Polanyi et le marché libre

Mark Thoma de Economist’s View rapporte un échange entre l’économiste Greg Clark et le sociologue Fred Block au sujet de La Grande Transformation de Karl Polanyi. On peut trouver le texte de Clark en entier ici et celui de Block . Je formulerai deux ou trois observations.

Premier point, Fred Block est un spécialiste reconnu de l’oeuvre de Karl Polanyi et sa réponse est très pertinente. Le texte de Clarke me semble en revanche manquer de discernement. Ce dernier attaque Polanyi sur plusieurs points : des prédictions erronées au sujet de l’avenir du marché, une analyse historique fausse qui sous-estimerait l’importance du marché dans les sociétés anciennes, une vision idyllique des sociétés primitives, un romantisme qui se substitue à l’approche scientifique. Il s’agit là de critiques plus ou moins sérieuses qui sont souvent énoncées à l’encontre de Polanyi. Le texte de Block y répond très bien mais j’ajouterai quelques éléments.

Sur le caractère erroné des "prédictions" de Polanyi, les choses ne sont pas si simples. En premier lieu, on peut remarquer que Polanyi ne serait pas le premier grand auteur à ne pas avoir bien anticiper l’avenir : Marx et Schumpeter sont notamment en sa compagnie. De plus, la thèse de Polanyi est que le marché auto-régulé est une utopie destructrice dont l’aboutissement est impossible mais la quête dangereuse. Que l’on soit d’accord avec ça ou pas, une chose est claire : le marché auto-régulé n’existe pas. Même dans les pays les plus "libéraux", comme la Nouvelle-Zélande, il subsiste des réglementations dans les domaines les plus divers. A ce jour, la "free-market society" des anarcho-capitalistes est tout aussi utopique qu’une forme ou une autre de communisme. Certains diront que, par "marché auto-régulé", Polanyi ne pensait probablement pas à cette forme extrême. Certes, mais le fait est qu’au niveau international, la règle tend plutôt vers l’encadrement et la réglementation de l’économie que vers la libération totale "des forces de marché".

La deuxième critique, sur la sous-estimation du rôle du marché dans le passé, est caractéristique des personnes qui ont mal lu et mal compris Polanyi (à leur décharge, il faut admettre que l’oeuvre de Polanyi n’est pas facile à décrypter). Que ce soit dans La Grande Transformation et encore plus dans ses écrits postérieurs sur les sociétés primitives, Polanyi défend clairement l’idée que l’institution du marché a toujours existé. Ce qui a changé au cours de l’histoire, c’est la manière dont cette dernière est "encastrée" au sein de la société et sur la place qu’elle y occupe. Selon Polanyi, l’échange marchand n’est que l’une des trois "formes d’intégration" des comportements humains. A ses côtés, on trouve également la réciprocité et la redistribution. Toutes les sociétés, au cours de l’histoire, renferment en leur sein ces trois formes d’intégration, qui occupent alors une place plus ou moins importante. Ce que Polanyi met en valeur, c’est qu’au 19ème siècle, il est né une croyance folle suivant laquelle on pouvait se passer totalement des formes d’intégration autre que le marché. Cela s’est concrétisé par l’apparition de "marchandises fictives", c’est à dire des objets (le travail, la terre et la monnaie) pour lesquels on a crée un marché et que l’on a transformé de fait en marchandises. Mais ce processus n’a jamais pu aboutir (même si pour Polanyi il est à l’origine des catastrophes que sont le nazisme et le fascisme). A ce niveau là, l’analyse de Polanyi a quand même une grosse faiblesse selon moi : elle n’explique pas la nature de l’encastrement des économies modernes. Cela vient du fait qu’après La Grande Transformation, Polanyi a détourné son attention des économies modernes. Mon point de vue est que l’on pourrait penser à l’émergence d’une quatrième forme d’intégration… mais je ne développe pas plus que ça, c’est une idée qui n’est encore qu’au stade de l’ébauche.

De manière générale, et la réponse de Block le souligne très bien, la grosse erreur de ce genre de critique est qu’elle ne voit pas pas que "l’économie de marché" est polymorphe. Il est franchement stupide, comme le fait Clarke, de prendre l’exemple de la Chine pour illustrer le développement du marché libre. Est-il vraiment sérieux de penser que l’économie de marché (ou le capitalisme) chinoise est à mettre sur le même plan que celle des Etats-Unis ou des pays européens. On touche ici à une thématique essentielle, celle de la "variété des capitalisme", pour laquelle je recommande notamment la lecture de l’ouvrage de Bruno Amable, Les cinq capitalismes. D’ou vient la variété des capitalismes ? De la diversité des normes, des conventions et des institutions qui encadrent le marché. C’est parce qu’ils existent une multitude de "points focaux" possibles pouvant régler les interactions humaines qu’il n’existe pas deux économies de marché identiques. Il est vrai que l’analyse de Polanyi n’est pas assez fine pour saisir ces nuances. Mais prétendre que le marché libre s’est diffusé partout pour réfuter Polanyi est très faible… et faux !

Sur le dernier ensemble de critiques (vision idyllique des sociétés primitives et romantisme) : il est indéniable que Polanyi a eu tendance à idéaliser les sociétés primitives, un peu à la manière d’un Ferdinand Tonnïes lorsque ce dernier oppose communauté et société. Néanmoins, il est faux de dire qu’il ressort des écrits de Polanyi que les sociétés primitives étaient le paradis sur terre. Polanyi essaye surtout de montrer comme ces sociétés ont élaboré des arrangements institutionnels alternatifs au seul marché pour perpétuer leur existence. Peut-être Polanyi a-t-il forcé le trait… mais pas plus que les anthropologues économistes néoclassiques de son époque qui ont cherché à montrer que l’on pouvait réduire les comportements à des maximisations sous contraintes. Ceci amène à l’opposition romantisme/science qui est selon moi largement erroné. Dès lors que l’on s’engage dans des travaux d’histoire économique (et même dans des travaux en économie tout court), nul ne peut échapper au storytelling (voir le bouquin de D. McCloskey). Par définition, et comme l’avait très bien montré Max Weber, l’historien ne peut pas faire autrement que de sélectionner ex ante certains faits pour en exclure d’autres, ceci à partir d’un "rapport aux valeurs". En d’autres termes, Polanyi, de par ses sensibilités, son environnement intellectuel, avait une thèse en tête. Il a cherché dans l’histoire des éléments qui pouvaient la supporter, les a mis en cohérence dans un cadre analytique, et à "raconter une histoire" qui a ensuite été débattu par la communauté scientifique. Ce n’est pas scientifique ? Et bien il m’est d’avis qu’il s’agit pourtant de la manière dont procèdent tous les scientifiques, au moins en sciences sociales. Les partisans de la "free market society" ne font pas autrement, peu importe les outils qu’ils utilisent…

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4 Commentaires

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4 réponses à Polanyi et le marché libre

  1. Gu Si Fang

    Pour nous autres qui avons la GT de Polanyi sur notre (longue) liste de lecture, ce résumé est-il correct ?

    RÉSUMÉ

    Karl Polanyi explique ce qui s’est passé dans l’économie britannique depuis le 17ème siècle à partir du traité sur les enclosures. Il analyse le système de marché autorégulateur de sa naissance jusqu’à sa mort. De ce système résulte la séparation de l’économie et de la société qui se soumet alors au marché.

    Il débute son ouvrage en présentant la situation politique du 19ème et du début du 20ème siècle qu’il appelle « paix de 100 ans » et reposant sur quatre piliers : le système de l’équilibre des puissances, l’étalon-or international, le marché autorégulateur et l’Etat. La matrice du système est le marché autorégulateur. Le déséquilibre entre nations au sortir de la guerre fait imploser le système.

    Contrairement à Smith, Polanyi ne croit pas à la propension naturelle de l’homme à échanger en vue de tirer un bénéfice, il parle de réciprocité et de redistribution là où Smith parle de troc. L’échange par le marché est apparu progressivement. Quand le marché en vient à maîtriser le système économique, la société subit une mutation importante. Le marché n’est plus intégré dans la société, c’est la société et les relations sociales qui y sont encastrées. Le marché autorégulateur suppose que tous les revenus soient issus d’une vente et donc la Terre, le Travail et la Monnaie deviennent marchandises (fictives selon Polanyi car non produites pour la vente). Si le travail est une marchandise, il y a soumission de la société au marché, on ne peut vivre de son travail sans passer par le système. L’abrogation des lois sociales en 1834 marque la naissance de l’économie de marché. A partir de là, il y a tentative de mondialisation du marché. Pourtant la non-adaptation des peuples colonisés au marché autorégulateur montre que celui-ci n’est pas naturel. L’Homme n’est pas fait pour vivre dans un système de marché autorégulateur. En effet, son installation requiert la destruction des sociétés traditionnelles où il n’est pas menacé par la faim, car seule la faim incite à vendre son travail et non l’appât du gain.
    La situation économique du début du 19ème siècle influence sur la politique. Le chômage additionné des rivalités impérialistes crée de nombreuses tensions internationales : droits de douanes et loi sur l’immigration aux Etats-Unis. L’agitation ouvrière fait peur aux autres classes sociales et oblige l’Etat à prendre des mesures. On aboutit dans les années 1920 a une paralysie politique et économique, destructrice de formes sociales et de ressources naturelles. C’est ce que Polanyi appelle la grande transformation, c’est à dire la mort du libéralisme et l’avènement du totalitarisme national socialiste. Le pouvoir s’offre alors à ceux qui proposaient une « issue facile quel qu’en fut le prix ultime ». Le fascisme pouvait s’installer.

    La civilisation du 19ème siècle n’a pas été détruite par les barbares, les guerres, les révolutions ou les lois de l’économie mais par la société elle-même dans sa tentative de résistance au système du marché autorégulateur. On voit ici que cet ouvrage est parfaitement d’actualité, à l’heure où la contestation anti-capitaliste se développe au niveau mondial dénonçant les dérives de la société de marché plus que de l’économie de marché. La totale marchandisation de la vie est au coeur de tous les débats entre libéraux et contestataires. Cette phrase de Polanyi résume à la fois le monde qu’il décrit et la situation actuelle : « Permettre au mécanisme du marché d’être l’unique directeur du sort des êtres humains et de leur environnement naturel aurait pour résultat la démolition de la société ».

    Pourquoi Polanyi est-il d’actualité ?

    A la lecture du livre de Karl Polanyi, une chose est assez frappante. Le monde qu’il décrit du début à la fin de son livre semble être assez proche de celui que nous pouvons observer aujourd’hui, du moins dans ses caractéristiques fondamentales. Le néolibéralisme n’a fait que prendre la place du libéralisme et les Etats-Unis ont remplacé l’Angleterre. La même misère sociale, la même domination d’une petite partie de la société sur le reste de cette société peuvent être décrit de façon quasi semblable à travers les deux époques.

    Au centre de la thèse de l’auteur se trouve le principe du marché autorégulateur, principe « divin » censé allouer les ressources de manière optimale. Aujourd’hui ce principe n’est plus discuté que par une partie marginale d’économistes, de sociologues ou d’intellectuels. Ce qui est plus contesté est son extension à l’ensemble des caractéristiques qui forment une société. La fin du livre ouvre la réflexion de l’avènement du fascisme en Europe tel qu’on l’observa en Italie ou en Allemagne. Là encore on pourra faire le parallèle avec le contexte actuel européen où l’on peut de nouveau entendre l’expression « régime fasciste » à l’encontre de certains gouvernements ou partis en place.

    Polanyi qualifiait le marché autorégulateur de matrice du système lequel est alors commandé, orienté et régulé par les seuls marchés. Dans une économie de marché, ce principe veut que toute la production soit destinée à la vente sur le marché et que tous les revenus proviennent de cette vente. Il doit alors exister des marchés pour tous les biens et non plus seulement pour les biens industriels ou les services. Ainsi on voit l’intégration de la monnaie, de la terre et du travail à l’intérieur même de ce principe de marché autorégulateur. On assiste à cette époque à leur marchandisation. Polanyi explique alors pourquoi ce nouveau statut conduit à l’anéantissement du travail et de la nature. Pour l’auteur « inclure le travail et la terre dans le mécanisme de marché, c’est subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même ». Aucun des trois éléments n’est produit pour la vente, on ne peut donc les qualifier de marchandises.
    A notre époque, le travail, la terre et la monnaie étant inexorablement encastrés dans le marché, c’est de la naissance d’autres marchandisations dont on peut s’inquiéter : la culture, la santé, l’éducation, les services publics de manière générale. Concernant la culture on assiste actuellement à une très forte concentration d’entreprises du domaine qui menacent la diversité culturelle, les producteurs ne financent plus que les titres à forte audience potentielle. Warner Music (division d’AOL-Time Warner) annonce le regroupement de deux maisons de disque de musique classique dans le but de ne produire que les titres grands publics. Pour le PDG de Vivendi – Universal, Monsieur Jean-Marie Messier, les artistes souhaitent avant tout que leurs créations soient achetées par le plus grand nombre, il oublie alors tous ces artistes anonymes qui créent par unique plaisir sans aucune ambition lucrative, marginalisant ainsi toute une phase de la création culturelle. La culture n’est pas produite pour la vente et n’est donc pas une marchandise aurait pu dire Polanyi. Dans le domaine de la santé, de l’éducation et des services publics en général (distribution du courrier, fourniture en électricité…) cette marche en avant du tout marché existe là aussi de manière très marquée, notamment par l’intermédiaire de l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) mis en place par l’OMC. Le sommet européen de Barcelone en a été le cadre récemment. Opposées au libéralisme italo-hispano-britannique, le couple dirigeant français s’est opposé à la privatisation du service public et notamment de la société EDF. Combien de temps la France pourra t’elle tenir ces positions ? A chaque fois que l’Europe a proposé de libéraliser, c’est à dire d’ouvrir à la concurrence, Paris a hurlé à la mort avant d’accepter ce qu’elle prétendait refuser la veille (télécoms, aérien, routier, poste ou rail, par exemple) (Libération 15/03/2002). La marchandisation de la société dans son ensemble paraît inexorable tant que le système économique néo-libéral contrôlera le système politique occidental, à moins que ce dernier ne soit déjà intégré dans la sphère marchande…

    Polanyi portait comme condition à l’existence d’une économie de marché, l’existence dans le même temps d’une société de marché. Plus que jamais cette condition est aujourd’hui respectée. La société se définit selon les lois du marché quasi exclusivement. Le marché est la référence et résulte de cela la société de consommation en charge de maintenir tout le système à flot. L’endoctrinement libéral des masses laisse penser au plus grand nombre que la consommation est le moyen par lequel tout individu peut améliorer son sort par une l’obtention d’une plus grande satisfaction ou utilité. Il laisse à penser également que ce moyen est exclusif. L’individu, en particulier l’enfant, en arrive à perdre tous repères moraux ou culturels nécessaires pour acquérir une citoyenneté (Monique Dagnaud, Enfants et publicité télévisée). Finalement la société n’est pas celle de l’individu mais celle du consommateur condamné à consommer.

    La première moitié du vingtième siècle se termina par l’apogée en Europe du mouvement fasciste. Polanyi décrit les conditions par lesquelles ceci arriva, il explique notamment l’état de paralysie politique et économique de l’époque. La montée du fascisme est imputable indirectement à la montée et à l’exubérance du libéralisme. Encore une fois un parallèle peut être fait avec la situation actuelle en Europe. Néanmoins il faut parler avec prudence de fascisme, nous n’en sommes qu’au stade d’éventuelles prémices. On peut parler pourtant de fascisme déguisé troquant costume militaire contre chemise et cravate. Deux exemples majeurs sont aujourd’hui à l’oeuvre en Europe : l’Autriche et l’Italie. Tous deux sont gouvernés par des coalitions composées entre autres de xénophobes ou de post fascistes.

    En Italie, outre la présence dans le gouvernement de Gianfranco Fini et d’Umberto Bossi tous deux d’extrême droite, c’est le contrôle des médias et donc de l’information par Silvio Berlusconi qui inquiète le plus le reste de l’Europe. Qui contrôle l’information contrôle la vie démocratique.

    Ce qui est également frappant quant on observe les politiques mises en place dans ces pays c’est l’adhésion très forte aux préceptes du néo-libéralisme. Le parti au pouvoir en Autriche a ainsi préconisé une dérégulation complète de l’économie, les partis extrémistes en Suède dénoncent les abus fiscaux et l’Etat providence. En Italie, Berlusconi est aussi porté par le vent libéral : flexibilité, suppression des conventions et des contrats collectifs, menace sur les retraites provoquant de gigantesques manifestations et grèves contestataires à Rome.
    Afin de conquérir le pouvoir, Berlusconi a, par l’intermédiaire de ces médias, mené tout un travail de discrédit des gouvernements, insistant sur les scandales politico-financiers ou le manque d’autorité de l’Etat. Cela ressemble fortement à une forme de paralysie politique que décrit Polanyi dans son livre. La paralysie économique est plus difficile à mettre en avant du fait de la totale souscription des entreprises, selon leur recherche d’efficacité, à une politique économique totalement dérégulée et non-étatique. Le fait que douze ministres de Berlusconi sur vingt-six soient des chefs d’entreprise révèle la dépendance de la politique par rapport aux décisions économiques qui risquent de primer sur les autres préoccupations qui touchent ordinairement un gouvernement. Durant les années vingt, la rupture entre la classe ouvrière à l’importance prépondérante dans la sphère politique et la classe industrielle livrée à elle-même dans son processus de production se caractérisait selon Polanyi par « de véritables collisions qui n’allaient pas sans de graves conséquences pour la communauté ». A l’heure actuelle, c’est la grande différence, le patronat a, d’une certaine manière, remplacé la classe ouvrière à la tête de l’exécutif. Polanyi met en avant à cette époque les heurts d’intérêts « paralysant les organes de l’industrie ou de l’Etat », aujourd’hui le problème du conflit d’intérêts ne se pose plus, pour la simple raison que le seul intérêt économique sera désormais soutenu non seulement au niveau industriel mais aussi au niveau étatique de manière de plus en plus privilégiée voire exclusive. Plus qu’à une paralysie de la politique on assiste en Italie à un étouffement de la sphère politique par une sphère économique qui domine l’espace décisionnel, menaçant gravement la démocratie.

    La situation de l’Europe dans les années vingt ou trente a de nombreux points communs avec l’Europe d’aujourd’hui : domination de la pensée libérale (ou néo-libérale) présentée comme moderne mais élaborée aux 18ème et 19ème siècle, avec prédominance de la société de marché ; montée en puissance d’un nouveau fascisme différent dans la forme mais de nature potentiellement dangereuse si des contres pouvoirs ne se mettent pas en place. Le libéralisme a déjà remporté une victoire importante. L’axe fort en Europe n’est plus l ‘entente franco-allemande (ringarde ou en récession) mais le trio Angleterre, Italie et Espagne (modernes et libérés). La démocratie est en danger non seulement par la montée du fascisme mais aussi comme l’a montré le sommet de Barcelone où des décisions majeures sont prises non démocratiquement. Une réaction et un contrepoids à ces dangers pour la démocratie deviennent vitaux. On observe ainsi un renouveau de la critique sociale comme le montrent L. Boltanski et E. Chiapello dans « le nouvel esprit du capitalisme » alors que le projet de Pierre Bourdieu d’un mouvement social européen (Le Monde Diplomatique, juin 1999) souhaite et peut contribuer à sortir la société de « la vulgate néo-libérale, orthodoxie économico-politique si universellement imposée et si unanimement admise qu’elle paraît hors des prises de la discussion et de la contestation. » (P. Bourdieu, Contre Feux 2). Le livre de Polanyi a le grand mérite de nous montrer les dangers d’une société paralysée et il doit permettre, encore et surtout à l’heure actuelle, de mobiliser cette même société sur son avenir.

  2. Bien d’accord avec ce commentaire, l’article de Clark n’est pas une critique très convaincante, qui donne l’impression qu’il n’a pas lu ce dont il parle. Néanmoins, la critique de F. Block (et l’article donné par GSF ci-dessus) me semblent sombrer dans un écueil très fréquemment rencontré à propos de Polanyi : l’idée de tirer de son livre, qui est avant tout une tentative d’explication des évènements d’une période donnée, des leçons générales, tout particulièrement "le marché, cela ne fonctionne pas".

    La remarque de Block sur la comparaison des années 50 et du "néolibéralisme reaganien", ou les analogies de l’article de GSF avec les politiciens de droite actuels sont typiques de ce genre de façon de penser, qui fait se demander si ces gens savent exactement dans quel monde ils vivent. le "marché autorégulateur" décrit par Polanyi, c’est un monde ou l’on laisse les salaires, les rentes, évoluer en fonction du marché, les prix en fonction de l’étalon-or, et ou l’on envoie la troupe lorsque les gens ne sont pas d’accord. C’est une forme de réglementation spécialement orientée dans un sens, qui correspond aux caractéristiques d’une époque, et comparer le monde actuel avec cette époque est grotesque.

    Tout comme est grotesque la remarque sur "les années 50, performances économiques grâce à la régulation, les années 80, la dérégulation, et paf, mauvaises performances : Polanyi avait raison!" que nous pond Block. Polanyi n’a jamais évoqué l’efficacité du marché autorégulateur, ce n’est pas son problème : son idée, c’est que ce système était socialement intenable et produirait des contre-réactions tribalistes, comme le communisme ou le fascisme.

    J’ajouterai que le modèle de Polanyi, tout intéressant qu’il soit, est fondé sur un data point, fait a posteriori : dire après la seconde guerre mondiale "l’ancien monde devait inéluctablement s’effondrer, voilà pourquoi" me chiffonne.

    En bref, Clark, s’il voulait vraiment s’offrir ses collègues des sciences sociales (un sport qu’il semble affectionner ces derniers temps) aurait eu le moyen de le faire avec des arguments plus solidement fondés.

  3. C.H.

    @GSF : le résumé est correct mais que le souligne A.D. il tombe dans un travers fréquent qui consiste à penser la situation actuelle comme le copier-coller de la société de marché que décrit Polanyi. Se servir de Polanyi comme chantre de l’altermondialisme est séduisant mais relève d’une déformation de ce qu’écrit Polanyi. Comme le dit A.D., le livre de Polanyi porte sur une époque bien identifiée, plaquer son analyse à un autre contexte n’a pas de sens.

    @A.D. : D’accord en tout point. Je dois avouer m’être concentré sur le texte de Clark et lu un peu rapidement celui de Block… auteur dont j’ai par ailleurs lu pas mal de choses de lui.
    Sur l’aspect rétrospectif de l’analyse de Polanyi : cela renvoie en partie à ce que j’appelle le "storytelling". Maintenant, je me demande si un travail d’histoire économique peut échapper à cela. Mes lectures de Weber et McCloskey (spécialiste d’histoire économique) me font penser que non. Ce qui est peut-être génant chez Polanyi est l’aspect d’inéluctabilité, comme si tout était écrit d’avance… comme si on avait à faire à une prophétie à rebours (?!).

  4. Ping: Friedman, Sahlins et la rareté « Rationalité Limitée

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