les individus qui ne souhaitent pas la production d’un tel bien public, on obtient une nouvelle matrice (le joueur “moi” désigne tous les individus qui ne veulent pas du bien public) :

      Les autres  
    Financent   Ne financent pas
  Finance -5 ; 5   -3 ; 3
Moi        
  Ne finance pas -2 ; 4   3 ; 3

Je fais l’hypothèse que ceux qui veulent le bien public (”les autres”) sont plus nombreux que ceux qui ne veulent pas (”moi”). Pour “les autres”, les gains sont construit de manière identique à précédemment (bénéficier du bien=8 et coût de financement=3) mais comme je fais l’hypothèse qu’ils sont majoritaires, le surplus de financement qu’ils doivent assumer si “moi” ne finance pas est plus faible que précédement (4 au lieu de 6). De même, s’ils ne financent pas, le bien ne pourra être produit. Pour “moi”, les gains son construits de la manière suivante : le financement du bien a un coût de 3 (comme pour les autres), mais la production du bien procure une désutilité de 2. Si “moi” à le choix, il ne finance jamais le bien public. “Les autres”, eux, financent quoiqu’il arrive le bien public. Par conséquent, le seul équilibre du jeu est [Ne financent pas/Financent]. Dit autrement, en l’absence d’intervention d’une tierce partie et en faisant l’hypothèse que ceux favorables à la production du bien public aient réellement une disposition à le financer, alors le bien sera produit… mais sans faire payer les individus qui n’en souhaitent pas la production. A l’inverse, si le bien n’est pas produit, c’est qu’en fait les individus favorables (”Les autres”) ne tirent pas une si grande utilité du bien public (en d’autres termes, l’utilité de 8 supposée lorsque le bien est produit est plus faible en réalité). Conclusion : l’intervention des pouvoirs publics dans le cadre de l’organisation de manifestation culturelle publique conduit à une allocation sous-optimale des ressources.

Ce billet, à moitié sérieux il va s’en dire, pose néanmoins une vraie question : les biens publics authentiques existent-ils réellement ? Coase avait notamment posé la question au sujet des phares, pourtant considérés comme l’exemple typique du bien public. En pratique, il est possible de rendre à peu près tous les biens excluables, à partir du moment où la technologie le permet. Par exemple, le cryptage des programmes pour la télévision. Les libertariens (comme David Friedman, le fils de Milton) vont même jusqu’à affirmer que la police, la défense nationale et même la justice sont en fait des “biens de club”, c’est à dire des biens non-rivaux mais où l’exclusion est possible. Cela souligne encore l’importance des institutions : par nature, il n’existe probabement pas de bien public par essence. Ce sont les institutions, telles qu’elles ont émergé spontanément ou selon la manière dont les individus les ont construites, qui définissent la nature d’un bien. Et si les institutions sont dures à changer, on peut néanmoins les faire évoluer…

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