Common knowledge et problème de l’attaque coordonnée 3 janvier, 2012
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C.H.
Imaginez deux généraux byzantins situés chacun avec leur armée respective sur deux collines adjacentes. L’armée ennemie est située dans la vallée en bas des deux collines. La configuration stratégique est telle que si les armées des deux généraux attaquent simultanément l’ennemi, elles l’emporteront aisément. En revanche, si l’une attaque alors que l’autre ne bouge pas, c’est l’armée ennemie qui l’emportera. Sachant cela, les deux généraux mettent en place un système pour se coordonner en tenant compte du fait qu’il existe une probabilité e infime mais strictement positive que la transmission d’un message d’un général à l’autre échoue : le général 1 envoi un messager annonçant au général 2 son intention d’attaquer ; le général 2 envoi à son tour un messager au général 1 pour confirmer qu’il a bien reçu le premier message ; le général 1 envoi alors un messager pour confirmer qu’il a bien reçu le deuxième message ; le général 2 envoi alors un messager pour confirmer qu’il a bien reçu le troisième message, etc. Si le processus se poursuit à l’infini, alors l’intention d’attaquer est connaissance commune (common knowledge) parmi les généraux et la coordination est possible. (Lire la suite…)
Blogs et hétérodoxie 2 janvier, 2012
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C.H.
Pour ce premier billet de 2012, je vais commencer par souhaiter une bonne année à tous les lecteurs. Pour repartir du bon pied, je recommande cet intéressant article de The Economist sur la manière dont les blogs ont permis à plusieurs points de vue “hétérodoxes” sur la crise économique d’obtenir une réelle audience. Notons que cela n’est pas vraiment un fait nouveau aux Etats-Unis où les blogs notamment d’orientation plutôt “autrichienne” sont présents en nombre et ont une visibilité bien supérieure au poids académique de leurs auteurs et de leurs idées. Au risque de me répéter et d’enfoncer une porte ouverte, il est remarquable de constater la différence de “culture” entre la France et les Etats-Unis : non seulement la taille mais surtout l’influence de la blogosphère économique française reste limitée, mais il est surtout intéressant de constater que les économistes hétérodoxes français ont peu (ou pas) profité de ce nouveau média, contrairement à leurs collègues américains. Il y a bien sûr quelques exceptions (voir les blogs d’Alternatives économiques par exemple) mais on ne peut pas dire qu’elles aient un poids notable sur le débat public économique en France. Le fait est d’ailleurs qu’aucun blog économique français n’a de poids réel (et celui des blogs américains est probablement surestimé d’ailleurs), ce qui me fait dire que les économistes hétérodoxes français ne font que suivre la tendance générale : bloguer n’est pas perçu comme une activité “rentable” au sens académique du terme et cette croyance est d’une certaine manière largement auto-réalisatrice.
Faits institutionnels et intentionnalité collective : Searle versus l’analyse économique 29 décembre, 2011
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C.H.
Mes recherches sur les thèmes de la saillance, de l’émergence ou encore du raisonnement collectif m’ont amené à m’intéresser récemment aux travaux du philosophe américain John Searle, et plus particulièrement à son ingénieuse théorie des faits institutionnels. Searle développe une réflexion ontologique sur la nature des faits institutionnels en montrant comment des objets sociaux acquièrent du point de vue des agents une réalité en tout point identique à celle des faits naturels. A ce titre, Searle traite de questions qui intéressent un nombre croissants d’économistes travaillant sur l’émergence et le fonctionnement des normes sociales et autres conventions. Il est de ce point de vue intéressant de se demander comment l’analyse de Searle se positionne par rapport à l’approche standard des économistes. (Lire la suite…)
La (non) rationalité des sportifs 27 décembre, 2011
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C.H.
Article très intéressant mais aussi particulièrement édifiant sur le site d’ESPN sur les résultats d’une enquête conduite par la ligue américaine de football US (NFL) auprès d’un échantillon de joueurs concernant les commotions cérébrales. Les joueurs de foot US sont en effet particulièrement sujets à ce type de traumatisme et, depuis quelques années, la NFL a fait évoluer les règlements pour limiter au maximum leur apparition. Un point intéressant que montre l’enquête et que, en dépit de la prévention faite par la NFL depuis plusieurs années, une majorité des joueurs interrogés affirment être prêts à cacher à leur staff les troubles liés à une commotion qui pourraient les affecter afin de pouvoir continuer à jouer.
Ce qui est intéressant, c’est la manière dont certains joueurs expliquent cette attitude. Par exemple,
“I’ll probably pay for it later in my life,” Mikell said, “but at the same time, I’ll probably pay for the alcohol that I drank or driving fast cars. It’s one of those things that it just comes with the territory.”
Les joueurs connaissent les risques potentiels associés à une commotion cérébrale mais, comme pour la consommation d’alcool, donne une importance moindre aux risques futurs relativement aux “gains” présents. On peut interpréter les choses de deux manières. D’un certain point de vue, il s’agit d’une attitude tout à fait rationnelle au sens de l’économiste : les joueurs de foot US démontrent juste qu’ils actualisent les gains (ou les pertes) futurs à un taux très élevés, autrement dit qu’ils accordent beaucoup d’importance au présent par rapport au futur. En soi, cela n’a rien d’irrationnel à partir du moment où le taux d’actualisation est constant dans le temps. Cependant, certains éléments indiquent que les choses ne sont peut être pas si simples. Par exemple, la même enquête indique qu’une large majorité de joueurs interrogés souhaite la présente de neurologues indépendants au bord des terrains :
Players also said they should be better protected from their own instincts: More than two-thirds of the group the AP talked to wants independent neurologists on sidelines during games.
Cela peut s’expliquer par le fait que les joueurs ont conscience que leurs choix peuvent manifester une incohérence inter-temporelle. Techniquement, les joueurs n’actualisent pas leurs gains futurs de manière exponentielle (ex : de mon point de vue, 1 euro aujourd’hui vaut 0,50 dans un an et 0,5² = 0,25 dans deux ans, etc.) mais de manière hyperbolique : 1 euro vaut 0,50 dans un an et 0,25 dans deux ans mais, l’année prochaine 1 euro dans un an ne vaudra plus (par exemple) que 0,40 centimes. Il y a incohérence dans la mesure où le taux d’actualisation change en fonction de la période de référence, ce qui peut conduire à des choix contradictoires dans le temps et à des phénomènes de regret.
On peut interpréter l’actualisation hyperbolique en termes de personnalités multiples (mutiple selves) : l’idée est que l’on ne peut plus définir l’individu comme un agent doté d’une fonction d’utilité unique mais comme une collection de personnalités distinctes, chacune dotée de ses propres préférences et donc de sa propre fonction d’utilité. Notamment, chaque personnalité tend à sur-valoriser les gains qui sont présents de son point de vue. Le souhait des joueurs de foot US d’avoir aux abords des terrains des neurologues indépendants peut s’interpréter comme une volonté d’instaurer un “mécanisme” permettant “d’enforcer” les contrats conclus entre les différentes personnalités d’un même joueur : en clair, les joueurs à ce moment présent accordent une relative importance à leurs gains très lointains (leur santé après la fin de leur carrière) et, sachant que leur futur eux-mêmes, lorsqu’il sera sur le terrain, donnera moins d’importance à ces gains très lointains, souhaitent contraindre les choix de ces futures personnalités. Une version moderne du mythe d’Ulysse et des sirènes en quelque sorte…
Décès de Kim Jong-Il et hystérie collective : un cas d’ignorance pluraliste ? 23 décembre, 2011
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C.H.
Pour beaucoup d’entre nous, les images montrant des scènes d’hystérie collective en Corée du Nord suite au décès de Kim Jong-Il ont quelque chose d’étrange, voire d’incompréhensible.
Quand on sait dans quelle misère vit la population nord-coréenne par la faute d’un Etat totalitaire mené par une poignée de fous-furieux, on peut se demander pourquoi les nord-coréens pleurent la perte de leur leader. Il y a bien sûr plusieurs explications envisageables. On peut faire l’hypothèse que les images de la télévision nord-coréenne sont un pur montage ; on peut penser que l’hystérie collective est le produit d’un endoctrinement de masse qui fait que les gens sont sincèrement malheureux ; on peut enfin conjecturer que la surveillance de la population est à un niveau tel que les gens préfèrent feindre d’être tristes, plutôt que de prendre le risque d’être arrêtés. Cette dernière explication aurait plutôt ma préférence, mais j’ai un doute sur le fait que la tristesse affichée des nord-coréens soit d’abord motivée par la peur de représailles.
Je me demande si la tristesse générale des nord-coréens n’est pas plutôt le résultat d’une forme d’ignorance pluraliste. L’ignorance pluraliste est une forme particulière de cascade informationnelle où l’absence d’information ne porte pas (comme dans une cascade informationnelle classique) sur les conséquences liées aux différents choix à disposition mais sur les préférences des membres d’une population. Prenons un exemple : vous êtes un jeune étudiant dans une soirée étudiante et, donc, bien alcoolisée. Vous avez le choix entre boire des boissons alcoolisées (A) et des boissons non-alcoolisées (B). Supposons qu’intrinsèquement vous préfériez B mais qu’en même temps vous êtes soucieux de vous conformer à ce que vous pensez être les goûts (et donc les préférences) du groupe auquel vous appartenez. Vous regardez autour de vous et vous constatez qu’une très large majorité de la population consomme des produits A. En bon économiste élevé depuis tout jeune au grain du principe des préférences révélées, vous inférez logiquement que si tout le monde consomme des produits A, c’est qu’au sein de la population A est préféré à B. Vous êtes donc persuadé que vos préférences intrinsèques sont différentes de celle de la population et, parce que vous souhaitez vous conformer aux préférences de la population, vous décidez de consommer des boissons alcoolisés, « révélant » ainsi votre préférence pour les produits A.
Il n’est pas très difficile de voir qu’un tel mécanisme peut facilement conduire à une situation où, dans une population, quasiment tout le monde agit de manière à se conformer à ce qui est perçu comme la norme dominante, alors même que cette norme ne correspond pas aux préférences des membres de la population. L’ignorance pluraliste est basée sur le fait que les individus font une interprétation erronée des comportements observés, en inférant que ces comportements reflètent les préférences intrinsèques de ceux qui les adoptent, alors qu’en fait ils sont uniquement motivés par une préférence pour la conformité*. La conséquence notable est que ce mécanisme peut permettre à une norme impopulaire (i.e. contraire aux préférences des membres de la population) de survivre. L’exemple que j’ai pris n’est pas fortuit, puisque quelques études suggèrent que les pratiques de consommation d’alcool au sein des populations étudiantes sont au moins partiellement le résultat d’un mécanisme d’ignorance pluraliste.
Le mécanisme de l’ignorance pluraliste a d’autant plus de chances d’apparaitre quand certaines conditions sont remplies : les membres de la population doivent d’une manière ou d’une autre s’engager dans une comparaison sociale et accorder une certaine importance à la conformité sociale ; les comportements des individus doivent être, sinon totalement public, au moins facilement observables par une fraction de la population ; la communication entre les membres de la population doit être réduite afin d’éviter qu’ils révèlent leurs préférences réelles. Nul doute que ce sont des conditions qui sont largement réunies dans le cas de la Corée du Nord. Il est ainsi tout à fait possible qu’en privé les nord-coréens détestent leur régime et soient heureux de la disparition de Kim Jong-Il, mais que chacun d’entre eux pense sincèrement être le seul à avoir cette opinion et que par conséquent il est parfaitement rationnel pour tous d’apparaitre attristé en public.
On peut conjecturer que la plupart des régimes totalitaires fondent leur stabilité (relative) sur ce type de mécanisme. Il faut notamment bien voir la différence avec un cas plus standard d’équilibre « sous-optimal » où tout le monde se conforme à une norme tout en sachant que tout le monde préfèrerait adopter une autre norme. Ce dernier pose un problème classique de coordination et d’action collective : il faut qu’une fraction suffisante de la population agisse simultanément afin de modifier la norme. C’est un problème de coordination difficile mais pas insurmontable. Dans le cas de l’ignorance pluraliste, les choses sont un peu plus compliquées car les préférences des agents ne sont pas connaissance commune. Par conséquent, chaque individu ne se représente pas la situation comme un « jeu » de coordination et donc l’idée même d’amorcer une action collective pour changer la norme n’a pas de sens. Encore une fois, cela permet de comprendre pourquoi la maitrise de l’information est cruciale dans un régime totalitaire : en bloquant l’information, on supprime les conditions épistémiques nécessaires à la mise en place d’un véritable raisonnement collectif où les membres d’un groupe s’accordent (tacitement ou explicitement) sur le problème qu’ils ont à résoudre. A partir du moment où les préférences réelles des agents deviennent connaissance commune, ce n’est généralement plus qu’une question de temps avant que les choses ne basculent…
*Ma distinction entre « préférences intrinsèques » et préférence pour la conformité n’est pas très rigoureuse puisque techniquement, elles figurent toutes dans la fonction d’utilité de l’individu. Par conséquent, il n’est pas vrai de dire que l’individu agit contrairement à ses préférences, mais seulement à une partie d’entre elles.
Kirman sur l’économie de la complexité 11 décembre, 2011
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C.H.
Le dernier numéro de l’Erasmus Journal for Philosophy and Economics comporte une longue et intéressante interview d’Alan Kirman où il est question notamment des développements de l’économie de la complexité. Kirman a sorti récemment un ouvrage sur le sujet, ouvrage que je viens de recevoir et que je vais m’empresser de lire. On peut trouver une note de lecture dessus dans le même numéro de l’EJPE.
Schelling revisited 10 décembre, 2011
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C.H.
Thomas Schelling est notamment connu pour ses travaux sur la dynamique sociale et sur les phénomènes de masse critique (tipping point). Son article “Hockey Helmets, Concealed Weapons, and Daylight Saving: A Study of Binary Choice with Externalities” est un modèle du genre. La référence au casque des joueurs de hockey s’explique par l’anecdote avec laquelle Schelling commence son article :
Shortly after Teddy Green of the Bruins took a hockey stick in his
brain, Newsweek (1969) commented:“Players will not adopt helmets by individual choice for several reasons. Chicago star Bobby Hull cites the simplest factor: “Vanity.” But many players honestly believe that helmets will cut their efficiency and put them at a disadvantage, and others fear the ridicule of opponents. The use of helmets will spread only through fear caused by injuries like Green’s-or through a rule making them mandatory… One player summed up the feelings of many: “It’s foolish not to wear a helmet. But I don’t-because the other guys don’t. I know that’ silly, but most of the players feel the same way. If the league made us do it, though, we’d all wear them and nobody would mind.”
The most telling part of the Newsweek story is in the declaration attributed to Don Awrey. “When I saw the way Teddy looked, it was an awful feeling . .. I’m going to start wearing a helmet now, and I don’t care what anybody says.” Viewers of Channel 38 (Boston) know that Awrey does not wear a helmet.
Ce que cette anecdote illustre est un phénomène classique lorsqu’il y a des équilibres multiples : bien qu’il soit dans l’intérêt de tous les joueurs de hockey de porter un casque, le désir de chaque joueur de faire “comme les autres” enferme la population des joueurs dans un équilibre sous-optimal où personne ne porte de casque.
L’anecdote est encore d’actualité comme le révèle ce très intéressant article écrit par un joueur de la ligue nord-américaine de hockey (NHL). Le problème ne porte plus sur le port du casque (lequel est maintenant obligatoire) mais sur le port d’une visière ayant pour fonction de protéger une partie du visage. On y retrouve le raisonnement à la Schelling : a priori, les joueurs gagneraient collectivement à porter une visière mais individuellement, son port est désavantageux (essentiellement pour des raisons de visibilité comme expliqué dans l’article). Une règle contraignante imposant le port de la visière pourrait régler le problème. Mais l’auteur met en avant un autre aspect qui est souvent ignoré, relatif au fait qu’une règle peut modifier les comportements de manière non anticipée :
Sometimes there are unintended consequences to rule changes as well. At the beginning of the 2010-11 season all players were required to switch to shoulder pads with thicker, softer foam on the shoulder caps.
The idea was that the softer padding would reduce injuries in the event of shoulder to head contact. These new shoulder pads are universally unpopular with the players. They are huge, and I know many of teammates feel that they are so protective that they actually encourage players to hit even more recklessly. As a result, the new shoulder pads could produce the opposite effect for which they were originally intended.
I am told the League is now considering going to the opposite end of the spectrum and reducing the size of the shoulder caps. If they make them small enough, the hitter might be more conscious of the chances of injuring himself, and therefore are likely to play under control.
I do believe that in some cases the widespread use of visors has contributed to more reckless play — whether it’s how players handle their sticks, or how fearless they are leaning into a bodycheck.
Does this recklessness outweigh the obvious safety benefits of wearing a visor? I don’t know, but I would say probably not.
Les autres considérations (spectacle vs sécurité des joueurs) sont tout aussi intéressantes. A lire.
Appel à publication : “Rationalité de la science économique” 29 novembre, 2011
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C.H.
Ce mois de novembre a tellement été chargé que j’en ai presque “oublié” de blogguer… Je vais quand même prendre le temps de relayer cet appel à publication de la revue de philosophie Noesis qui fera paraître début 2013 un dossier thématique sur la “rationalité de la science économique”.
Agences de notation financière et bêtise politicienne 15 novembre, 2011
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C.H.
Deux informations en relation avec les agences de notation financière et les histoires de AAA me font dire que, décidément, les politiques feraient bien de prendre des cours d’économie.
Tout d’abord, on apprend que Bruxelles veut davantage réguler le secteur de la notation financière. Outre qu’il s’agirait d’une troisième salve de mesures en deux ans et demi, sachant que les deux premières n’ont manifestement pas été très efficaces, certaines d’entre elles me semble étranges, pour rester gentil. Par exemple, on peut lire dans l’article du Monde que
A l’avenir, l’ESMA, le régulateur européen des marchés, pourra ainsi suspendre de manière temporaire la notation d’un Etat dans certaines circonstances “exceptionnelles”. Un moyen d’éviter de rééditer deux précédents qui avaient particulièrement agacé les autorités européennes : les dégradations, par l’agence Moody’s, au rang de junk bonds (obligations pourries) des dettes grecque, en juin 2010, et portugaise, en juillet 2011, juste après que ces pays aient négocié un programme européen d’assistance.
Par hasard, il ne pourrait pas venir à l’idée des commissaires européens que le simple fait de suspendre une notation est déjà en soi une information qui peut être mise à profit pour les agents sur les marchés financiers ? Le problème n’est même pas les dérives potentielles de ce genre de dispositif (suspendre la notation dès que l’on craint une dégradation) mais plutôt qu’il serait tout simplement au mieux inutile, au pire inefficient car pouvant générer une sur-réaction.
Par ailleurs, les lumières de l’UMP attaquent Hollande pour sa dernière déclaration où il estime que les marchés financiers ont déjà, de fait, anticipé une dégradation de la note de la dette souveraine française. Pour l’UMP, Hollande “ne se comporte pas en homme d’Etat” ou de joue “le jeu de la défaite” (ça veut dire quoi au juste ?). Je ne sais pas si Hollande a la carrure d’un homme d’Etat, en tout cas ici il est un peu plus éclairé (ou moins hypocrite) que certains à l’UMP : qu’on le veuille ou non, il y a un indicateur objectif qui révèle très bien l’opinion des marchés financiers, c’est le fameux spread entre la France et l’Allemagne sur le taux des obligations. Depuis quelques jours, celui-ci ne cesse de s’accroître. Peut être que les “marchés” ont tort, mais toujours est-il que cet indicateur montre de manière évidente que le AAA de la France et le AAA de l’Allemagne n’ont pas le même statut. C’est un fait. Et nier que cela soit largement du au fait que les agents anticipent une évolution défavorable de la situation de l’endettement français (et donc à une baisse de la note), c’est ne pas comprendre grand chose au fonctionnement des marchés financiers.
L’éthique du paternalisme libéral 8 novembre, 2011
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C.H.
William Easterly semble avoir beaucoup aimé le dernier ouvrage de Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow. Kahneman utilise les apports de l’économie comportementale pour défendre une forme de “paternalisme libéral” dont l’idée centrale pourrait se résumer par “les pouvoirs publics doivent aider les individus à faire les bons choix”. A la fin de son article, Easterly relève un des problèmes de cette approche :
Kahneman’s endorsement of “libertarian paternalism” contains many good ideas for nudging people in the right direction, such as default savings plans or organ donations. But his case here is much too sweeping, because it overlooks everything the rest of the book says about how the experts are as prone to cognitive biases as the rest of us. Those at the top will be overly confident in their ability to predict the system-wide effects of paternalistic policy-making – and the combination of democratic politics and market economics is precisely the kind of complex and spontaneous order that does not lend itself to expert intuition.
Les “experts” et les pouvoirs publics ne sont effectivement après tout pas plus immunisés contre les biais mis en avant par l’économie comportementale. Je ne suis pas certain toutefois que ce soit la critique la plus forte que l’on puisse faire contre le paternalisme libéral. Ce billet de Leigh Caldwell fait un certain nombre d’objections à cet argument :
First, we are not comparing like with like. There is no claim that a regulator, when placed in the same situation and making the same decision as a citizen, will come up with a better answer. Instead, we are looking at times when citizens make snap decisions without thinking them through – or, often, make no overt decision at all because they do not notice that there is a decision to be made. In these cases, the regulator’s goal is either to say “what would the citizen decide if they did think about it carefully?”, or even better, to encourage the citizen to make the effort of thinking it through themselves. If the answer to “what would the citizen decide?” is controversial or ambiguous, the regulator is unlikely to try to intervene.
Second, everyone specialises in something. A lawyer specialises in the law – I wouldn’t expect them to be better at making business decisions than me, but where my business decisions have legal ramifications I’d like to have their input. A doctor does not know better than me what I should choose to eat for dinner, but they can give me useful information to help me pick the foods that are right for me. And similarly, somebody who spends their professional life thinking about decision-making and examining the extensive research in this field is likely to be able to help me make decisions that I’ll be happier with.
Third, even if regulators are not perfect, a best-effort regulation may well be better than none at all. The absence of regulation does not mean the absence of nudging. As Thaler and Sunstein point out in Nudge, our decisions are going to be influenced by context, framing and defaults no matter what. If the government takes no part, then the influences will be random, or chosen by private companies (whose interests are sometimes opposed to mine, though not always). If a democratically accountable government can help to move from one default frame to another that is more likely to be in my interest, then why would I not prefer that one?
Ce qui est intéressant dans le paternalisme libéral, c’est qu’il justifie l’intervention de l’Etat d’une manière qui n’est pas traditionnelle en économie. Pour un économiste, l’intervention de l’Etat va notamment pouvoir se justifier en cas de défaillance de marché. Or, les biais comportementaux des individus (et notamment leur propension à avoir des préférences non stables et non cohérentes) ne remettent pas nécessairement en cause le bon fonctionnement du marché, comme l’a montré Robert Sugden. Autrement dit, “l’irrationalité” des individus (Kahneman n’aime pas parler d’irrationalité, d’où les guillemets) ne remet pas en cause la “rationalité écologique” du marché. Derrière la justification de l’intervention de l’Etat dans le cadre du paternalisme libéral se cache donc un argument sur les préférences des individus : les individus n’ont pas les “bonnes” préférences eu égard à certains critères d’évaluation. Ces critères ne sont pas économiques en tant que tels mais plutôt éthiques. A mon sens, la plus grande objection que l’on peut faire au paternalisme libéral n’est donc pas une objection “technique” (ou économique) mais plutôt une objection philosophique sur la nature des présupposés éthiques qui sous-tendent cette approche, présupposés au demeurant rarement explicités.
Les économistes ont-ils perdu toute “Vision” ? 6 novembre, 2011
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C.H.
Roger Backhouse, auteur important dans le champ de la philosophie économique, et Bradley Bateman posent une question fondamentale dans cet article paru dans le New York Times : ne manque-t-on pas cruellement d’économistes capables d’avoir une pensée globale sur le fonctionnement de nos économies, de proposer une “Big Picture” de nos économies de marché et capitalistes ? Des penseurs qui, à la manière de Marx, Keynes, Hayek ou Friedman, pourraient développer une vision cohérente des économies contemporaines.
Backhouse et Bateman notent de manière très juste que l’évolution de la discipline n’est pas favorable à la survie de ce genre de penseurs. Ironiquement, c’est Keynes lui-même qui est le premier à l’avoir bien compris en expliquant qu’un économiste devait être comme un “dentiste” : avoir l’ambition mesuré de ne traiter qu’un problème bien identifié et bien circonscrit, mais dont la résolution peut être potentiellement très bénéfique. L’économie, comme toutes les sciences “dures”, mais aussi comme de plus en plus d’autres sciences sociales, est aujourd’hui une discipline extrêmement spécialisée. Cela s’explique évidemment par le fait que le stock de connaissances ne cessent de s’accroître, et ceci de manière exponentielle. Les compétences techniques et les connaissances factuelles qui sont requises pour apporter une contribution significative dans un des sous-domaines de la science économique sont telles que, hormis pour une poignée d’individus extrêmement brillants, il est bien difficile de sortir de son champ d’expertise étroit. Ajoutez à cela les incitations et contraintes instaurées par le fonctionnement de la science moderne qui poussent à une recherche de la “productivité”, et on comprend alors aisément pourquoi tous les économistes sont devenus des dentistes.
A chacun de se faire son opinion sur cette évolution, si elle est souhaitable ou dommageable. On peut faire remarquer, à juste titre, que d’une certaine manière elle échappe largement à notre contrôle et qu’elle s’inscrit logiquement dans le cadre d’une dynamique de “progrès” scientifique. Mais on peut aussi souligner certains de ses désagréments. Dans son monumental Histoire de l’analyse économique, Joseph Schumpeter (un de ces spécimens à avoir développé une vision globale du capitalisme) a insisté sur l’importance de ce qu’il appelle la vision dans notre manière d’aborder les problèmes socioéconomiques (citation en anglais, n’ayant pas la version française sous la main) :
Obviously, in order to be able to posit to ourselves any problems at all, we should first have to visualise a distinct set of coherent phenomena as a worthwhile object of our analytic efforts. In other words, analytic effort is of necessity preceded by a preanalytic cognitive act that supplies the raw material for the cognitive effort [and this] will be called Vision
Dans le cadre de la démarche analytique et cartésienne qui consiste à séparer les éléments d’un ensemble plus global pour les étudier séparément, nous avons besoins de passer par une phase de cognition pré-analytique où nous développons une vision de l’ensemble global qui va nous guider. Les problèmes socioéconomiques que les économistes étudient ne sont pas des faits objectifs. Les problèmes sont construits par la manière dont nous les caractérisons, les divisons les uns par rapport aux autres et par la manière dont nous les relions. Cet acte cognitif pré-analytique a également été très bien pensé par Max Weber et son concept de “rapport aux valeurs”. Le rapport aux valeurs est l’ensemble des éléments normatifs (la plupart du temps produit par le contexte culturel) qui nous conduit à considérer tel problème comme important ou significatif et tel autre autre problème comme secondaire. C’est aussi lui qui nous conduit à caractériser les problèmes de la manière dont nous le faisons. Le point de tout ça n’est pas que la méthode analytique est problématique en soi, mais qu’elle le devient à partir du moment où la caractérisation des phénomènes à étudier ne se fait plus sur la base d’une vision de l’ensemble global dans lequel ces phénomènes s’inscrivent.
Les économistes ont-ils perdu cette vision ? Probablement pas tous, mais il est évident que le rejet pour les travaux cherchant à développer une approche d’ensemble sur le capitalisme (par exemple) ne facilite pas l’entretien d’une telle vision. Il est peut être trop facile de prendre certains exemples extrêmes montrant comment la profession valorise plus des travaux s’intéressant aux stratégies optimales d’abaissement des lunettes de WC que des travaux portant sur les variétés du capitalisme (lesquels seront typiquement publiés ailleurs qu’en économie), mais il y a là certainement quelque chose qui a du sens. Au-delà ce ces contrastes caricaturaux, le plus inquiétant est qu’aujourd’hui un économiste du travail (par exemple) peut produire de la recherche de qualité (ou considérée comme telle) sans avoir la moindre connaissance (autres que les éléments théoriques communs) concernant le fonctionnement des systèmes financiers ou des systèmes de santé. Ces problèmes sont différents me direz-vous. Ce à quoi je vous répondrai que tout dépend de la vision que vous adoptez.
Cette question m’intéresse d’autant plus que cela fait 4 ans maintenant que je donne un cours sur les variétés de capitalisme à des non-économistes de niveau master. Ce que j’en tire, c’est que ce type de cours répond totalement aux attentes d’un public de non-spécialistes qui eux-même veulent se doter d’une vision, même approximative, de la manière dont fonctionne nos économies. Du coup, je me demande si ce n’est pas comme ça qu’il faudrait interpréter la récente affaire du “walk-out” qui a concerné le célèbre cours d’économie de Greg Mankiw à Harvard. Il y a clairement une motivation idéologique derrière l’action de ces étudiants (dont la lettre est d’une pauvreté argumentaire affligeante, surtout si l’on considère qu’il s’agit d’étudiants de Harvard !) mais il y aussi là le signe d’un décalage entre une demande provenant en partie d’étudiants non-économistes et une offre (le cours de Mankiw) qui s’inscrit dans la plus stricte orthodoxie de la profession (ce qui n’est pas une critique). Il est bien entendu que les aspirants économistes doivent se soumettre à l’austérité des cours d’économie standard (qui d’ailleurs ne sont pas forcément austères). Pour les autres, c’est moins évident et ce n’est en tout cas pas ce qu’ils attendent. Mais peut être qu’un changement de perspective chez les économistes professionnels eux-mêmes est-il nécessaire. Initialement, les économistes étaient des philosophes. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont devenus de purs et brillants techniciens. On est peut être maintenant en mesure de trouver un juste équilibre, histoire de faire des économistes de véritables penseurs de notre société.
Un nouveau site sur la psychologie économique 4 novembre, 2011
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C.H.
Je viens d’être informé de l’ouverture d’un nouveau site, “Eco Psycho“, qui comme son nom l’indique, traite essentiellement de psychologie économique. Le site est l’oeuvre d’Emmanuel Petit, chercheur au GRETHA, et son contenu me semble déjà plutôt riche. A suivre !
Remplacer le capitalisme par… le capitalisme 2 novembre, 2011
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C.H.
Très bon article de John Kay, dont le propos se rapproche plus ou moins de l’idée développée par mon billet sur le même thème :
Greed is a human motivation, but not a dominant one – and the institutions that most exemplified the philosophy of greed were those that imploded in 2007-08. The goods made by workers whose motivation was purely instrumental were driven out of the marketplace by those of people who took pride in their work and of organisations which understood that complex assembly depends on teamwork. A semantic confusion leads us to use the word market to describe both the process which puts food on our table and the activity of gambling in credit default swaps. That confusion has enabled people to claim the virtues of the former for the latter.
Many of those who preach the doctrine of free enterprise loudest have succeeded by skills more akin to those of backroom politicians than of entrepreneurs. Mobile phone networks grew rapidly because a fortunate interlude of deregulatory fervour wrested a monopoly from incumbent fixed line operators. The inventors of social networking sites resemble the occupiers of St Paul’s Churchyard tents more than the occupants of boardrooms. The besuited Winkelvoss twins, lobbying and litigating for a share of Mark Zuckerberg’s business, embody the deformed view of market economics which confuses business interests with free enterprise.
Perhaps the “something nicer” which should replace capitalism is a more nuanced – and more accurate – account of capitalism itself.
Dans une perspective plus académique, on peut renvoyer à l’article de Robert Sugden et Luigino Bruni sur la moralité intrinsèque des relations marchandes et dont j’avais parlé ici.
To blog or Not to Blog 28 octobre, 2011
Posted by C.H. in Question de rationalité.6 comments
C.H.
Comme l’a rappelé récemment Stéphane Ménia sur Econoclaste, “la blogosphère économique [française] est très indigente”. Ce qui surtout fait cruellement défaut (et ceci sans manquer de respect aux blogs d’une qualité indéniable tenus par des doctorants/enseignants/universitaires-pas-superstars) c’est la quasi-absence de grands économistes français développant de véritables discussions académiques mobilisant les éléments les plus à la pointe de la théorie économique (ou pas – cf. les sempiternels débats autour de ISLM aux EU) pour proposer des réflexions sur l’actualité économique. Aux Etats-Unis, la densité et la qualité des blogs sont telles qu’aujourd’hui la blogosphère est le théâtre de véritables débats quasi-académiques de très hautes tenues.
Cet article de Paolo Manasse sur Vox indique que les blogs économiques am&ricains ont de plus un véritable impact académique : un papier cité par Marginal Revolution ou Freakonomics voit immédiatement son nombre de téléchargements augmenter et tenir un blog reconnu est un gage de notoriété au sein même du monde académique. L’auteur compare cette situation avec celle de l’Italie, où comme en France le nombre de blogs tenus par des économistes universitaires est faible. Il suggère plusieurs hypothèses pour expliquer ce fait :
- Italy’s ‘economic literacy’ is far below that of the US, and this implies lower benefits from blogging;
- Italy’s concentration of media ownership is far larger in Italy, which leaves less room for individual initiatives;
- Italian (European) economists share a Catholic/post-Marxist culture which places much less confidence on individual, as opposed to collective, achievement;
- The ‘market size’ is much lower in Italy, also due to language barriers, and this limits the gains from blogging;1
- The benefits of personal (nonmarket) networks in Italy are far larger than the benefits of market-oriented activities such as blogging.
Je suppose qu’une partie de ces hypothèses est transposable à la France, en particulier la 1 et la 4 (et éventuellement la 5). Ce qui est certain, c’est que l’obsession bibliométrique croissante qui touche la recherche académique française en économie ne devrait pas arranger les choses dans l’avenir. Pourquoi dépenser son temps “gratuitement” à écrire sur un blog alors qu’il pourrait être utilisé pour jouer à la “guerre des étoiles” en écrivant une énième version d’un papier qui a déjà été publié 3 fois (je caricature un peu) ? Les coûts d’opportunité liés au fait de bloguer sont quand même très importants. La fonction d’utilité des économistes blogueurs français doit avoir une drôle de tête…
Le (nouvel) esprit du capitalisme 27 octobre, 2011
Posted by C.H. in Economie des institutions, Histoire de la pensée.22 comments
C.H.
Le titre de ce billet ne m’est pas inspiré de l’ouvrage de Boltanski et Chiapello mais plutôt de ce récent article de The Economist qui propose une intéressant analyse des mouvements de contestation « anti-capitalisme » qui se multiplient dans le monde. La lecture de cet article m’a tout de suite fait penser à l’ouvrage de Karl Polanyi, La grande transformation, et à sa fameuse thèse du double mouvement. Polanyi suggère qu’à partir du moment où le fonctionnement des économies occidentales a commencé à être fondé sur des mécanismes marchands (avec, comme principales incitations, l’appât du gain et la peur de la faim), le corps social a été amené à réagir de façon plus ou moins violente à la dissolution des institutions traditionnelles soutenant la société. (Lire la suite…)