L’économie est-elle vraiment une science attardée ?

Tyler Cowen de Marginal Revolution se demande pourquoi les sciences sociales sont en retard et pourquoi l’économie en tant que science a émergé si tardivement. Il évoque une réponse pour chaque question, mais je me demande si ces dernières ont un sens.

La deuxième question est la plus simple. Comme T. Cowen le suggère, il y a certainement un lien entre le développement de la science économique et l’émergence de la société industrielle à partir du 18ème siècle. C’est lorsque l’économie en tant que sphère de la production et des échanges a commencé à acquérir une certaine autonomie que les hommes ont commencé à se poser la question de son organisation. De manière plus générale, on peut constater que c’est à cette même époque, lorsque les échanges impersonnels se sont fortement développés et que la taille des communautés humaines s’est agrandie de manière conséquente, que les réflexions sur la “main invisible” sont apparus. Cela est valable plus globalement encore pour les sciences sociales dans leur ensemble, idée que l’on retrouve d’ailleurs chez Max Weber : c’est la rationalisation de l’organisation sociale qui a rendu possible une analyse rationelle (i.e. scientifique) de cette dernière (note : je ne détaille pas, mais pour ceux qui voudraient des éléments de preuve de ce point, j’ai quelques billes entre les mains).

En fait, c’est plus la première question qui me pose problème. Dire les sciences sociales sont en retard (sous-entendu : par rapport aux sciences de la nature) a-t-il réellement un sens. Premier élément, la question repose sur le présupposé suivant lequel on devrait comparer le développement des sciences sociales à l’aune des sciences de la nature. Cela ressemble quand même furieusement au positivisme d’Auguste Comte et à sa loi des trois états qu’il avait lui-même appliqué au développement des sciences. Deuxièmement, cela suppose que l’on définisse au préalable que les sciences sociales et naturelles poursuivent les mêmes objectifs et, si c’est le cas, que l’on s’accorde sur cet objectif.  Est-ce que toutes les sciences poursuivent le même objectif ? Pour ma part je pense que oui. Quel est cet objectif ? Certains répondront “former des prédictions testables” dans un style poppérien. Si l’on accepte cette idée, alors effectivement, les sciences sociales, y compris l’économie sont en retard. Mais le falsificationnisme de Popper a du plomb dans l’aile, y compris dans les sciences de la nature (sur ce sujet, voir ce bouquin ou celui-là), notamment depuis Quine et la thèse qui porte son nom (avec celui de Pierre Duhem). En revanche, si le but de la science est d’expliquer les événements empiriques en révélant les mécanismes causaux sous-jacents (thèse défendue - de manière très hétérodoxe - dans cet ouvrage) alors il n’est pas si évident que l’économie soit arriérée (ce que T. Cowen reconnait d’ailleurs). Seulement, le mode d’explication ne sera probablement jamais le même. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui un Thomas Schelling voit ses intuitions développées à l’envie dans des modèles heuristiques de plus en plus sophistiqués : le monde social est complexe et largement imprévisible, et on ne pourra probablement jamais dépasser totalement des modes d’explications visant à saisir les grands traits de comportement d’un système donné.

Une réponse vers «L’économie est-elle vraiment une science attardée ?»

  1. Julien à dit:

    Bravo pour le nouveau design, c’est mieux !

    Continuez !

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