Le dernier numéro de l’Erasmus Journal for Philosophy and Economics vient de paraître. Comme d’habitude, pas mal de choses intéressantes, avec notamment un compte-rendu par Robert Sugden de l’ouvrage de Mary Morgan The World in the Model ainsi qu’un compte-rendu du récent ouvrage de Julian Reiss, Philosophy of Economics: A Contemporary Introduction, sur lequel je reviendrai probablement prochainement. Je vous recommande également les articles, en particulier le premier article du numéro, qui (en toute objectivité bien entendu !) est tout à fait intéressant !
Dans le nouveau numéro de l’Erasmus Journal for Philosophy and Economics (auto-promo)
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Marché et morale
Les économistes Armin Falk et Nora Szech publient ce mois-ci dans la revue Science un article intitulé "Morals and Markets" qui suggère que les relations marchandes tendent à réduire l’importance que les agents accordent aux valeurs morales. Voici l’abstract :
The possibility that market interaction may erode moral values is a long-standing, but controversial, hypothesis in the social sciences, ethics, and philosophy. To date, empirical evidence on decay of moral values through market interaction has been scarce. We present controlled experimental evidence on how market interaction changes how human subjects value harm and damage done to third parties. In the experiment, subjects decide between either saving the life of a mouse or receiving money. We compare individual decisions to those made in a bilateral and a multilateral market. In both markets, the willingness to kill the mouse is substantially higher than in individual decisions. Furthermore, in the multilateral market, prices for life deteriorate tremendously. In contrast, for morally neutral consumption choices, differences between institutions are small.
Comme ce résumé l’indique, le résultat des auteurs provient d’une étude expérimentale. Je n’ai pas accès à l’article, mais en lisant ce compte-rendu, j’ai quelques doutes sur l’interprétation appropriée de cette étude :
"To study immoral outcomes, we studied whether people are willing to harm a third party in exchange to receiving money. Harming others in an intentional and unjustified way is typically considered unethical," says Prof. Falk. The animals involved in the study were so-called "surplus mice", raised in laboratories outside Germany. These mice are no longer needed for research purposes. Without the experiment, they would have all been killed. As a consequence of the study many hundreds of young mice that would otherwise all have died were saved. If a subject decided to save a mouse, the experimenters bought the animal. The saved mice are perfectly healthy and live under best possible lab conditions and medical care.
A subgroup of subjects decided between life and money in a non-market decision context (individual condition). This condition allows for eliciting moral standards held by individuals. The condition was compared to two market conditions in which either only one buyer and one seller (bilateral market) or a larger number of buyers and sellers (multilateral market) could trade with each other. If a market offer was accepted a trade was completed, resulting in the death of a mouse. Compared to the individual condition, a significantly higher number of subjects were willing to accept the killing of a mouse in both market conditions. This is the main result of the study. Thus markets result in an erosion of moral values. "In markets, people face several mechanisms that may lower their feelings of guilt and responsibility," explains Nora Szech. In market situations, people focus on competition and profits rather than on moral concerns. Guilt can be shared with other traders. In addition, people see that others violate moral norms as well.
Dans un contexte marchand où des biens s’échangent entre des acheteurs et des vendeurs, les agents accorderaient moins d’importance à la vie des souris, laquelle est supposée refléter le poids des valeurs morales. Les détails manquent pour ce faire une idée précise des différences entre les contextes marchand et non-marchand de la prise de décision, mais à brûle-pourpoint, je dirais que ce résultat n’a rien de surprenant. Si l’on considère que dans le contexte marchand l’espace de choix est plus grand et/ou les prix sont plus faibles, on peut prévoir que les agents vont accorder moins d’importance aux valeurs morales. La relation entre la satisfaction des désirs individuels et la prise en compte des valeurs morales relève d’un arbitrage tout ce qu’il y a de plus classique. Si le prix de la satisfaction des désirs individuels décroît relativement à celui de la prise en compte des valeurs morales, alors il n’y a rien de surprenant à ce que ces dernières soient moins suivies.
Ce que cette étude semble montrer (encore une fois, je ne l’ai pas lu), c’est uniquement la présence d’un tel mécanisme d’arbitrage, pour des préférences qui restent inchangées. Mais elle ne montre pas en revanche que les institutions marchandes modifient les préférences des agents dans le sens d’un affaiblissement des préférences morales ou sociales. Sur ce point, j’avais discuté ici un papier de Samuel Bowles qui semblait suggérer précisément l’inverse.
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Binmore et l’évolution des normes d’équité
Voici une vidéo d’une récente intervention de Ken Binmore relative à ses travaux sur l’évolution des normes d’équité. Voir ici et là pour quelques éléments de discussion.
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Nouveau working paper : "From Utilitarianism to Paternalism"
J’ai eu l’occasion d’écrire sur ce blog un certain nombre de billets sur l’économie comportementale et le paternalisme, avec comme idée générale la thèse selon laquelle les conclusions normatives et morales des économistes comportementaux ne pouvaient être déduites logiquement de leurs résultats empiriques. J’ai (enfin) pris le temps de rassembler mes idées dans un document de travail intitulé "From Utilitarianism to Paternalism: When Behavioral Economics Meets Moral Philosophy". Je dois présenter ce papier au prochain colloque de l’AFEP en juillet. Tous les commentaires sont les bienvenus !
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Les institutions sont-elles toujours efficientes ?
Un intéressant échange sur la question de l’efficience des institutions a eu lieu ces derniers jours entre Daron Acemoglu et James Robinson d’un côté, et Peter Leeson de l’autre, à partir notamment des travaux de Leeson sur les institutions de la piraterie au 18ème siècle (voir ici pour ma note de lecture sur l’ouvrage de Leeson). Le premier post de Acemoglu & Robinson est ici, la première réponse de Leeson est là, la réponse d’Acemoglu & Robinson est ici, et enfin la réponse à la réponse de Leeson est ici. Lire la suite
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De la rationalité de l’auto-satisfaction
Supposons, en accord avec l’approche en termes de "multiple selves", qu’un agent soit constitué d’un ensemble de personnalités (des "selves"), chacune définit par des préférences bien ordonnées ainsi que des croyances sur les états du monde. Supposons qu’a chaque point dans le temps, un "self" différent est activé. En t0, vous devez effectuer une activité A quelconque. Vous choisissez l’action a qui maximise votre utilité espérée dans un contexte d’incertitude, EU(a, w; t0) avec w l’état du monde effectif. Après avoir choisi a vous n’observez pas ou qu’imparfaitement la réalisation de l’état du monde w, de sorte que vous ne pouvez être certain d’avoir choisit l’action optimale.
Arrive la période t1. Vous revenez sur l’activité A effectuée lors de la période précédente. Plus exactement, vous réalisez une activité A’ consistant à évaluer l’activité effectuée par votre "self" précédent. L’évaluation prend la forme d’une croyance p sur la réalisation de l’état du monde w, p(w; t1). Cette évaluation ex post est en partie déterminée par la croyance ex ante du "self" actuel dans la fiabilité du jugement du "self" précédent concernant w, q. Plus q est élevé, plus le "self" en t1 fait confiance au self en t0. Par conséquent, l’auto-satisfaction – qui se traduit par une croyance ex post p(w; t1) élevée – est corrélée avec la confiance en soi (c’est à dire dans ses "selves" précédents). L’auto-satisfaction est donc justifiée si la confiance en soi est justifiée. Si l’on accepte l’hypothèse que la confiance en soi a des effets bénéfiques sur la motivation, il doit en aller de même, dans une certaine mesure, pour l’auto-satisfaction.
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"Darwin’s Conjecture"
Geoffrey Hodgson et Thorbjorn Knudsen, auteurs du livre Darwin’s Conjecture: The Search for General Principles of Social and Economic Evolution, ont ouvert un groupe de lecture sur cet ouvrage. Les personnes intéressées peuvent intervenir sur le site pour poser des questions ou développer des commentaires. Comme le sous-titre l’indique, l’objectif de l’ouvrage est d’identifier un ensemble de principes, ou plus exactement de mécanismes, régissant les processus d’évolution au niveau socioéconomique. Hodgson et Knudsen défendent ce qu’ils appellent le darwinisme généralisé (ou universel). Il s’agit d’une conception ontologique selon laquelle les principes darwiniens de la réplication, de la variation et de la sélection seraient communs à l’ensemble des processus d’évolution, que ces derniers portent sur l’évolution génétique, biologique culturelle ou socioéconomique. Hodgson défend depuis un certain temps l’idée que l’on trouve l’idée du darwinisme généralisé dès les écrits de Thorstein Veblen. J’ai eu l’occasion d’écrire une ou deux choses sur le sujet il y a quelques temps.
A titre personnel, je reste plutôt convaincu par cette idée de darwinisme généralisé. Je pense qu’effectivement, sur un plan ontologique, il y a des mécanismes très généraux régissant l’ensemble des processus d’évolution. Il faut toutefois être attentif aux implications que l’on croit pouvoir tirer de cette thèse métaphysique. Il y a une tendance croissante dans les sciences sociales depuis environ 25 ans à substituer l’évolution (au sens large) à la rationalité, en partie en raison des impasses logiques et empiriques auxquelles fait face un principe de rationalité trop fort (merci la théorie des jeux !). Le danger bien réel est de passer du tout au rien : de l’agent rationnel et épistémiquement sophistiqué (capable de former des croyances sur des croyances sur des croyances etc.), on est parfois passé à la modélisation d’automates de faible complexité et soumis à une dynamique mimant plus ou moins explicitement la sélection naturelle (cf. la très large utilisation de l’équation de dynamique de réplication dans les modèles évolutionnaires en sciences sociales). Le problème, c’est que cette modélisation s’est souvent faite en faisant fi de toute considération empirique sur la spécificité des mécanismes de transmission au niveau culturel et socioéconomique.
Les travaux (qui n’en restent pas moins intéressants) de Brian Skyrms ou de Peyton Young illustrent à la fois les intérêts et les limites de ce type d’approche : formellement, on obtient des résultats très intéressants, mais on peut fortement douter de leur pertinence pour expliquer la plupart des phénomènes socioéconomiques d’intérêt (comme l’existence de normes d’équité). Robert Sugden a développé ce qui reste à mon sens la critique la plus aboutie sur ce plan. Quoiqu’il en soit, cet ouvrage de Karl Sigmund propose un bon panorama des modèles de jeux évolutionnaires appliqués à l’étude des phénomènes socioéconomiques. De manière plus générale, cela fait un certain que l’évolution sociale est étudiée à l’aune des outils et modèles développés par les biologistes (cet ouvrage est une très bonne introduction à la question), l’approche la plus intéressante étant de mon point de vue celle visant à modéliser la coévolution ente gènes et culture. L’interaction entre l’évolution génétique et l’évolution culturelle est souvent la grande oubliée des modèles de jeux évolutionnaires développés par les économistes.
Enfin, il reste ce qui pour moi est l’un des grands challenges pour les sciences sociales dans les 10 ou 20 prochaines années : intégrer les approches en termes d’évolution et celles en termes de rationalité. Plus spécifiquement, imaginez des agents capables de se coordonner sur la base d’un ensemble de croyances communes itératives sur les intentions et la rationalité de chacun. Comment ce système de croyances a-t-il pu voir le jour ? Comment l’aptitude cognitive à former de telles croyances a-t-elle pu évoluer ? La formation d’un tel système est-elle nécessaire en théorie ou en pratique pour permettre la coordination ? C’est le genre de questions qui devraient intéresser pas mal de chercheurs dans l’avenir.
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