Thomas Schelling sur l’utilité de la théorie des jeux

Ce papier expose la position de Thomas Schelling, Prix Nobel d’économie en 2005, sur l’utilité de la théorie des jeux à partir d’une interview donnée par ce dernier en 2001. Quelques points intéressants sont à relever :

La notoriété de Schelling est en partie issue du rôle central qu’il a joué dans la théorisation des comportements stratégiques des Etats lors de conflits internationaux. De manière plus générale, l’apport de Schelling dans les sciences sociales a été de permettre une meilleure compréhension de la dynamique de coopération et de conflit en individus. La marque de fabrique de Schelling est le recourt à des petits modèles relevant de la théorie des jeux, très peu formalisés, simples et élégants. Le plus connu est son modèle de dynamique de ségrégation spatiale où il montre qu’une population composée d’individus n’ayant qu’une légère préférence pour vivre à proximiter de gens ayant la même couleur de peau va engendrer une dynamique de ségrégation. Alors qu’au niveau micro-social, les individus ont une quasi-indifférence concernant la couleur de peau de leur voisin, leurs interactions produisent au niveau macro-social une ségrégation se traduisant par des quartiers composés exclusivement d’habitants d’une seule et même couleur de peau. Dans le papier, Schelling raconte comment lui est venue l’idée de ce modèle.

On peut considérer que ce genre de modélisation est l’archétype de la bonne explication en sciences sociales. Les hypothèses sont simples, de même que le “déroulement” du modèle, et les résultats sont contre-intuitifs et très éclairants. Beaucoup de modèles reposant sur une modélisation à base de théorie des jeux s’inspirent d’ailleurs des travaux de Schelling. Il est toutefois intéressant de voir ce que pense Schelling de la théorie des jeux - dont d’ailleurs il ne semble pas trop aimer le nom. On peut ainsi lire que pour Schelling, ce type de modélisation est “un cadre d’analyse” aux vertues heuristiques qui ne vise pas à décrire comment les individus prennent des décisions mais décrit de manière logique les conditions nécessaires à une décision pour être rationnelle. Ce genre de théorie n’a aucune application directe, elle est juste un outil de représentation mentale des phénomènes sociaux. Le point intéressant est que pour Schelling, la théorie des jeux est utile, mais seulement à un “niveau élémentaire”, à partir de l’usage de quelques concepts de base du genre “stratégies dominées”, “équilibres multiples”, etc. Elle permet alors de conceptualiser de manière efficace les problèmes d’arrangements institutionnels concernant les “engagements crédibles”. De manière générale, elle est un outil très puissant pour conceptualiser simplement un grand nombre de problèmes d’interactions entre individus.

En revanche, Schelling semble un peu plus sceptique sur la portée d’analyses plus sophistiquées, recourant notamment à la modélisation par ordinateur, comme c’est le cas des modèles multi-agents de plus en plus à la mode. Schelling parle par exemple dans l’interview des travaux de Peyton Young dont il a déjà été question ici. Schelling indique qu’il trouve ses travaux intéressants mais qu’ils ne s’intéressent pas nécessairement à la question majeure : l’émergence des normes, pour plutôt se focaliser sur leur évolution. En tout état de cause, la théorie des jeux est un outil pour construire une théorie économique des normes, des conventions et des institutions, mais elle ne peut en aucun cas être une telle théorie.

Cette position me semble rejoindre celle de Avner Greif dans son dernier ouvrage. Elle débouche logiquement sur une mise en garde : quand vous tombez sur des modélisations ultra-sophistiquées à base de théorie des jeux, méfiez-vous et demandez-vous quel est son objectif. La complexité est parfois fonction décroissante de la pertinence.

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