Bien que relativement peu développé en France, le champ de l’épistémologie économique ("economic methodology" en anglais) est en revanche en pleine expansion outre-Manche et par-delà l’Atlantique. En gros, on retrouve dans ce domaine tous les travaux qui étudient la méthodologie et l’épistémologie de la science économique, ainsi que ses présupposés ontologiques. Les niveaux d’interrogations sont divers, des plus généraux (les critères de choix entre différentes théories) aux plus spécifiques (pertinence de l’individualisme méthodologique ou de l’économétrie, importance du réalisme des hypothèses, rôle de l’axiomatisation, etc.). Le champ a même une revue qui lui est dédiée, le Journal of Economic Methodology. Un numéro consacré aux travaux de Thomas Schelling est d’ailleurs accessible gratuitement (il suffit de s’inscrire au site).
Par ailleurs, tous les ouvrages de Lawrence Boland, l’un des experts reconnus du champ, sont accessibles gratuitement sur son site. L’ouvrage The Foundation of Economic Method est un must read pour tout économiste, notamment parce qu’il interroge (de manière bien plus convaincante que ne le fait Mark Blaug selon moi) la pertinence des thèses de Karl Popper dans le cadre de la science économique. Boland est par ailleur le premier à avoir (ré)interprété la position méthodologique défendue par Milton Friedman dans son célèbre article de 1953 "The Methodology of Positive Economics" comme une thèse instrumentaliste (et non comme relevant du positivisme logique), c’est à dire suivant laquelle les théories ne sont que des instruments, ni vraies ni fausses en elles-mêmes.
Deux autres ouvrages fondamentaux en la matière sont à relever : Beyond Positivism de Bruce Caldwell et Reflection without Rules de D. Wade Hands. Le premier, en s’appuyant sur les approches "post-positivistes" en philosophie de la science (Kuhn, Lakatos, Feyerabend) et à partir d’un réexamen des débats méthodologiques fondamentaux en économie (Hutchison vs Robbins puis vs Machlup, Samuelson vs Friedman) défend l’idée d’un pluralisme méthodologique. Le second prend acte d’un renversement complet de logique en philosophie des sciences : jusque dans les années 60, les épistémologues cherchaient à définir a priori les bonnes méthodes scientifiques. Depuis, un ensemble de nouvelles approches relevant de "l’épistémologie naturaliste" cherche, à travers un examen des pratiques effectives des scientifiques, à décrire la science telle qu’elle fonctionne. Plus précisément encore, les épistémologues tendent maintenant à emprunter aux scientifiques leurs outils pour comprendre l’évolution des idées scientifiques : emprunts à la biologie (comme dans cet ouvrage), à la psychologie, à la sociologie et même… à l’économie.
Autre auteur majeur, Uskäli Maki dont un certain nombre d’articles sont disponibles sur son site web. Maki a notamment procédé à un réexamen de l’instrumentalisme de Friedman et de ses thèses sur le réalisme des hypothèses (par exemple). A lire également ses travaux sur les notions d’isolation et d’abstraction (par exemple) et sur la distinction entre "realism" et "realisticness" qui permettent de mieux comprendre ce qu’est un modèle en économie.
Enfin, dans un domaine un peu plus spécifique, on peut trouver les travaux relevant de la "rhétorique économique", dans laquelle je ne peux que chaudement recommander l’ouvrage de Deirdre McCloskey, The Rhetoric of Economics, dont j’ai déjà parlé ici. Bonne lecture.